,        BooksCafe.Net: http://bookscafe.net

  : http://bookscafe.net/author/sand_george-28739.html

     : http://bookscafe.net/book/sand_george-andre-141186.html

 !




George Sand


Andr&#233;



NOTICE

C'est &#224; Venise que j'ai r&#234;v&#233; et &#233;crit ce roman. J'habitais une petite maison basse, le long d'une &#233;troite rue d'eau verte, et pourtant limpide, tout &#224; c&#244;t&#233; du petit pont dei Barcaroli. Je ne voyais, je ne connaissais, je ne voulais voir et conna&#238;tre quasi personne. J'&#233;crivais beaucoup, j'avais de longs et paisibles loisirs, je venais d'&#233;crire Jacques dans cette m&#234;me petite maison. J'en &#233;tais attrist&#233;e. J'avais dessein de fixer ma vie alternativement en France et &#224; Venise. Si mes enfants eussent &#233;t&#233; en &#226;ge de me suivre &#224; Venise, je crois que j'y eusse fait un &#233;tablissement d&#233;finitif, car, nulle part, je n'avais trouv&#233; une vie aussi calme, aussi studieuse, aussi compl&#233;tement ignor&#233;e. Et cependant, apr&#232;s six mois de cette vie, je commen&#231;ais &#224; ressentir une sorte de nostalgie dont je ne voulais pas convenir avec moi-m&#234;me.

Cette nostalgie se traduisit pour moi par le roman d'Andr&#233;. J'avais de temps en temps, pour restaurer mes nippes, une jeune ouvri&#232;re, grande, blonde, &#233;l&#233;gante, babillarde, qui s'appelait Loredana. Ma gouvernante &#233;tait petite, rondelette, p&#226;le, langoureuse, et tout aussi babillarde que l'autre, quoiqu'elle e&#251;t le parler plus lent. Je n'&#233;tais pas somptueusement log&#233;e, tant s'en faut. Leurs longues causeries dans la chambre voisine de la mienne me d&#233;rang&#232;rent donc beaucoup: mais je finissais par les &#233;couter machinalement et puis alternativement, pour m'exercer &#224; comprendre leur dialecte dont mon oreille s'habituait &#224; saisir les rapides &#233;lisions. Peu &#224; peu je les &#233;coutais aussi pour surprendre dans leurs comm&#233;rages, non pas les secrets des familles v&#233;nitiennes qui m'int&#233;ressaient fort peu, mais la couleur des moeurs intimes de cette cit&#233;, qui n'est pareille &#224; aucune autre, et o&#249; il semble que tout dans les habitudes, dans les go&#251;ts et dans les passions, doive essentiellement diff&#233;rer de ce qu'on voit ailleurs. Quelle fut ma surprise, lorsque mon oreille fut blas&#233;e sur le premier &#233;tonnement des formes du langage, d'entendre des histoires, des r&#233;flexions et des appr&#233;ciations identiquement semblables &#224; ce que j'avais entendu dans une ville de nos provinces fran&#231;aises. Je me crus &#224; La Ch&#226;tre! Les dames du lieu, ces belles et molles patriciennes qui fleurissent comme des cam&#233;lias en serre dans l'air ti&#232;de des lagunes, elles avaient, en passant par la langue si bien pendue de la Loredana, les m&#234;mes vanit&#233;s, les m&#234;mes gr&#226;ces, les m&#234;mes forces, les m&#234;mes faiblesses que les fi&#232;res et paresseuses bourgeoises de nos petites villes. Chez les hommes, c'&#233;tait m&#234;me bonhomie, m&#234;me parcimonie, m&#234;me finesse, m&#234;me libertinage. Le monde des ouvriers, des artisans, de leurs filles et de leurs femmes, c'&#233;tait encore comme chez nous, et je m'&#233;criai du mot proverbial: Tutto il mondo &#232; fatto come la nostra famiglia.

Report&#233;e &#224; mon pays, &#224; ma province, &#224; la petite ville o&#249; j'avais v&#233;cu, je me sentis en disposition d'en peindre les types et les moeurs, et on sait que quand une fantaisie vient &#224; l'artiste, il faut qu'il la contente. Nulle autre ne peut l'en distraire. C'est donc au sein de la belle Venise, au bruit des eaux tranquilles que soul&#232;ve la rame, au son des guitares errantes, et en face des palais f&#233;eriques qui partout projettent leur ombre sur les canaux les plus &#233;troits et les moins fr&#233;quent&#233;s, que je me rappelai les rues sales et noires, les maisons d&#233;jet&#233;es, les pauvres toits moussus, et les aigres concerts de coqs, d'enfants et de chats de ma petite ville. Je r&#234;vai l&#224; aussi de nos belles prairies, de nos foins parfum&#233;s, de nos petites eaux courantes et de la botanique aim&#233;e autrefois, que je ne pouvais plus observer que sur les mousses limoneuses et les algues flottantes accroch&#233;es au flanc des gondoles. Je ne sais dans quels vagues souvenirs de types divers je fis mouvoir la moins compliqu&#233;e et la plus paresseuse des fictions. Ces types &#233;taient tout aussi v&#233;nitiens que berrichons. Changez l'habit, la langue, le ciel, le paysage, l'architecture, la physionomie ext&#233;rieure de toutes gens et de toutes choses; au fond de tout cela, l'homme est toujours &#224; peu pr&#232;s le m&#234;me, et la femme encore plus que l'homme, &#224; cause de la t&#233;nacit&#233; de ses instincts.


GEORGE SAND.


Nohant, avril 1851.



I.

Il y a encore au fond de nos provinces de France un peu de vieille et bonne noblesse qui prend bravement son parti sur les vicissitudes politiques, l&#224; par g&#233;n&#233;rosit&#233;, ici par sto&#239;cisme, ailleurs par apathie. Je sais d'anciens seigneurs qui portent des sabots, et boivent leur piquette sans se faire prier. Ils ne font plus ombrage &#224; personne; et si le pr&#233;sent n'est pas brillant pour eux, du moins n'ont-ils rien &#224; craindre de l'avenir.

Il faut reconna&#238;tre que parmi ces gens-l&#224; on rencontre parfois des caract&#232;res solidement tremp&#233;s et vraiment faits pour traverser les temps d'orages. Plus d'un qui se serait d&#233;battu en vain contre sa nature &#233;paisse, s'il e&#251;t succ&#233;d&#233; paisiblement &#224; ses anc&#234;tres, s'est fort bien trouv&#233; de venir au monde avec la force physique et l'insouciance d'un rustre. Tel &#233;tait le marquis de Morand. Il sortait d'une riche et puissante lign&#233;e, et pourtant s'estimait heureux et fier de poss&#233;der un petit vieux castel et un domaine d'environ deux cent mille francs.

Sans se creuser la cervelle pour savoir si ses a&#239;eux avaient eu une plus belle vie dans leurs grands fiefs, il tirait tout le parti possible de son petit h&#233;ritage; il y vivait comme un v&#233;ritable laird &#233;cossais, partageant son ann&#233;e entre les plaisirs de la chasse et les soins de son exploitation; car, selon l'usage des purs campagnards, il ne s'en remettait &#224; personne des soucis de la propri&#233;t&#233;. Il &#233;tait &#224; lui-m&#234;me son majordome, son fermier et son m&#233;tayer; m&#234;me on le voyait quelquefois, au temps de la moisson ou de la fenaison, impatient de serrer ses denr&#233;es menac&#233;es par une pluie d'orage, poser sa veste sur un r&#226;teau plant&#233; en terre, donner de l'aisance aux courroies &#233;lastiques qui soutenaient son haut-de-chausses sur son ventre de Falstaff, et, s'armant d'une fourche, passer la gerbe aux ouvriers. Ceux-ci, quoique essouffl&#233;s et ruisselants de sueur, se montraient alors empress&#233;s, fac&#233;tieux et pleins de bon vouloir; car ils savaient que le digne seigneur de Morand, en s'essuyant le front au retour, leur versait le coup d'embauchage pour la semaine suivante, et ferait en vin de sa cave plus de d&#233;pense que l'eau de pluie n'e&#251;t caus&#233; de d&#233;g&#226;ts sur sa r&#233;colte.

Malgr&#233; ces petites incons&#233;quences, le hobereau faisait bon usage de sa vigueur et de son activit&#233;. Il mettait de c&#244;t&#233; chaque ann&#233;e un tiers de son revenu, et, de cinq ans en cinq ans, on le voyait arrondir son domaine de quelque bonne terre labourable ou de quelque beau carrefour de h&#234;tre et de ch&#234;ne noir. Du reste, sa maison &#233;tait honorable sinon &#233;l&#233;gante, sa cuisine confortable sinon exquise, son vin g&#233;n&#233;reux, ses bidets pleins de vigueur, ses chiens bien ouverts et bien &#233;vid&#233;s au flanc, ses amis nombreux et bons buveurs, ses servantes hautes en couleur et quelque peu barbues. Dans son jardin fleurissaient les plus beaux espaliers du pays; dans ses pr&#233;s paissaient les plus belles vaches; enfin, quoique les limites du ch&#226;teau et de la ferme ne fussent ni bien trac&#233;es ni bien gard&#233;es, quoique les poules et les abeilles fussent un peu trop accoutum&#233;es au salon, que la saine odeur des &#233;tables p&#233;n&#233;tr&#226;t fortement dans la salle &#224; manger, il n'est pas moins certain que la vie pouvait &#234;tre douce, active, facile et sage derri&#232;re les vieux murs du ch&#226;teau de Morand.

Mais Andr&#233; de Morand, le fils unique du marquis, n'en jugeait pas ainsi; il faisait de vains efforts pour se renfermer dans la sph&#232;re de cette existence, qui convenait si bien aux go&#251;ts et aux facult&#233;s de ceux qui l'entouraient. Seul et chagrin parmi tous ces gens occup&#233;s d'affaires lucratives et de commodes plaisirs, il s'adressait des questions dangereuses: A quoi bon ces fatigues, et que sont ces jouissances? Travailler pour arriver &#224; ce but, est-ce la peine? Quel est le plus rude, de se condamner &#224; ces amusements ou de se laisser tuer par l'ennui? Toutes ses id&#233;es tournaient dans ce cercle sans issue, tous ses d&#233;sirs se brisaient &#224; des obstacles grossiers, insurmontables. Il &#233;prouvait le besoin de poss&#233;der ou de sentir tout ce qui &#233;tait ignor&#233; de ses proches; mais ceux dont il d&#233;pendait ne s'en souciaient point, et r&#233;sistaient &#224; sa fantaisie sans se donner la peine de le contredire.

Lorsque son p&#232;re s'&#233;tait d&#233;cid&#233; &#224; lui donner un pr&#233;cepteur, &#231;'avait &#233;t&#233; par des raisons d'amour-propre, et nullement en vue des avantages de l'&#233;ducation. Soit disposition inv&#233;t&#233;r&#233;e, soit l'effet du d&#233;saccord &#233;tabli par cette &#233;ducation entre lui et les hommes qui l'entouraient, le caract&#232;re d'Andr&#233; &#233;tait devenu de plus en plus insolite et singulier aux yeux de sa famille. Son enfance avait &#233;t&#233; maladive et taciturne. Dans son &#226;ge de pubert&#233;, il se montra m&#233;lancolique, inquiet, bizarre. Il sentit de grandes ambitions fermenter en lui, monter par bouff&#233;es, et tomber tout &#224; coup sous le poids du d&#233;couragement. Les livres dont on le nourrissait pour l'apaiser ne lui suffisaient pas ou l'absorbaient trop. Il e&#251;t voulu voyager, changer d'atmosph&#232;re et d'habitudes, essayer toutes les choses inconnues, jeter en dehors l'activit&#233; qu'il croyait sentir en lui, contenter enfin cette avidit&#233; vague et f&#233;brile qui exag&#233;rait l'avenir &#224; ses yeux.

Mais son p&#232;re s'y opposa. Ce joyeux et loyal butor avait sur son fils un avantage immense, celui de vouloir. Si le savoir e&#251;t d&#233;velopp&#233; et dirig&#233; cette facult&#233; chez le marquis de Morand, il f&#251;t devenu peut-&#234;tre un caract&#232;re &#233;minent; mais, n&#233; dans les jours de l'anarchie, abandonn&#233; ou cach&#233; parmi des paysans, il avait &#233;t&#233; &#233;lev&#233; par eux et comme eux. La bonne et saine logique dont il &#233;tait dou&#233; lui avait appris &#224; se contenter de sa destin&#233;e et &#224; s'y renfermer; la force de sa volont&#233;, la persistance de son &#233;nergie, l'avaient conduit &#224; en tirer le meilleur parti possible. Son courage roide et brutal for&#231;ait &#224; l'estime sociale ceux qui, du reste, lui prodiguaient le m&#233;pris intellectuel. Son ent&#234;tement ferme, et quelquefois rev&#234;tu d'une certaine dignit&#233; patriarcale, avait rendu les volont&#233;s souples autour de lui; et si la lumi&#232;re de l'esprit, qui jaillit de la discussion, demeurait &#233;touff&#233;e par la pratique de ce despotisme paternel, du moins l'ordre et la bonne harmonie domestique y trouvaient des garanties de dur&#233;e.

Andr&#233; tenait peut-&#234;tre de sa m&#232;re, qui &#233;tait morte jeune et ch&#233;tive, une insurmontable langueur de caract&#232;re, une inertie triste et molle, un grand effroi de ces r&#233;criminations et de ces le&#231;ons dures dont les hommes peu cultiv&#233;s sont prodigues envers leurs enfants. Il poss&#233;dait une sensibilit&#233; na&#239;ve, une tendresse de coeur qui le rendaient craintif et repentant devant les reproches m&#234;me injustes. Il avait toute l'ardeur de la force pour souhaiter et pour essayer la r&#233;bellion, mais il &#233;tait inhabile &#224; la r&#233;sistance. Sa bont&#233; naturelle l'emp&#234;chait d'aller en avant. Il s'arr&#234;tait pour demander &#224; sa conscience timor&#233;e s'il avait le droit d'agir ainsi, et, durant ce combat, les volont&#233;s ext&#233;rieures brisaient la sienne. En un mot, le plus grand charme de son naturel &#233;tait son plus grand d&#233;faut; la cha&#238;ne d'airain de sa volont&#233; devait toujours se briser &#224; cause d'un anneau d'or qui s'y trouvait.

Rien au monde ne pouvait contrarier et m&#234;me offenser le marquis de Morand comme les inclinations studieuses de son fils. &#201;go&#239;ste et resserr&#233; dans sa logique naturelle, il s'&#233;tait dit que les vieux sont faits pour gouverner les jeunes, et que rien ne nuit plus &#224; la s&#251;ret&#233; des gouvernements que l'esprit d'examen. S'il avait accord&#233; un instituteur &#224; son fils, ce n'&#233;tait pas pour le satisfaire, mais pour le placer au niveau de ses contemporains. Il avait bien compris que d'autres auraient sur lui l'avantage d'une certaine morgue scolastique s'il le laissait dans l'ignorance, et il avait pris ce grand parti pour prouver qu'il &#233;tait un aussi riche et magnifique personnage que tel ou tel de ses voisins. M. Forez fut donc le seul objet de luxe qu'il admit dans la maison, &#224; la condition toutefois, bien signifi&#233;e au survenant, d'aider de tout son pouvoir &#224; l'autocratie paternelle; et le pr&#233;cepteur intimid&#233; tint rigoureusement sa promesse.

Il trouva cette t&#226;che facile &#224; remplir avec un temp&#233;rament doux et maniable comme celui du jeune Andr&#233;; et le marquis, n'ayant pas rencontr&#233; de r&#233;sistance dans tout le cours de cette d&#233;l&#233;gation de pouvoir, ne fut pas trop choqu&#233; des progr&#232;s de son fils. Mais lorsque M. Forez se fut retir&#233;, le jeune homme devint un peu plus difficile &#224; contenir, et le marquis, &#233;pouvant&#233;, se mit &#224; chercher s&#233;rieusement le moyen de l'encha&#238;ner &#224; son pays natal. Il savait bien que toute sa puissance serait inutile le jour o&#249; Andr&#233; quitterait le toit paternel; car l'esprit de r&#233;volte &#233;tait en lui, et s'il &#233;tait encore retenu, gr&#226;ce &#224; sa timidit&#233; naturelle, par un froncement de sourcil et par une inflexion dure dans la voix de son p&#232;re, il &#233;tait &#233;vident que les motifs d'ind&#233;pendance ne manqueraient pas du moment o&#249; il n'y aurait plus d'explications orageuses &#224; affronter.

Ce n'est pas que le marquis craign&#238;t de le voir tomber dans les d&#233;sordres de son &#226;ge. Il savait que son temp&#233;rament ne l'y portait pas; et m&#234;me il e&#251;t d&#233;sir&#233;, en bon vivant et en homme &#233;clair&#233; qu'il se piquait d'&#234;tre, trouver un peu moins de rigidit&#233; dans les principes de cette jeune conscience. Il rougissait de d&#233;pit quand on lui disait que son fils avait l'air d'une demoiselle. Nous ne voudrions pas affirmer qu'il n'y e&#251;t pas aussi au fond de son coeur, malgr&#233; la bonne opinion qu'il avait de lui-m&#234;me, un certain sentiment de son inf&#233;riorit&#233; qui bouleversait toutes ses id&#233;es sur la pr&#233;&#233;minence paternelle.

Il ne craignait pas non plus que, par go&#251;t pour les raffinements de la civilisation, son fils ne l'entra&#238;n&#226;t &#224; de grandes d&#233;penses au dehors. Ce go&#251;t ne pouvait &#234;tre &#233;clos dans la t&#234;te inexp&#233;riment&#233;e d'Andr&#233;; et d'ailleurs le marquis avait pour point d'honneur d'aller, en fait d'argent, au-devant de toutes les fantaisies de ce fils opprim&#233; et ch&#233;ri. C'est ce qui faisait dire &#224; toute la province qu'il n'&#233;tait pas au monde de jeune homme plus heureux et mieux trait&#233; que l'h&#233;ritier des Morand; mais qu'il jouissait d'une mauvaise sant&#233; et qu'il &#233;tait dou&#233; d'un caract&#232;re morose. S'il vivait, disait-on, il ne vaudrait jamais son p&#232;re.

M. de Morand craignait qu'entra&#238;n&#233; par les s&#233;ductions d'un monde plus brillant, son fils ne secou&#226;t enti&#232;rement le joug, et que non-seulement il ne rev&#238;nt plus partager sa vie, mais qu'il s'avis&#226;t encore de vendre sa maison h&#233;r&#233;ditaire et d'ali&#233;ner ses rentes seigneuriales. Quoique le marquis se f&#251;t quelque peu entach&#233; de lib&#233;ralisme dans la soci&#233;t&#233; des chasseurs et des buveurs roturiers qu'il appelait &#224; sa table, il tenait secr&#232;tement &#224; ses titres, &#224; sa gentilhommerie, et n'affectait le d&#233;dain de ces vanit&#233;s que dans l'esp&#233;rance de leur donner plus de lustre aux yeux des petits. Lorsqu'il rentrait le soir apr&#232;s la chasse, il entendait, avec un certain orgueil, l'amble serr&#233; de sa petite jument retentir sous la herse d&#233;labr&#233;e de son ch&#226;teau; lorsque du sommet d'une colline bois&#233;e il comptait sur ses doigts, d'un air recueilli, la valeur de chacun des arbres d'&#233;lite marqu&#233;s pour la cogn&#233;e, il jetait un regard d'amour sur ses tourelles &#224; demi cach&#233;es dans la cime des bois, et son front s'&#233;claircissait comme au retour d'une douce pens&#233;e.



II.

Au profond ennui qui rongeait Andr&#233;, l'attente d'une femme selon son coeur venait, depuis quelque temps, m&#234;ler des souffrances et des douceurs plus &#233;tranges. Il est &#224; croire que rien d'impur n'aurait pu germer dans cette &#226;me neuve, rien de laid se poser dans cette jeune imagination, et que sa p&#233;ri enfin &#233;tait belle comme le jour. Autrement se serait-il pris &#224; pleurer si souvent en songeant &#224; elle? l'aurait-il appel&#233;e avec tant d'instances et de doux reproches, l'ingrate qui ne voulait pas descendre du ciel dans ses bras? serait-il rest&#233; si tard le soir &#224; l'attendre dans les pr&#233;s humides de ros&#233;e? se serait-il &#233;veill&#233; si matin pour voir lever le soleil, comme si un de ses rayons allait f&#233;conder les vapeurs de la terre et en faire sortir un ange d'amour r&#233;serv&#233; &#224; ses embrassements?

On le voyait partir pour la chasse, mais revenir sans gibier. Son fusil lui servait de pr&#233;texte et de contenance; gr&#226;ce &#224; ce talisman, le jeune po&#235;te traversait la campagne et bravait les rencontres, sans danger d'&#234;tre pris pour un fou; il cachait son sentiment le plus cher avec un volume de roman dans la poche de sa blouse; puis, s'asseyant en silence dans les taillis, gardiens du myst&#232;re, il s'entretenait de longues heures avec Jean-Jacques ou Grandisson, tandis que les li&#232;vres trottaient amicalement autour de lui et que les grives babillaient au-dessus de sa t&#234;te, comme de bonnes voisines qui se font part de leurs affaires.

A mesure que les vagues inqui&#233;tudes de la jeunesse se dirigeaient vers un but appr&#233;ciable &#224; l'esprit sinon &#224; la vue du solitaire Andr&#233;, sa tristesse augmentait; mais l'esp&#233;rance se d&#233;veloppait avec le d&#233;sir; et le jeune homme, jusque-l&#224; morose et nonchalant, commen&#231;ait &#224; sentir la pl&#233;nitude de la vie. Son p&#232;re tirait bon augure de l'activit&#233; des jambes du chasseur, mais il ne pr&#233;voyait pas que cette humeur vagabonde aurait pu changer Andr&#233; en hirondelle si la voix d'une femme l'e&#251;t appel&#233; d'un bout de la terre &#224; l'autre.

Andr&#233; &#233;tait donc devenu un marcheur intr&#233;pide, sinon un heureux chasseur. Il ne trouvait pas de solitude assez recul&#233;e, pas de lande assez d&#233;serte, pas de colline assez perdue dans les verts horizons, pour fuir le bruit des m&#233;tairies et le mouvement des cultivateurs. Afin d'&#234;tre moins troubl&#233; dans ses lectures, il faisait chaque jour plusieurs lieues &#224; travers champs, et la nuit le surprenait souvent avant qu'il e&#251;t song&#233; &#224; reprendre le chemin du logis.

Il y avait &#224; trois lieues du ch&#226;teau de Morand une gorge inhabit&#233;e o&#249; la rivi&#232;re coulait silencieusement entre deux marges de la plus riche verdure. Ce lieu, quoique assez voisin de la petite ville de L, n'&#233;tait gu&#232;re fr&#233;quent&#233; que par les bergeronnettes et les merles d'eau; les terres avoisinantes &#233;taient s&#233;v&#232;rement gard&#233;es contre les braconniers et les p&#234;cheurs; Andr&#233; seul, en qualit&#233; de chasseur inoffensif, ne donnait aucun ombrage au garde et pouvait s'enfoncer &#224; loisir dans cette solitude Charmante.


C'est l&#224; qu'il avait fait ses plus ch&#232;res lectures et ses plus doux r&#234;ves. Il y avait &#233;voqu&#233; les ombres de ses h&#233;ro&#239;nes de roman. Les chastes cr&#233;ations de Walter Scott, Alice, Rebecca, Diana, Catherine, &#233;taient venues souvent chanter dans les roseaux des choeurs d&#233;licieux qu'interrompait parfois le g&#233;missement douloureux et col&#232;re de la petite Fenella. Du sein des nuages, les soupirs &#233;loign&#233;s des vierges h&#233;bra&#239;ques de Byron r&#233;pondaient &#224; ces belles voix de la terre, tandis que la grande et p&#226;le Clarisse, assise sur la mousse, s'entretenait gravement &#224; l'&#233;cart avec Julie, et que Virginie enfant jouait avec les brins d'herbe du rivage. Quelquefois un choeur de bacchantes traversait l'air et emportait ironiquement les douces m&#233;lodies. Andr&#233;, p&#226;le et tremblant, les voyait passer, fantasques, m&#233;chantes et belles, &#233;crasant sans piti&#233; les fleurs du rivage sous leurs pieds nus, effarouchant les tranquilles oiseaux endormis dans les saules, et trempant leurs couronnes de pampres dans les eaux pour les secouer moqueusement &#224; la figure du jeune r&#234;veur. Andr&#233; s'&#233;veillait de sa vision triste et d&#233;courag&#233;. Il se reprochait de les avoir trouv&#233;es belles et d'avoir eu envie un instant de suivre leur trace, sem&#233;e de fleurs et de d&#233;bris. Il &#233;voquait alors ses divins fant&#244;mes, ses types ch&#233;ris de sentiment et de puret&#233;. Il les voyait redescendre vers lui dans leurs longues robes blanches et lui montrer au fond de l'onde une image fugitive qu'il s'effor&#231;ait en vain d'attirer et de saisir.

Cette ombre myst&#233;rieuse et vague qu'il voyait flotter partout, c'&#233;tait son amante inconnue, c'&#233;tait son bonheur futur; mais toutes les r&#233;alit&#233;s diff&#233;raient tellement de sa beaut&#233; id&#233;ale, qu'il d&#233;sesp&#233;rait souvent de la rencontrer sur la terre, et se mettait &#224; pleurer en murmurant, dans son angoisse, des paroles incoh&#233;rentes. Son p&#232;re le crut fou bien des fois, et faillit envoyer chercher le m&#233;decin pour l'avoir entendu crier au milieu de la nuit:-O&#249; es-tu? es-tu n&#233;e seulement? ne suis-je pas venu trop t&#244;t ou trop tard pour te rencontrer sur la terre? Et vingt autres folies que le bonhomme traita de billeves&#233;es des qu'il se fut bien assur&#233; que son fils n'avait pas attrap&#233; de coup de soleil dans la journ&#233;e.

Un soir que le jeune homme s'&#233;tait attard&#233; dans les Pr&#233;s-Girault, c'&#233;tait le nom de sa ch&#232;re retraite, il lui sembla voir passer &#224; quelque distance une forme r&#233;elle; autant qu'il put la distinguer, c'&#233;tait une taille d&#233;li&#233;e avec une robe blanche. Elle semblait voltiger sur la pointe des joncs, tant elle courait l&#233;g&#232;rement! Cette vision ne dura qu'un instant et disparut derri&#232;re un massif de trembles. Andr&#233; s'&#233;tait arr&#234;t&#233; stup&#233;fait, et son coeur battait si fort qu'il lui e&#251;t &#233;t&#233; impossible de faire un pas pour la suivre. Quand il en eut retrouv&#233; la force, il s'aper&#231;ut que la rivi&#232;re, qui coulait &#224; fleur de terre et formait cent d&#233;tours dans la prairie, le s&#233;parait du massif. Il lui fallut faire beaucoup de chemin pour rencontrer un de ces petits ponts que les gardeurs de troupeaux construisent eux-m&#234;mes avec des branches entrelac&#233;es et de la terre; enfin il atteignit le massif et n'y trouva personne. L'ombre &#233;tait devenue si &#233;paisse qu'il &#233;tait impossible de voir &#224; dix pas devant soi. Il revint, tout pensif et tout &#233;mu, s'asseoir devant le souper de son p&#232;re; mais il dormit moins encore que de coutume, et retourna aux Pr&#233;s-Girault le lendemain. Rien n'en troublait la solitude, et il craignit d'&#234;tre devenu assez fou pour qu'une de ses fictions ordinaires lui f&#251;t apparue comme une chose r&#233;elle.


Le jour suivant, &#224; force d'explorer les bords de la rivi&#232;re, il trouva un petit gant de fil blanc tr&#232;s fin, tricot&#233; &#224; l'aiguille avec des points &#224; jour tr&#232;s artistement travaill&#233;s, et qui semblait avoir servi &#224; arracher des herbes, car il &#233;tait tach&#233; de vert.

Andr&#233; le prit, le baisa mille fois comme un fou, l'emporta sur son coeur et en devint amoureux, sans songer que le prince Charmant, &#233;pris d'une pantoufle, n'&#233;tait pas un r&#234;veur beaucoup plus ridicule que lui.

Huit jours s'&#233;taient pass&#233;s sans qu'il trouv&#226;t aucune autre trace de cette apparition. Un matin il arriva lentement, comme un homme qui n'esp&#232;re plus, et, s'appuyant contre un arbre, il se mit &#224; lire un sonnet de P&#233;trarque.

Tout &#224; coup une petite voix fra&#238;che sortit des roseaux et chanta deux vers d'une vieille romance:

Puis, tout apr&#232;s, je vis dame d'amour

Qui marchait doux et venait sur la rive.

Andr&#233; tressaillit, et, se penchant, il vit &#224; vingt pas de lui une jeune fille habill&#233;e de blanc, avec un petit ch&#226;le couleur arbre de Jud&#233;e et un mince chapeau de paille. Elle &#233;tait debout et semblait absorb&#233;e dans la contemplation d'un bouquet de fleurs des champs qu'elle avait &#224; la main. Andr&#233; eut l'id&#233;e de s'&#233;lancer vers elle pour la mieux voir; mais elle vint de son c&#244;t&#233;, et il se sentit tellement intimid&#233; qu'il se cacha dans les buissons. Elle arriva tout aupr&#232;s de lui sans s'apercevoir de sa pr&#233;sence, et se mit &#224; chercher d'autres fleurs. Elle erra ainsi pendant pr&#232;s d'un quart d'heure, tant&#244;t s'&#233;loignant, tant&#244;t se rapprochant, explorant tous les brins d'herbe de la prairie et s'emparant des moindres fleurettes. Chaque fois qu'elle en avait rempli sa main, elle descendait sur une petite plage que baignait la rivi&#232;re, et plantait son bouquet dans le sable humide pour l'emp&#234;cher de se faner. Quand elle en eut fait une botte assez grosse, elle la noua avec des joncs, plongea les tiges &#224; plusieurs reprises dans le courant de l'eau pour en &#244;ter le sable, les enveloppa de larges feuilles de nymphoea pour en conserver la fra&#238;cheur, et, apr&#232;s avoir rattach&#233; son petit chapeau, elle se mit &#224; courir, emportant ses fleurs, comme une biche poursuivie. Andr&#233; n'osa pas la suivre; il craignit d'avoir &#233;t&#233; aper&#231;u et de l'avoir mise en fuite. Il esp&#233;ra qu'elle reviendrait, mais elle ne revint plus. Il retourna inutilement aux Pr&#233;s-Girault pendant toute la belle saison. L'hiver vint, et, &#224; chaque fleur que le froid moissonna, Andr&#233; perdit l'esp&#233;rance de voir revenir sa belle chercheuse de bleuets.

Mais cette matin&#233;e romanesque avait suffi pour le rendre amoureux. Il en devint maigre &#224; faire trembler, et son p&#232;re, qui jusque-l&#224; avait craint de lui voir chercher ses distractions dans les villes environnantes, fut assez inquiet de sa m&#233;lancolie pour l'engager &#224; courir un peu les bals et les divertissements de la province.

Andr&#233; &#233;prouvait d&#233;sormais une grande r&#233;pugnance pour tout ce qui ne se renfermait pas dans le cercle de ses r&#234;veries et de ses promenades solitaires; n&#233;anmoins il chercha son inconnue dans les f&#234;tes et dans les r&#233;unions d'alentour. Ce fut en vain: toutes les femmes qu'il vit lui sembl&#232;rent si inf&#233;rieures &#224; son inconnue, que, sans le gant qu'il avait trouv&#233;, il aurait pris toute cette aventure pour un r&#234;ve.

Ce fut sans doute un malheur pour lui de se retrancher dans sa fantaisie comme dans un fort inexpugnable, et de fermer les yeux et les oreilles &#224; toutes les s&#233;ductions de l'oubli. Il aurait pu trouver une femme plus belle que son id&#233;ale, mais elle l'avait fascin&#233;. C'&#233;tait la premi&#232;re, et par cons&#233;quent la seule dans son imagination. Il s'obstina &#224; croire que sa destin&#233;e &#233;tait d'aimer celle-l&#224;, que Dieu la lui avait montr&#233;e pour qu'il en gard&#226;t l'empreinte dans son &#226;me et lui rest&#226;t fid&#232;le jusqu'au jour o&#249; elle lui serait rendue. C'est ainsi que nous nous faisons nous-m&#234;mes les ministres de la fatalit&#233;.

Ce fut surtout vers la petite ville de L qu'il dirigea ses recherches. Mais en vain il vit pendant plusieurs dimanches, l'&#233;lite de la soci&#233;t&#233; se rassembler dans un salon de bourgeoises pr&#233;cieuses et beaux-esprits, il n'y trouva pas celle qu'il cherchait. Ce qui rendait cette d&#233;couverte bien plus difficile, c'est que, par suite d'un sentiment appr&#233;ciable seulement pour ceux qui ont nourri leurs premi&#232;res amours de r&#234;veries romanesques, Andr&#233; ne put jamais se d&#233;cider &#224; parler &#224; qui que ce f&#251;t de la rencontre qu'il avait faite et de l'impression qu'il en avait gard&#233;e. Il aurait cru trahir une r&#233;v&#233;lation divine, s'il e&#251;t confi&#233; son bonheur et son angoisse &#224; des oreilles profanes. Or, il est bien certain qu'il n'avait aucun ami qui lui ressembl&#226;t, et que tous ses jeunes compatriotes se fussent moqu&#233;s de sa passion, sans en excepter Joseph Marteau, celui qu'il estimait le plus.

Joseph Marteau &#233;tait fils d'un brave notaire de village. Dans son enfance il avait &#233;t&#233; le camarade d'Andr&#233;, autant qu'on pouvait &#234;tre le camarade de cet enfant d&#233;bile et taciturne. Joseph &#233;tait pr&#233;cis&#233;ment tout l'oppos&#233;: grand, robuste, jovial, insouciant, il ne sympathisait avec lui que par une certaine &#233;l&#233;vation de caract&#232;re et une grande loyaut&#233; naturelle. Ces bons c&#244;t&#233;s &#233;taient d'autant plus sensibles que l'&#233;ducation n'avait gu&#232;re rien fait pour les d&#233;velopper. Le manque d'instruction solide per&#231;ait dans la rudesse de ses go&#251;ts. &#201;tranger &#224; toutes les d&#233;licatesses d'id&#233;es qui caract&#233;risaient le jeune marquis, il y suppl&#233;ait par une conversation enjou&#233;e. Sa bonne et franche gaiet&#233; lui inspirait de l'esprit, ou au moins lui en tenait lieu, et il &#233;tait la seule personne au monde qui p&#251;t faire rire le m&#233;lancolique Andr&#233;.

Depuis deux ou trois ans il &#233;tait &#233;tabli dans la ville de L avec sa famille, et fr&#233;quentait peu le ch&#226;teau de Morand; mais le marquis, effray&#233; de la langueur de son fils, alla le trouver, et le pria de venir de temps en temps le distraire par son amiti&#233; et sa bonne humeur. Joseph aimait Andr&#233; comme un &#233;colier vigoureux aime l'enfant souffreteux et craintif qu'il prot&#232;ge contre ses camarades. Il ne comprenait rien &#224; ses ennuis; mais il avait assez de d&#233;licatesse pour ne pas les froisser par des railleries trop dures. Il le regardait comme un enfant g&#226;t&#233;, ne discutait pas avec lui, ne cherchait pas &#224; le consoler, parce qu'il ne le croyait pas r&#233;ellement &#224; plaindre, et ne s'occupait qu'&#224; l'amuser, tout en s'amusant pour son propre compte. Sans doute Andr&#233; ne pouvait pas avoir d'ami plus utile. Il le retrouva donc avec plaisir, et, confi&#233; par son p&#232;re &#224; ce gouverneur de nouvelle esp&#232;ce, il se laissa conduire partout o&#249; le caprice de Joseph voulut le promener.

Celui-ci commen&#231;a par d&#233;cr&#233;ter que, vivant seul, Andr&#233; ne pouvait &#234;tre amoureux. Andr&#233; garda le silence. Joseph reprit en d&#233;cidant qu'il fallait qu'Andr&#233; dev&#238;nt amoureux. Andr&#233; sourit d'un air m&#233;lancolique. Joseph conclut en affirmant que parmi les demoiselles de la ville il n'y en avait pas une qui e&#251;t le sens commun; que ces pr&#233;cieuses &#233;taient propres &#224; donner le spleen plut&#244;t qu'&#224; l'&#244;ter; qu'il n'y avait au monde qu'une esp&#232;ce de femmes aimables, &#224; savoir, les grisettes, et qu'il fallait que son ami apprit &#224; les conna&#238;tre et &#224; les appr&#233;cier, ce &#224; quoi Andr&#233; se r&#233;signa machinalement.



III.

Les romanciers allemands parlent d'une petite ville de leur patrie o&#249; la beaut&#233; semble s'&#234;tre exclusivement log&#233;e dans la classe des jeunes ouvri&#232;res. Quiconque a pass&#233; vingt-quatre heures dans la petite ville de L, en France, peut attester la rare gentillesse et la coquetterie sans pareille de ses grisettes. Jamais nid de fauvettes babillardes ne mit au jour de plus riches couv&#233;es d'oisillons espi&#232;gles et jaseurs; jamais souffle du printemps ne joua dans les pr&#233;s avec plus de fleurettes brillantes et l&#233;g&#232;res. La ville de L s'enorgueillit &#224; bon droit de l'&#233;clat de ses filles, et de plus de vingt lieues &#224; la ronde les galants de tous les &#233;tages viennent risquer leur esprit et leurs pr&#233;tentions dans ces bals d'artisans o&#249;, chaque dimanche, plus de deux cents petites comm&#232;res &#233;talent sous les quinquets leurs robes blanches, leurs tabliers de soie noire et leur visage couleur de rose.

Comment la toilette des dames de la ville suffit &#224; faire travailler et vivre toutes ces fillettes, c'est ce qu'on ne saurait gu&#232;re expliquer sans avouer que ces dames aiment beaucoup la toilette, et qu'elles ont bien raison.

Quoi qu'il en soit, les m&#233;chants et les m&#233;chantes vont s'&#233;tonnant du grand nombre d'artisanes (c'est un mot du pays que je demande la permission d'employer) qui r&#233;ussissent &#224; vivre dans une aussi petite ville; mais les gens de bien ne s'en &#233;tonnent pas: ils comprennent que cette ville privil&#233;gi&#233;e est pour la grisette un th&#233;&#226;tre de gloire qu'elle doit pr&#233;f&#233;rer &#224; tout autre s&#233;jour; ils savent en outre que la jeunesse et la sant&#233; s'alimentent sobrement et peuvent briller sous les plus modestes atours.

Ce qu'il y a de certain, c'est que nulle part peut-&#234;tre en France la beaut&#233; n'a plus de droits et de franchises que dans ce petit royaume, et que nulle part ses privil&#232;ges ne d&#233;g&#233;n&#232;rent moins en abus. L'ind&#233;pendance et la sinc&#233;rit&#233; dominent comme une loi g&#233;n&#233;rale dans les divers caract&#232;res de ces jeunes filles. Fi&#232;res de leur beaut&#233;, elles exercent une puissance r&#233;elle dans leur Yvetot, et cette esp&#232;ce de ligue contre l'influence f&#233;minine des autres classes &#233;tablit entre elles un esprit de corps assez estimable et fertile en bons proc&#233;d&#233;s.

Par exemple, si le secret de leurs fautes n'est pas toujours assez bien gard&#233; pour ne pas faire le tour de la ville en une heure, du moins y a-t-il une barri&#232;re que ce secret ne franchit pas ais&#233;ment. L&#224; o&#249; cesse l'apostolat de l'artisanerie cesse le droit d'avoir part au petit plaisir du scandale. Ainsi l'aventure d'une grisette peut &#233;gayer ou attendrir longtemps la foule de ses pareilles avant d'&#234;tre livr&#233;e au d&#233;daigneux sourire des bas-bleus de l'endroit ou aux graveleux quolibets des villageoises d'alentour.

Ces aventures ne sont pas rares dans une ville o&#249; une seule classe de femmes m&#233;rite assez d'hommages pour accaparer ceux de toutes les classes d'hommes: aussi voit-on rarement une belle artisane &#234;tre farouche au point de manquer de cavalier servant. Tant de s&#233;v&#233;rit&#233; serait presque ridicule dans un pays o&#249; la galanterie n'a pas encore mis &#224; la porte toute na&#239;vet&#233; de sentiment, et o&#249; l'on voit plus d'une amourette s'&#233;lever jusqu'&#224; la passion. Ainsi une jeune fille y peut, sans se compromettre, agr&#233;er les soins d'un homme libre et ne pas d&#233;sesp&#233;rer de l'amener au mariage; si elle manque son but, ce qui arrive souvent, elle peut esp&#233;rer de mieux r&#233;ussir avec un second adorateur, et m&#234;me avec un troisi&#232;me, si sa beaut&#233; ne s'est pas trop fl&#233;trie dans l'attente illimit&#233;e du noeud conjugal.

A part donc les vertus aust&#232;res qui se rencontrent l&#224; comme partout en petit nombre, les jeunes ouvri&#232;res de L sont g&#233;n&#233;ralement pourvues chacune d'un favori choisi entre dix, et fort envi&#233; de ses concurrents. On peut comparer cette esp&#232;ce de mariage expectatif au sigisb&#233;isme italien. Tout s'y passe loyalement, et le public n'a pas le droit de gloser tant qu'un des deux amants ne s'est pas rendu coupable d'infid&#233;lit&#233; ou entach&#233; de ridicule.

Il faut dire &#224; la louange de ces grisettes qu'aucune ne fait fortune par l'intrigue, et qu'elles semblent ignorer l'ignoble trafic que les femmes font ailleurs de leur beaut&#233;; leur orgueil &#233;quivaut &#224; une vertu; jamais la cupidit&#233; ne les jette dans les bras des vieillards; elles aiment trop l'ind&#233;pendance pour souffrir aucun partage, pour s'astreindre &#224; aucune pr&#233;caution. Aussi les hommes mari&#233;s ne r&#233;ussissent jamais aupr&#232;s d'elles. Il y a quelque chose de vraiment magnifique dans l'exercice insolent de leur despotisme f&#233;minin. Elles sont aimantes et col&#232;res, romanesques on ne peut plus, coquettes et d&#233;daigneuses, avides de louanges, folles de plaisir, bavardes, gourmandes, impertinentes; mais d&#233;sint&#233;ress&#233;es, g&#233;n&#233;reuses et franches. Leur ext&#233;rieur r&#233;pond assez &#224; ce caract&#232;re: elles sont g&#233;n&#233;ralement grandes, robustes et alertes; elles ont de grandes bouches qui rient &#224; tout propos pour montrer des dents superbes; elles sont vermeilles et blanches, avec des cheveux bruns ou noirs. Leurs pieds sont tr&#232;s-provinciaux et leurs mains rarement belles; leur voix est un peu virile, et l'accent du pays n'est pas m&#233;lodieux. Mais leurs yeux ont une beaut&#233; particuli&#232;re et une expression de hardiesse et de bont&#233; qui ne trompe pas.

Tel &#233;tait le monde o&#249; Joseph Marteau essaya de lancer le timide Andr&#233;, en lui d&#233;clarant que le bonheur supr&#234;me &#233;tait l&#224; et non ailleurs, et qu'il ne pouvait pas manquer de sortir enivr&#233; du premier bal o&#249; il mettrait les pieds. Andr&#233; se laissa donc conduire et se conduisit lui-m&#234;me assez bien durant toute la soir&#233;e. Il dansa tr&#232;s-assid&#251;ment, ne fit manquer aucune figure, d&#233;pensa au moins cinq francs en oranges et en pralines offertes aux dames; m&#234;me il se montra homme de talent et de bonne soci&#233;t&#233; (comme disent les gens de mauvaise compagnie) en prenant la place du premier violon, qui &#233;tait ivre, et en jouant tr&#232;s-proprement un quadrille de contredanse tir&#233;es de la Muettede Portici.

Malgr&#233; ces excellentes actions, Andr&#233; ne prit pas beaucoup dans la soci&#233;t&#233; artisane. On le trouva fier, c'est-&#224;-dire silencieux et froid; lui-m&#234;me ne s'amusa gu&#232;re et ne fut pas aussi enchant&#233; qu'on le lui avait pr&#233;dit. La beaut&#233; de ces grisettes n'&#233;tait nullement celle qui plaisait &#224; son imagination. Il &#233;tait difficile, mais ce n'&#233;tait pas sa faute; il avait dans la t&#234;te l'ineffa&#231;able souvenir d'un teint p&#226;le, de deux grands yeux m&#233;lancoliques, d'une voix douce, et voulait &#224; toute force trouver de la po&#233;sie, sinon dans le langage, du moins dans le silence d'une femme. Tout ce petit caquetage d'enfants g&#226;t&#233;s lui d&#233;plut. D'ailleurs il n'&#233;tait pas ais&#233; d'en approcher; la moins belle &#233;tait surveill&#233;e par plus d'un aspirant jaloux, et Andr&#233; ne se sentait pas la moindre vocation pour le r&#244;le de Lovelace campagnard. Trop modeste pour esp&#233;rer de supplanter qui que ce f&#251;t, il &#233;tait trop nonchalant pour engager la lutte avec un concurrent. Il se retira donc de bonne heure, laissant Joseph dans une grande exaltation entre une belle ravaudeuse aux yeux noirs et un &#233;norme bol de vin chaud.

Comment, dit-il &#224; Andr&#233; le lendemain, tu es parti avant la fin! Tu n'y entends rien, mon cher; tu ne sais pas que c'est le meilleur moment. On se place adroitement &#224; la sortie, on jette son d&#233;volu sur une fille mal gard&#233;e, on lui offre le bras, elle accepte. Vous la reconduisez jusque chez elle, vous avez pour elle mille petits soins durant le trajet: vous lui offrez, votre manteau, elle en accepte la moiti&#233;; vous la soulevez dans vos bras pour traverser le ruisseau. Si un chien passe aupr&#232;s d'elle dans l'obscurit&#233;, elle se presse contre vous d'un petit air effray&#233;, sous pr&#233;texte qu'elle a grand'peur des chiens enrag&#233;s; vous la rassurez, et vous brandissez votre canne en &#233;levant la voix de mani&#232;re &#224; r&#233;veiller toute la rue. Si le chien a l'air de n'&#234;tre pas belliqueux, vous pouvez m&#234;me aller jusqu'&#224; l'assommer d'un grand coup de pied en passant; cela fait bien et donne l'air cr&#226;ne. Surtout &#233;vitez de jurer; la grisette hait tout ce qui sent le paysan. Ne gardez pas votre pipe &#224; la bouche en lui donnant le bras; elle est exigeante et veut du respect. Glissez-lui un compliment agr&#233;able de temps en temps, en proc&#233;dant toujours par comparaison; par exemple, dites: Mademoiselle une telle est bien jolie, c'est dommage qu'elle soit si p&#226;le; ce n'est pas une rose du mois de mai comme vous. Si votre belle est p&#226;le, parlez d'une personne un peu trop enlumin&#233;e, et dites que les grosses couleurs donnent l'air d'une servante. Mais surtout choisissez dans la premi&#232;re soci&#233;t&#233; les beaut&#233;s que vous voulez d&#233;nigrer; votre compliment sera deux fois mieux accueilli. Enfin, au moment de quitter votre infante, prenez un air respectueux, et demandez-lui la permission de l'embrasser. D&#232;s qu'elle aura consenti, redoublez de civilit&#233; et embrassez-la le chapeau &#224; la main; aussit&#244;t apr&#232;s saluez jusqu'&#224; terre. Gardez-vous bien de baiser la main, on se moquerait de vous. Replacez-lui son ch&#226;le sur les &#233;paules; louez sa taille, mais n'y touchez pas. Faites ce m&#233;tier-l&#224; cinq ou six jours de suite; apr&#232;s quoi vous pouvez tout esp&#233;rer.

Et cela suffit pour &#234;tre pr&#233;f&#233;r&#233; &#224; un amant en titre?

Bah! quand on n'a peur de rien, quand on ne doute de rien, on arrive &#224; tout. D'ailleurs je ne te dis pas d'aller te mettre en concurrence avec un de ces gros corroyeurs qui sont accoutum&#233;s &#224; charger des boeufs sur leurs &#233;paules, ni avec un de ces fils de fermier qui ont toujours &#224; la main un b&#226;ton de cormier ou un brin de houx de la taille d'un m&#226;t de vaisseau. Non, il y a assez de freluquets auxquels on peut s'attaquer, de petits clercs d'avou&#233; qui ont la voix fl&#251;t&#233;e et le menton lisse comme la main, ou bien des flandrins de la haute bourgeoisie qui n'ont pas envie de d&#233;chirer leurs habits de drap fin. Ceux-l&#224;, vois-tu, on leur souffle leur dulcin&#233;e en quinze jours quand on sait s'y prendre. La grisette aime assez ces marjolets qui font des phrases et qui portent des jabots; mais elle aime par-dessus tout un brave tapageur qui ne sait pas nouer sa cravate, qui a le chapeau sur l'oreille, et qui pour elle ne craint pas de se faire enfoncer un oeil ou casser une dent.

Andr&#233; secoua la t&#234;te.

Je ne ferais pas fortune ici, dit-il, et je ne chercherai pas.

Comme tu voudras, reprit Joseph; mais viens toujours d&#238;ner avec nous aujourd'hui, tu nous l'as promis.

Andr&#233; se rendit donc &#224; cinq heures chez les parents de son ami Marteau.

Parbleu! dit Joseph, si tu fuis les grisettes, les grisettes te poursuivent. Ma m&#232;re fait faire le trousseau de ma soeur qui se marie, et nous avons quatre ouvri&#232;res dans la maison. Quatre! et des plus jolies, ma foi! Moi, je ne fais que d&#233;vider le fil et de ramasser les ciseaux de ces Omphales. Je tourne &#224; l'entour en sournois, comme le renard autour d'un perchoir &#224; poules, jusqu'&#224; ce que la moins prudente se laisse prendre par le vertige et tombe au pouvoir du larron. Le soir, quand elles ont fini leur t&#226;che, je les fais danser dans la cour au son de la fl&#251;te, sur six pieds carr&#233;s de sable, &#224; l'ombre de deux acacias. C'est une sc&#232;ne champ&#234;tre digne d'arracher de tes yeux des larmes bucoliques. Ah! tu me verras ce soir transform&#233; en Tityre, assis sur le bord du puits; et je veux te faire voltiger toi-m&#234;me au milieu de mes nymphes. Ah &#231;&#224;! tu sais l'usage du pays? Les ouvri&#232;res en journ&#233;e mangent &#224; la m&#234;me table que nous. Ne va pas faire le d&#233;daigneux; songe que cela se fait dans tout le d&#233;partement, dans les grands ch&#226;teaux tout comme chez les bourgeois.

Oui, oui, je le sais, r&#233;pondit Andr&#233;; c'est un usage du vieux temps que les artisans ne cherchent pas &#224; d&#233;truire.

Moi, j'aime beaucoup cet usage-l&#224;, parce que les filles sont jolies. Si jamais je me marie, et si ma femme (comme font beaucoup de jalouses) n'admet au logis que des ouvri&#232;res de quatre-vingts ans, je saurai fort bien les envoyer manger &#224; l'office, ou bien je leur ferai servir des nougats de pierre &#224; fusil qui les d&#233;go&#251;teront de mon ordinaire. Mais ici c'est diff&#233;rent: les bouches sont fra&#238;ches et les dents blanches. Que la beaut&#233; soit la reine du monde, rien de mieux.



IV.

L'int&#233;rieur de la famille Marteau &#233;tait patriarcal. La grand'm&#232;re, matrone pleine de vertus et d'ob&#233;sit&#233;, &#233;tait assise pr&#232;s de la chemin&#233;e et tricotait un bas gris. C'&#233;tait une excellente femme, un peu sourde, mais encore gaie, qui de temps en temps pla&#231;ait son mot dans la conversation, tout en ricanant sous les lunettes sans branches qui lui pin&#231;aient le nez. La m&#232;re &#233;tait une m&#233;nag&#232;re s&#232;che et discr&#232;te, active, silencieuse, absolue, sujette &#224; la migraine, et partant chagrine. Elle &#233;tait debout devant une grande table couverte d'un tapis vert et taillait elle-m&#234;me la besogne aux ouvri&#232;res: mais, malgr&#233; son caract&#232;re absolu, la dame ne leur parlait qu'avec une extr&#234;me politesse, et souffrait, non sans une secr&#232;te mortification, que tous ses coups de ciseaux fussent soumis &#224; de longues discussions de leur part.

Aupr&#232;s de la fen&#234;tre ouverte, les quatre ouvri&#232;res et les trois filles de la maison, press&#233;es comme une compagnie de perdrix, travaillaient au trousseau; la fianc&#233;e elle-m&#234;me brodait le coin d'un mouchoir. La ma&#238;tresse ouvri&#232;re, plac&#233;e sur une chaise plus &#233;lev&#233;e que les autres, dirigeait les travaux, et de temps en temps donnait un coup d'oeil aux ourlets confi&#233;s aux petites filles. Les grisettes en sous-ordre ne comptaient pas cinquante ans &#224; elles trois; elles &#233;taient fra&#238;ches, rieuses et d&#233;gourdies &#224; l'avenant. Les t&#234;tes blondes des enfants de la maison, pench&#233;es d'un petit air boudeur sur leur ouvrage et ne prenant aucun int&#233;r&#234;t &#224; la conversation, se m&#234;laient aux visages anim&#233;s des grisettes, &#224; leurs bonnets blancs pos&#233;s sur des bandeaux de cheveux noirs. Ce cercle de jeunes filles formait un groupe na&#239;f tout &#224; fait digne des pinceaux de l'&#233;cole flamande. Mais, comme Calypso parmi ses nymphes, Henriette, la couturi&#232;re en chef, surpassait toutes ses ouvri&#232;res en caquet et en beaut&#233;. Du haut de sa chaise &#224; escabeau, comme du haut d'un tr&#244;ne, elle les animait et les contenait tour &#224; tour de la voix et du regard. Il y avait bien dix ans qu'Henriette &#233;tait compt&#233;e parmi les plus belles, mais elle ne semblait pas vouloir renoncer de si t&#244;t &#224; son empire. Elle proclamait avec orgueil ses vingt-cinq ans et promenait sur les hommes le regard brillant et serein d'une gloire &#224; son apog&#233;e. Aucune robe d'al&#233;pine ne dessinait avec une nettet&#233; plus orgueilleuse l'&#233;troit corsage et les riches contours d'une taille imp&#233;riale; aucun bonnet de tulle n'&#233;talait ses coquilles d&#233;mesur&#233;es et ses extravagantes rosettes de rubans diaphanes sur un &#233;chafaudage plus splendide de cheveux cr&#234;p&#233;s.

A l'arriv&#233;e des deux jeunes gens, le babil cessa tout &#224; coup comme le son de l'orgue lorsque le plain-chant de l'officiant &#233;courte sans c&#233;r&#233;monie les derni&#232;res modulations d'une ritournelle o&#249; l'organiste s'oublie. Mais apr&#232;s quelques instants de silence pendant lesquels Andr&#233; salua timidement et supporta le moins gauchement qu'il put le regard oblique de l'ar&#233;opage f&#233;minin, une voix fl&#251;t&#233;e se hasarda &#224; placer son mot, puis une autre, puis deux &#224; la fois, puis toutes, et jamais voli&#232;re ne salua le soleil levant d'un plus gai ramage. Joseph se m&#234;la &#224; la conversation, et voyant Andr&#233; mal &#224; l'aise entre les deux matrones, il l'attira aupr&#232;s du jeune groupe.

Mademoiselle Henriette, dit-il d'un ton moiti&#233; familier, moiti&#233; humble (note qu'il &#233;tait important de toucher juste avec la belle couturi&#232;re, et dont Joseph avait tr&#232;s-bien &#233;tudi&#233; l'intonation), voulez-vous me permettre de vous pr&#233;senter un de mes meilleurs amis, M. Andr&#233; de Morand, gentilhomme, comme vous savez, et gentil gar&#231;on, comme vous voyez? Il n'ose pas vous dire sa peine; mais le fait est qu'il a tourn&#233; autour de vous cette nuit pendant une heure pour vous faire danser, et qu'il n'a pas pu vous approcher; vous &#234;tes inabordable au bal, et quand on n'a pas obtenu votre promesse un mois d'avance, on peut y renoncer.

Ce compliment plut beaucoup &#224; mademoiselle Henriette, car une rougeur na&#239;ve lui monta au visage. Tandis qu'elle engageait avec Joseph un &#233;change d'oeillades et de fac&#233;tieux propos, Andr&#233; remarqua que la petite Sophie, la plus jeune des quatre, parlait de lui avec sa voisine; car elle le regardait maladroitement, &#224; la d&#233;rob&#233;e, en chuchotant d'un petit air moqueur. Il se sentit plus hardi avec ces fillettes de quinze ans qu'avec la d&#233;gag&#233;e Henriette, et les somma en riant d'avouer le mal qu'elles disaient de lui. Apr&#232;s avoir beaucoup rougi, beaucoup refus&#233;, beaucoup h&#233;sit&#233;, Sophie avoua qu'elle avait dit a Louisa:

Ce monsieur Andr&#233; m'a fait danser deux fois hier soir; cela n'emp&#234;che pas qu'il ne soit fier comme tout, il ne m'a pas dit trois mots.

Ah! mon cher Andr&#233;, s'&#233;cria Joseph, ceci est une agacerie, prends-en note.

Cela est bien vrai, interrompit Henriette, qui craignait que la petite Sophie n'accapar&#226;t l'attention des jeunes gens; tout le monde l'a remarqu&#233;: Andr&#233; a bien l'air d'un noble; il ne rit que du bout des dents et ne danse que du bout des pieds; je disais en le regardant: Pourquoi est-ce qu'il vient au bal, ce pauvre monsieur? &#231;a ne l'amuse pas du tout.

Andr&#233;, choqu&#233; de cette hardiesse indiscr&#232;te, fut bien pr&#232;s de r&#233;pondre: En v&#233;rit&#233;, mademoiselle, vous avez raison, cela ne m'amusait pas du tout; mais Joseph lui coupa la parole en disant:

Ah! ah! de mieux en mieux, Andr&#233;; mademoiselle Henriette t'a regard&#233;; que dis-je? elle t'a contempl&#233;, elle s'est beaucoup occup&#233;e de toi. Sais-tu que tu as fait sensation? Ma foi! je suis jaloux d'un pareil d&#233;but. Mais voyez-vous, mes ch&#232;res petites; pardon! je voulais dire mes belles demoiselles, vous faites &#224; mon ami un reproche qu'il ne m&#233;rite pas; vous l'accusez d'&#234;tre fier lorsqu'il n'est que triste, et il faudra bien que vous lui pardonniez sa tristesse quand vous saurez qu'il est amoureux.

Ah!!! s'&#233;cri&#232;rent &#224; la fois toutes les jeunes filles.

Oh! mais, amoureux! reprit Joseph avec emphase, amoureux fr&#233;n&#233;tique!

Fr&#233;n&#233;tique! dit la petite Louisa en ouvrant de grands yeux.

Oui! r&#233;pondit Joseph, cela veut dire tr&#232;s-amoureux, amoureux comme le greffier du juge de paix est amoureux de vous, mademoiselle Louisa; comme le nouveau commis &#224; pied des droits r&#233;unis est amoureux de vous, mademoiselle Juliette; comme

Voulez-vous vous taire! voulez-vous vous taire! s'&#233;cri&#232;rent-elles toutes en carillon.

Madame Marteau fron&#231;a le sourcil en voyant que l'ouvrage languissait, la grand'm&#232;re sourit, et Henriette r&#233;tablit le calme d'un signe majestueux.

Si vous n'aviez pas fait tant de tapage, mesdemoiselles, dit-elle &#224; ses ouvri&#232;res, M. Joseph allait nous dire de qui M. Andr&#233; est amoureux.

Et je vais vous le dire en grande confidence, r&#233;pondit Joseph; chut! &#233;coutez bien, vous ne le direz pas?

Non, non, non, s'&#233;cri&#232;rent-elles.

Eh bien! reprit Joseph, il est amoureux de vous quatre. Il en perd l'esprit et l'app&#233;tit; et si vous ne tirez pas au sort laquelle de vous

Oh! le m&#233;chant moqueur! dirent-elles en l'interrompant.

Monsieur Joseph, nous ne sommes pas des enfants, dit Henriette en affectant un air digne, nous savons bien que monsieur est noble et que nous sommes trop peu de chose pour qu'il fasse attention &#224; nous. Quand une ouvri&#232;re va raccommoder le linge du ch&#226;teau de Morand, le p&#232;re et le fils s'arrangent toujours pour ne pas manger &#224; la maison, afin certainement de ne pas manger avec elle. On la fait d&#238;ner toute seule! ce n'est pas amusant: aussi il n'y a pas beaucoup d'artisanes qui veuillent y aller. On n'y a aucun agr&#233;ment, personne &#224; qui parler; et quels chemins pour y arriver! aller en croupe derri&#232;re un m&#233;tayer! ce n est pas un si beau voyage &#224; faire, et ce n'est pas comme M. de C'est un noble pourtant, celui-l&#224;! eh bien! il vient chercher lui-m&#234;me ses ouvri&#232;res &#224; la ville, et il les emm&#232;ne dans sa voiture.

Et il a soin de choisir la plus jolie, dit Joseph: c'est toujours vous, mademoiselle Henriette.

Pourquoi pas? dit-elle en se rengorgeant; avec des gens aussi comme il faut!

C'est-&#224;-dire que mon ami Andr&#233;, reprit Joseph en la regardant d'un air moqueur, n'est pas un homme comme il faut, selon vos id&#233;es.

Je ne dis pas cela; ces messieurs sont fiers; ils ont raison, si cela leur convient; chacun est ma&#238;tre chez soi: libre &#224; eux de nous tourner le dos quand nous sommes chez eux; libre &#224; nous de rester chez nous quand ils nous font demander.

Je ne savais pas que nous eussions d'aussi grands torts, dit Andr&#233; en riant; cela m'explique pourquoi nous avons toujours d'aussi laides ouvri&#232;res; mais c'est leur faute si nous ne nous corrigeons pas; essayez de nous rendre sociables, mademoiselle Henriette, et vous verrez!

Henriette parut go&#251;ter assez cette fadeur; mais, fid&#232;le &#224; son r&#244;le de princesse, elle s'en d&#233;fendit.

Oh! nous ne mordons pas dans ces douceurs-l&#224;, reprit-elle; nous sommes trop mal &#233;lev&#233;es pour plaire &#224; des gens comme vous; il vous faudrait quelqu'un comme Genevi&#232;ve pour causer avec vous; mais c'est celle-l&#224; qui ne souffre pas les grands airs!

Oh! pardieu! dit vivement Joseph, cela lui sied bien, &#224; cette pr&#233;cieuse-l&#224;! Je ne connais personne qui se donne de plus grands airs mal &#224; propos.

Mal &#224; propos? dit Henriette, il ne faut pas dire cela; Genevi&#232;ve n'est pas une fille du commun; vous le savez bien, et tout le monde le sait bien aussi.

Ah! je ne peux pas la souffrir votre Genevi&#232;ve, reprit Joseph; une b&#233;gueule qu'on ne voit jamais et qui voudrait se mettre sous verre comme ses marchandises?

Qu'est-ce donc que mademoiselle Genevi&#232;ve, demanda Andr&#233;; je ne la connais pas

C'est la marchande de fleurs artificielles, r&#233;pondit Joseph, et la plus grande chipie

En ce moment la servante annon&#231;a, avec la formule d'usage dans le pays, Voil&#224; madame une telle, une des dames les plus &#233;l&#233;gantes de la ville.

Oh! je m'en vais, dit tout bas Joseph; voici la quintessence de b&#233;gueulisme.

Cette visite interrompit la conversation des grisettes, et l'activit&#233; de leur aiguille fut ralentie par la curiosit&#233; avec laquelle elles examin&#232;rent &#224; la d&#233;rob&#233;e la toilette de la dame, depuis les plumes de son chapeau jusqu'aux rubans de ses souliers. De son c&#244;t&#233;, madame Privat, c'&#233;tait le nom de la merveilleuse, qui regardait les chiffons du trousseau avec beaucoup d'int&#233;r&#234;t, s'avisa de faire, sur la coupe d'une manche, une objection de la plus haute importance. Le rouge monta au visage d'Henriette en se voyant attaqu&#233;e d'une mani&#232;re aussi flagrante dans l'exercice de sa profession. La dame avait prononc&#233; des mots inou&#239;s: elle avait os&#233; dire que la manchette &#233;tait de mauvais go&#251;t, et que les doubles ganses du bracelet n'&#233;taient pas d'un bon genre. Henriette rougissait et p&#226;lissait tour &#224; tour; elle s'appr&#234;tait &#224; une r&#233;ponse foudroyante, lorsque madame Privat, tournant l&#233;g&#232;rement sur le talon, parla d'autre chose. L'aisance avec laquelle on avait os&#233; critiquer l'oeuvre d'Henriette et le peu d'attention, qu'on faisait &#224; son d&#233;pit augment&#232;rent son ressentiment, et elle se promit d'avoir sa revanche.

Apr&#232;s que la dame eut parl&#233; assez longtemps avec madame Marteau sans rien dire, elle demanda si le bouquet de noces &#233;tait achet&#233;.

Il est command&#233;, dit madame Marteau, Genevi&#232;ve y met tous ses soins; elle aime beaucoup ma fille, et elle lui a promis de lui faire les plus jolies fleurs qu'elle ait encore faites.

Savez-vous que cette petite Genevi&#232;ve a du talent dans son genre? reprit madame Privat.

Oh! dit la grand'm&#232;re, c'est une chose digne d'admiration! moi, je ne comprends pas qu'on fasse des fleurs aussi semblables &#224; la nature. Quand je vais chez elle et que je la trouve au milieu de ses ouvrages et de ses mod&#232;les, il m'est impossible de distinguer les uns des autres.

En effet, dit la dame avec indiff&#233;rence, on pr&#233;tend qu'elle regarde les fleurs naturelles et qu'elle les imite avec soin; cela prouve de l'intelligence et du go&#251;t.

Je crois bien! murmura Henriette, furieuse d'entendre parler l&#233;g&#232;rement du talent de Genevi&#232;ve.

Oh! du go&#251;t! du go&#251;t! reprit la vieille, c'est ravissant le go&#251;t qu'elle a, cette enfant! Si vous voyiez le bouquet de noces qu'elle a fait &#224; Justine, ce sont des jasmins qu'on vient de cueillir, absolument!

Oh! maman, dit Justine, et ces muguets!

Tu aimes les muguets, toi? dit &#224; sa soeur Joseph, qui venait de rentrer.

Il y a aussi des lilas blancs pour la robe de bal, dit madame Marteau; nous en avons pour cinquante francs seulement pour la toilette de la mari&#233;e, sans compter les fleurs de fantaisie pour les chapeaux; tout cela co&#251;te bien cher et se fane bien vite.

Mais combien de temps met-elle &#224; faire ces bouquets? dit Joseph; un mois peut-&#234;tre? travailler tout un mois pour cinquante francs, ce n'est pas le moyen de s'enrichir.

Oh! monsieur Joseph, vous avez bien raison! dit Henriette d'une voix aigre, ce n'est certainement pas trop pay&#233;; il n'y a gu&#232;re de profit, allez, pour les pauvres grisettes, et par-dessus le march&#233; on leur fait avaler tant d'insolences! On n'a pas toujours le bonheur d'aller en journ&#233;e chez du monde honn&#234;te comme votre famille, monsieur Joseph; il y a des personnes qui parlent bien haut chez les autres, et qui, au coin de leur feu, l&#233;sinent mis&#233;rablement.

Eh bien! eh bien! dit la grand'm&#232;re, qui, plac&#233;e assez loin d'Henriette, n'entendait que vaguement ses paroles, qu'a-t-elle donc &#224; regarder de travers par ici, comme si elle voulait nous manger? Henriette, Henriette, est-ce que tu dis du mal de nous, mon enfant?

Eh non! eh non! ma m&#232;re, r&#233;pondit Joseph; tout au contraire, mademoiselle Henriette nous aime de tout son coeur; car j'en suis aussi, n'est-ce pas, mademoiselle Henriette?

Pour faire comprendre au lecteur la crainte de la grand'm&#232;re, il est bon de dire que le caquet des grisettes est la terreur de tous les m&#233;nages de L Initi&#233;es durant des semaines enti&#232;res &#224; tous les petits secrets des maisons o&#249; elles travaillent, elles n'ont gu&#232;re d'autre occupation, apr&#232;s le bal et les fleurettes des gar&#231;ons, que de colporter de famille en famille les observations malignes qu'elles ont faites dans chacune, et m&#234;me les scandales domestiques qu'elles y ont surpris. Elles trouvent dans toutes des auditeurs avides de comm&#233;rage qui ne rougissent pas de les questionner sur ce qui se passe chez leur voisin, sans songer que demain &#224; leur tour leur int&#233;rieur fera les frais de la chronique dans une troisi&#232;me maison. La m&#233;disance est une arme terrible dont les grisettes se servent pour appuyer le pouvoir de leurs charmes et imposer aux femmes qui les ha&#239;ssent le plus toutes sortes de m&#233;nagements et d'&#233;gards.

Madame Privat sentit l'imprudence qu'elle avait commise, et, sachant bien qu'il n'&#233;tait pas de moyen humain, d'emp&#234;cher une grisette de parler, elle prit le parti d'&#233;viter au moins les injures directes, et battit en retraite.

Lorsqu'elle fut partie, un feu roulant de brocards soulagea le coeur d'Henriette, et ses ouvri&#232;res firent en choeur un bruit dont les oreilles de la dame durent tinter, si le proverbe ne ment pas.

Au nombre des anecdotes ridicules qui furent d&#233;bit&#233;es sur son compte, Henriette en conta une qui ramena le nom de Genevi&#232;ve dans la conversation: madame Privat lui avait honteusement marchand&#233; une couronne de roses qu'elle s'&#233;tait ensuite donn&#233; les gants d'avoir fait venir de Paris et pay&#233;e fort cher.

Joseph, qui n'aimait pas Genevi&#232;ve, d&#233;clara que c'&#233;tait bien fait, et il prit plaisir &#224; lutiner Henriette en rabaissant le talent de la jeune fleuriste.

Oh! pour le coup, s'&#233;cria Henriette avec col&#232;re, ne dites pas de mal de celle-l&#224;; de nous autres, tant que vous voudrez, nous nous moquons bien de vous; mais personne n'a le droit de donner du ridicule &#224; Genevi&#232;ve: une fille qui vit toute seule enferm&#233;e chez elle, travaillant ou lisant le jour et la nuit, n'allant jamais au bal, n'ayant peut-&#234;tre pas donn&#233; le bras &#224; un homme une seule fois dans sa vie

Ah! ah! dit Joseph, vous verrez qu'elle s'y mettra un beau jour et qu'elle fera pis que les autres; je me m&#233;fie de l'eau dormante et des filles qui lisent tant de romans.

Des romans! appelez-vous des romans ces gros livres qu'elle feuillette toute la journ&#233;e, et qui sont tout pleins de mots latins o&#249; je ne comprends rien, et o&#249; vous ne comprendriez peut-&#234;tre rien vous-m&#234;me?

Comment! dit Andr&#233;, mademoiselle Genevi&#232;ve lit des livres latins?

Elle &#233;tudie des trait&#233;s de botanique, r&#233;pondit Joseph. Parbleu! c'est tout simple, c'est pour son &#233;tat.

C'est donc une personne tout &#224; fait distingu&#233;e? reprit Andr&#233;.

Oui-da, je crois bien! repartit Henriette; je vous le disais tout &#224; l'heure, c'est une grisette comme celle-l&#224; qu'il faudrait pour d&#238;ner avec monsieur! Mais tout marquis que vous &#234;tes, monsieur Andr&#233;, vous feriez bien de ne pas oublier vos manchettes pour lui parler; on parle de fiert&#233;: c'est elle qui sait ce que c'est!

Mais qu'est-elle donc elle-m&#234;me? interrompit Joseph; de quel droit s'&#233;l&#232;ve-t-elle au-dessus de vous?

Ne croyez pas cela, monsieur; avec nous elle est aussi bonne camarade que la premi&#232;re venue.

Pourquoi donc ne va-t-elle pas au bal et &#224; la promenade avec vous?

C'est son caract&#232;re; elle aime mieux &#233;tudier dans ses livres. Mais elle nous invite chez elle le soir, quand elle a gagn&#233; une petite somme. Elle nous donne des g&#226;teaux et du th&#233;; et puis elle chante pour nous faire danser, et elle chante mieux avec son gosier que vous avec votre fl&#251;te. Il faut voir comme elle nous re&#231;oit bien! quelle propret&#233; chez elle! c'est un petit palais! On ne dira pas qu'elle est aid&#233;e par ses amants, celle-l&#224;!

Ah! oui, des jolis bals! dit Joseph, des bals sans hommes! Je suis s&#251;r que vous vous ennuyez.

Voyez-vous cet orgueil! ces messieurs se figurent qu'on ne pense qu'&#224; eux!

A quoi tout cela la m&#232;nera-t-il? reprit Joseph; trouvera-t-elle un mari sous les feuillets de ses vieux livres ou dans les boutons de ses fleurs?

Bah! bah! un mari! quel est donc l'artisan qui pourrait &#233;pouser une femme comme elle? Un beau mari pour elle qu'un serrurier ou un cordonnier, avec ses mains sales et son tablier de cuir! Et quant &#224; vous, mes beaux messieurs, vous n'&#233;pousez gu&#232;re, et Genevi&#232;ve est trop fi&#232;re pour &#234;tre votre bonne amie autrement.

Dites qu'elle est trop froide. Je ne peux pas souffrir les femmes qui n'aiment rien.

Vous la connaissez bien, en v&#233;rit&#233;! dit Henriette, en haussant les &#233;paules; c'est le coeur le plus sensible: elle aime ses amies comme des soeurs, elle aime ses fleurs, comme quoi dirai-je? comme des enfants. Il faut la voir se promener dans les pr&#233;s et trouver une fleur qui lui pla&#238;t! c'est une joie, c'est un amour! Pour une petite marguerite dont je ne donnerais pas deux sous, elle pleure de plaisir; quelquefois elle sort avec le jour, pour aller dans les champs cueillir ses fleurs, avant que vous ne soyez sortis du nid, vous autres, oiseaux sans plumes.

En v&#233;rit&#233;! s'&#233;cria Andr&#233; vivement; en ce cas c'est elle que j'ai rencontr&#233;e un jour Il se tut tout &#224; coup, et sortit un instant apr&#232;s, pour cacher l'&#233;motion et la joie qu'il &#233;prouvait de retrouver la trace de sa belle r&#234;veuse de la prairie.

Voyez-vous ce gar&#231;on-l&#224;? dit Joseph aux ouvri&#232;res, lorsque Andr&#233; eut quitt&#233; la chambre: il est fou.

Il est tout &#233;trange, en effet, r&#233;pondit Henriette.

Il faut que je vous dise son v&#233;ritable mal, reprit Joseph; il s'ennuie faute d'&#234;tre amoureux, et il faut, mesdemoiselles, que vous m'aidiez &#224; le gu&#233;rir de cet ennui-l&#224;.

Oh! nous ne nous en m&#234;lons pas! s'&#233;cri&#232;rent-elles toutes, non sans jeter un regard attentif sur Andr&#233;, qui passait &#224; la fen&#234;tre.

Je parle s&#233;rieusement, ch&#232;re Henriette, dit Joseph, qui rencontra la belle couturi&#232;re un instant avant le d&#238;ner dans le corridor de la maison; il faut que vous m'aidiez &#224; consoler mon ami Andr&#233;.

Plaisantez-vous? r&#233;pondit-elle d'un air d&#233;daigneux; adressez-vous &#224; un m&#233;decin si ce monsieur est fou.

Non, il n'est pas fou, belle Henriette; il est trop sage au contraire. Il n'ose pas seulement trouver une femme jolie. Fiez-vous &#224; ces amoureux-l&#224;; d&#232;s qu'ils ont secou&#233; leur mauvaise honte, ce sont les plus tendres amants du monde. Mais ne croyez pas que je parle de vous, non, mille dieux! Si vous voulez avoir piti&#233; de quelqu'un ici, j'aime autant que ce soit de moi que de lui. Je veux dire, en deux mots, qu'Andr&#233; deviendrait amoureux s'il voyait Genevi&#232;ve; c'est tout &#224; fait la beaut&#233; qu'il aimera.

Eh bien! monsieur, qu'il aille &#224; la messe de sept heures, et il la verra dimanche prochain. En quoi cela me regarde-t-il?

Oh! il faut qu'il la voie d&#232;s aujourd'hui; vous le pouvez; allez la chercher apr&#232;s d&#238;ner; dites-lui qu'elle vienne danser dans la cour avec vous, et vous verrez que mon Andr&#233; commencera tout de suite &#224; soupirer.

Ah &#231;&#224;! est-ce que vous &#234;tes fou, monsieur Marteau? quelle proposition me faites-vous?

Aucune! comment? que supposez-vous? auriez-vous de mauvaises id&#233;es? Ah! mademoiselle Henriette, je croyais que vous n'aviez jamais entendu parler de choses semblables!

Henriette devint rouge comme son foulard.

Mais qu'est-ce que vous me demandez donc? d'amener Genevi&#232;ve pour que ce monsieur lui fasse la cour, apparemment? Est-ce une conduite honn&#234;te?

Eh! pourquoi pas? si vous avez l'&#226;me pure comme moi, trouvez-vous malhonn&#234;te que mon ami Andr&#233; fasse la cour &#224; votre amie Genevi&#232;ve? Je r&#233;ponds de lui; est-ce que vous ne r&#233;pondriez pas d'elle?

Oh! ce n'est pas l'embarras! j'en r&#233;ponds comme de moi.

Joseph fit la grimace d'un homme qui avale une noix; puis il reprit d'un air tr&#232;s-s&#233;rieux:

En ce cas, je ne vois pas de quoi vous vous effarouchez. Quand m&#234;me Andr&#233;, qui est le plus vertueux des hommes, deviendrait un sc&#233;l&#233;rat d'ici &#224; une heure, la vertu de mademoiselle Genevi&#232;ve serait-elle compromise par ses tentatives? Qu'elle vienne, croyez-moi, belle Henriette; ce sera une danseuse de plus pour notre bal de ce soir, et nous nous amuserons du petit air niais d'Andr&#233; et du grand air froid de Genevi&#232;ve. Ne voil&#224;-t-il pas une intrigue qui les m&#232;nera loin?

Au fait, c'est vrai, dit Henriette, ce petit monsieur sera dr&#244;le avec ses r&#233;v&#233;rences; et quant &#224; Genevi&#232;ve, elle n'a pas &#224; craindre qu'on dise du mal d'elle tant qu'elle ira quelque part avec moi.

Joseph fit la contorsion d'un homme qui avalerait une pomme.

J'aurai bien de la peine &#224; la d&#233;cider, ajouta Henriette; elle ne va jamais chez les bourgeois; et elle a raison, monsieur Joseph! les bourgeois ne sont pas des maris pour nous; aussi nous n'&#233;coutons gu&#232;re leurs fleurettes; tenez-vous cela pour dit.

Pour le coup, dit Joseph, j'avale une citrouille qui m'&#233;touffera! Pardon, mademoiselle, ce sont des spasmes d'estomac. Voici le d&#238;ner qui sonne; permettez-moi de vous offrir mon bras. C'est convenu, n'est-ce pas?

Quoi donc, monsieur, s'il vous pla&#238;t?

Que vous irez chercher Genevi&#232;ve apr&#232;s d&#238;ner?

J'essaierai.



V.

Henriette essaya en effet, pour complaire &#224; Joseph Marteau, dont elle aurait &#233;t&#233; bien aise de rendre s&#233;rieuses les protestations d'amour. Du reste, elle feignait d'admirer beaucoup la vertu de Genevi&#232;ve, et, par esprit de corps, elle ne cessait de vanter la sup&#233;riorit&#233; de cette grisette, en sagesse et en esprit, sur toutes les dames de la ville; mais int&#233;rieurement elle n'approuvait pas trop la rigidit&#233; excessive de sa conduite. Elle croyait que le bonheur n'est pas dans la solitude du coeur, et son amiti&#233; pour elle la portait &#224; lui conseiller sans cesse d'&#233;couter quelque galant.

Elle fut forc&#233;e de dissimuler avec Genevi&#232;ve pour la d&#233;cider &#224; venir chez madame Marteau. La jeune fleuriste ne se rendit qu'en recevant l'assurance de n'y rencontrer que les filles de la maison et les ouvri&#232;res d'Henriette.

Pour aider &#224; ce mensonge, Joseph, sans rien dire &#224; Andr&#233;, le mena faire un tour de promenade dans la ville, et ne rentra que lorsqu'il jugea Genevi&#232;ve et Henriette arriv&#233;es.

Ils les rejoignirent dans le petit jardin qui &#233;tait situ&#233; derri&#232;re la maison. Genevi&#232;ve donnait le bras &#224; la grand'm&#232;re, qui s'appuyait sur elle d'un air affectueux en lui disant:

Viens ici, mon enfant, je veux te montrer mes h&#233;m&#233;rocales, tu n'as jamais rien vu de plus beau. Quand tu les auras regard&#233;es, tu voudras en faire pour le bouquet de Justine; c'est une fleur du plus beau blanc: tiens, vois!

Genevi&#232;ve ne s'apercevait pas de la pr&#233;sence des deux jeunes gens; ils marchaient doucement derri&#232;re elle, Joseph faisant signe aux autres jeunes filles de ne pas les faire remarquer. Genevi&#232;ve s'arr&#234;ta et regarda les fleurs sans rien dire; elle semblait r&#233;fl&#233;chir tristement.

Eh bien, dit la vieille, est-ce que tu n'aimes pas ces fleurs-l&#224;?

Je les aime trop, r&#233;pondit Genevi&#232;ve d'un petit ton pr&#233;cieux rempli de charmes. C'est pour cela que je ne veux pas les copier. Ah! voyez-vous, madame, je ne pourrais jamais; comment oserais-je esp&#233;rer de rendre cette blancheur-l&#224; et le brillant de ce tissu? du satin serait trop luisant, la mousseline serait trop transparente; oh! jamais, jamais! Et ce parfum! qu'est-ce que c'est que ce parfum-l&#224;? qui l'a mis dans cette fleur? o&#249; en trouverais-je un pareil pour celles que je fais? Le bon Dieu est plus habile que moi, ma ch&#232;re dame!

En parlant ainsi, Genevi&#232;ve, s'appuyant sur le vase de fleurs, pencha sur les h&#233;m&#233;rocalles son front aussi blanc que leur calice, et resta comme absorb&#233;e par la d&#233;licieuse odeur qui s'en exhalait.

C'est alors seulement qu'Andr&#233; put voir son visage, et il reconnut sa dame d'amour, comme il l'appelait dans ses pens&#233;es, en souvenir des deux vers de la romance.

Genevi&#232;ve ne ressemblait en rien &#224; ses compagnes: elle &#233;tait petite et plut&#244;t jolie que belle; elle avait une taille tr&#232;s-mince et tr&#232;s-gracieuse, quoiqu'elle se t&#238;nt droite &#224; ne pas perdre une ligne de sa petite stature. Elle &#233;tait tr&#232;s-blanche, peu color&#233;e, mais d'un ton plus fin et plus pur que la plus exquise rose musqu&#233;e qui f&#251;t sortie de son atelier. Ses traits &#233;taient d&#233;licats et r&#233;guliers; et quoique son nez et sa bouche ne fussent pas d'une forme tr&#232;s-distingu&#233;e, l'expression de ses yeux, et la forme de son front lui donnaient l'air fier et intelligent. Sa toilette n'&#233;tait pas non plus l&#224; m&#234;me que celle des grisettes de son pays; elle se rapprochait des modes parisiennes, car elle avait &#233;tudi&#233; son art &#224; Paris. Aussi ses compagnes tol&#233;raient beaucoup d'innovations de sa part. Seule dans toute la ville elle se permettait d'avoir un tablier de satin noir, et m&#234;me de porter dans sa chambre un tablier de foulard; ce qui, malgr&#233; toute la bienveillance possible, faisait bien un peu jaser. Elle avait hasard&#233; de r&#233;duire les immenses dimensions du bonnet distinctif des artisanes de L; elle convenait bien que sur le corps d'une grande femme cette fanfrelucherie de rubans et de dentelles ne manquait pas d'une gr&#226;ce extravagante; mais elle objectait que sa petite personne e&#251;t &#233;t&#233; &#233;cras&#233;e par une semblable aur&#233;ole, et elle avait adopt&#233; le petit bonnet parisien &#224; ruche courte et serr&#233;e, dont la blancheur semblait avoir &#233;t&#233; mise au d&#233;fi par celle du visage qu'elle entourait. Elle avait en outre une recherche de chaussure tout &#224; fait ignor&#233;e dans le pays; elle tricotait elle-m&#234;me avec du fil extr&#234;mement fin ses gants et ses bas &#224; jour. Andr&#233; reconnut &#224; ses mains des gants pareils &#224; celui qu'il poss&#233;dait; il admira la petitesse de ses mains et celle des pieds que chaussaient d'&#233;troits souliers de prunelle &#224; cothurnes rigidement serr&#233;s; la robe, au lieu d'&#234;tre collante comme celle de ses compagnes, &#233;tait ample et flottante; mais elle dessinait une ceinture dont une fille de dix ans e&#251;t &#233;t&#233; jalouse, et &#224; travers la percale fine et blanche on devinait des &#233;paules et des bras couleur de rose.

Lorsqu'elle aper&#231;ut Joseph, qui lui adressa le premier la parole, elle le salua avec une politesse froide; mais Joseph avait le moyen de l'adoucir.

Oh! mademoiselle Genevi&#232;ve, lui dit-il, j'ai bien pens&#233; &#224; vous hier &#224; la chasse; imaginez qu'il y a aupr&#232;s de l'&#233;tang du Ch&#226;teau-Fondu des fleurs comme je n'en ai jamais vu; si j'avais pu trouver le moyen de les apporter sans les faner, j'en aurais mis pour vous dans ma gibeci&#232;re.

Vous ne savez pas ce que c'est?

Non, en v&#233;rit&#233;! mais cela a deux pieds de haut; les feuilles sont comme tach&#233;es de sang; les fleurs sont d'un rose clair, avec de grandes taches de lie de vin; on dirait de grandes gu&#234;pes avec un dard, ou de petites vilaines figures qui vous tirent la langue; j'en ai ri tout seul &#224; m'en tenir les c&#244;tes en les regardant.

Voil&#224; une plante fort singuli&#232;re, dit Genevi&#232;ve en souriant.

Je crois, dit timidement Andr&#233;, autant que mon peu de savoir en botanique me permet de l'affirmer, que ce sont des plantes ophrydes appel&#233;es par nos bergers herbe aux serpents[Note 1: (retour) C'est le satyrion-bouquin.].

Note 1:[Je crois, dit timidement Andr&#233;, autant que mon peu de savoir en botanique me permet de l'affirmer, que ce sont des plantes ophrydes appel&#233;es par nos bergers herbe aux serpents1.]C'est le satyrion-bouquin.

Ah! pourquoi ce nom-l&#224;? dit Genevi&#232;ve; qu'est-ce que ces pauvres fleurs ont de commun avec ces vilaines b&#234;tes?

Ce sont des plantes v&#233;n&#233;neuses, r&#233;pondit Andr&#233;, et qui ont quelque chose d'affreux en elles malgr&#233; leur beaut&#233;; ces taches de sang d'abord, et puis une odeur repoussante. Si vous les aviez vues, vous auriez trouv&#233; quelque chose de m&#233;chant dans leur mine; car les plantes ont une physionomie comme les hommes et les animaux.

C'est dr&#244;le ce que tu dis l&#224;, reprit Joseph; mais c'est parbleu vrai! Quand je le dis que ces fleurs m'ont fait l'effet de me rire au nez, et que je n'ai pas pu m'emp&#234;cher d'en faire autant!

D'autant plus que pour les cueillir dans cet endroit, r&#233;pondit Andr&#233;, il faut courir un certain danger: l'&#233;tang de Ch&#226;teau-Fondu a des bords assez perfides.

O&#249; prenez-vous ce Ch&#226;teau-Fondu? demanda Henriette.

Aupr&#232;s du ch&#226;teau de Morand, r&#233;pondit Joseph. Oh! c'est un endroit singulier et assez dangereux en effet. Figurez-vous un petit lac au milieu d'une prairie: l'eau est presque toute cach&#233;e par les roseaux et les joncs; cela est plein de sarcelles et de canards sauvages: c'est pourquoi j'y vais chasser souvent.

Quand tu dis chasser, tu veux dire braconner, interrompit Andr&#233;.


Soit. Je vous disais donc qu'on ne voit presque pas o&#249; l'eau commence, tant cela est plein d'herbes. Sur les bords il y a une esp&#232;ce de gazon mou o&#249; vous croyez pouvoir marcher; pas du tout: c'est une vase verte o&#249; vous enfoncez au moins jusqu'aux genoux, et tr&#232;s-souvent jusque par-dessus la t&#234;te.

La tradition du pays, reprit Andr&#233;, est qu'autrefois il y avait un ch&#226;teau &#224; la place de cet &#233;tang. Une belle nuit le diable, qui avait fait signer un pacte au ch&#226;telain, voulut emporter sa proie et planta sa fourche sous les fondations. Le lendemain on chercha le ch&#226;teau dans tout le pays; il avait disparu. Seulement on vit &#224; la place une mare verte dont personne ne pouvait approcher sans enfoncer dans la vase, et qui a gard&#233; le nom de Ch&#226;teau-Fondu.

Voil&#224; un conte comme je les aime, dit Genevi&#232;ve.

Ce qui accr&#233;dite celui-l&#224; reprit Andr&#233;, c'est que dans les chaleurs, lorsque les eaux sont basses, on voit percer &#231;&#224; et l&#224; des amas de terres ou de pierres verd&#226;tres que l'on prend pour des cr&#233;neaux de tourelles.

Je ne sais ce qui en est, dit Joseph; mais il est certain que mon chien, qui n'est pas poltron, qui nage comme un canard, et qui est habitu&#233; &#224; barboter dans les marais pour courir apr&#232;s les b&#233;cassines, a une peur effroyable du Ch&#226;teau-Fondu; il semble qu'il y ait l&#224; je ne sais quoi de surnaturel qui le repousse; je le tuerais plut&#244;t que de l'y faire entrer.

C'est un endroit tout &#224; fait merveilleux, dit Genevi&#232;ve. Est-ce bien loin d'ici?

Oh! mon Dieu, non, dit Andr&#233;, qui mourait d'envie de rencontrer encore Genevi&#232;ve dans les pr&#233;s.

Pas bien loin, pas bien loin! dit Joseph; il y a encore trois bonnes lieues de pays. Mais voulez-vous y aller, mademoiselle Genevi&#232;ve?

Non, monsieur; c'est trop loin.

Il y aurait un moyen: je mettrais mon gros cheval &#224; la patache, et

Oh! oui, oui! s'&#233;cri&#232;rent Henriette et ses ouvri&#232;res! menez-nous au Ch&#226;teau-Fondu, monsieur Joseph!

Et nous aussi! s'&#233;cri&#232;rent les petites soeurs de Joseph; nous aussi, Joseph! En patache, ah! quel plaisir!

J'y consens si vous &#234;tes sages. Voyons, quel jour!

Pardine! c'est demain dimanche, dit Henriette.


C'est juste. A demain donc. Vous y viendrez avec nous, mademoiselle Genevi&#232;ve?

Oh! je ne sais, dit-elle avec un peu d'embarras. Je crois que je ne pourrai pas. Je ne vous suis pas moins reconnaissante, monsieur.

Allons! allons! voil&#224; tes scrupules, Genevi&#232;ve, dit Henriette. C'est ridicule, ma ch&#232;re. Comment, tu ne peux pas venir avec nous quand les demoiselles Marteau y viennent?

Ces demoiselles, lui dit tout bas Genevi&#232;ve, sont sous la garde de leur fr&#232;re.

Eh! mon Dieu! dit tout haut Henriette, tu seras sous la mienne. Ne suis-je pas une fille majeure, &#233;tablie, ma&#238;tresse de ses actions? Y a-t-il, n'importe o&#249;, n'importe qui, assez malappris pour me regarder de travers? Est-ce qu'on ne se garde pas-soi-m&#234;me d'ailleurs? Tu es ennuyeuse, Genevi&#232;ve, toi qui pourrais &#234;tre si gentille! Allons, tu viendras, ma petite! Mesdemoiselles, venez donc la d&#233;cider.

Oh! oui! oui! Genevi&#232;ve, tu viendras, dirent toutes les petites filles; nous n'irons pas sans toi.

Justine, l'a&#238;n&#233;e des filles de la maison, passa son bras sous celui de Genevi&#232;ve en lui disant:

Je vous en prie, ma ch&#232;re, venez-y. Et elle ajouta, en se penchant &#224; son oreille: Vous savez que je ne puis causer qu'avec vous.

Eh bien! j'irai, dit Genevi&#232;ve toute confuse, puisque vous le voulez absolument.

Comme vous &#234;tes aimable! dit Justine.

Oh! ne vous y fiez pas! s'&#233;cria Henriette; voil&#224; comme elle fait toujours. Elle promet pour se d&#233;barrasser des gens, et au moment de partir elle trouve mille pr&#233;textes pour rester. C'est une menteuse: faites-lui donner sa parole d'honneur.

Allez-y, mon enfant, dit madame Marteau &#224; Genevi&#232;ve. Je ne puis y aller; sans cela je vous accompagnerais. Mais, si vous &#234;tes obligeante, vous me remplacerez aupr&#232;s de mes petites. Joseph est un grand fou, ces demoiselles-l&#224; sont un peu &#233;tourdies: elles s'amuseront, elles danseront, et elles feront bien; mais pendant ce temps les petites filles pourraient bien se jeter dans ce vilain Ch&#226;teau-Fondu. Vous, Genevi&#232;ve, qui &#234;tes sage et s&#233;rieuse comme une petite maman, vous les surveillerez, et je vous en saurai tout le gr&#233; possible.

Cela me d&#233;cide tout &#224; fait, r&#233;pondit Genevi&#232;ve. J'irai, ma ch&#232;re dame; mesdemoiselles, je vous en donne ma parole d'honneur.

Oh! quel bonheur! s'&#233;cri&#232;rent les petites Marteau; tu joueras avec nous, Genevi&#232;ve; tu nous feras des couronnes de marguerites et des paniers de jonc, n'est-ce pas?

Un instant, un instant, dit Joseph; combien serons-nous? Neuf femmes, Andr&#233; et moi. Je ne peux mettre tout ce monde-l&#224; dans ma patache: il faut nous mettre en qu&#234;te d'une seconde voiture.

Mon p&#232;re a un char &#224; bancs, qu'il nous pr&#234;tera volontiers, dit Andr&#233;.

A la bonne heure, voil&#224; qui est convenu, reprit Joseph. Tu iras coucher ce soir chez toi, et tu seras revenu ici de grand matin avec ton &#233;quipage. Tr&#232;s-bien. Maintenant pr&#233;parons-nous &#224; nous amuser demain en nous amusant aujourd'hui. Voulez-vous danser? voulez-vous jouer aux barres, &#224; cache-cache, aux petits paquets?

Dansons, dansons! cri&#232;rent les jeunes filles.

Joseph tira sa fl&#251;te de sa poche, grimpa sur des gradins de pierre couverts d'hortensias, et se mit &#224; jouer, tandis que ses soeurs et les grisettes prirent place sous les lilas. Andr&#233; mourait d'envie d'inviter Genevi&#232;ve: c'est pourquoi il ne l'osa pas et s'adressa &#224; Henriette, qui fut assez fi&#232;re d'avoir accapar&#233; le seul danseur de la soci&#233;t&#233;.

N&#233;anmoins, guid&#233;e par un regard de Joseph, elle entra&#238;na son cavalier vis-&#224;-vis de Genevi&#232;ve, qui avait pris pour danseuse la plus petite des demoiselles Marteau.

Genevi&#232;ve rougit beaucoup quand il fut question de toucher la main d'Andr&#233;: c &#233;tait la premi&#232;re fois de sa vie que pareille chose lui arrivait; mais elle prit courageusement son parti et montra une gaiet&#233; douce qu'elle n'aurait pas esp&#233;r&#233;e d'elle-m&#234;me si elle e&#251;t pr&#233;vu une heure auparavant qu'elle d&#251;t sortir &#224; ce point de ses habitudes.

Eh bien! savez-vous une chose? s'&#233;cria Joseph &#224; la fin de la contredanse; c'est que mademoiselle Genevi&#232;ve passe pour ne pas savoir danser. Oui, mesdemoiselles, il y a dans la ville vingt mauvaises langues qui disent qu'elle a ses raisons pour ne pas aller au bal. Eh bien! moi, je vous le dis, je n'ai jamais vu si bien danser de ma vie; et cependant, mademoiselle Henriette, il n'y a pas beaucoup de pr&#233;v&#244;ts qui pussent vous en remontrer.

Genevi&#232;ve devint rouge comme une fraise, et Henriette, s'approchant de Joseph, lui dit:

Taisez-vous, vous allez la mettre en fuite. C'est un mauvais moyen pour l'apprivoiser que de faire attention &#224; elle.

Allons donc! allons donc! dit Joseph &#224; voix basse en ricanant; un petit compliment ne fait jamais de peine &#224; une fille. Quand je vous dis, par exemple, que vous voil&#224; jolie comme un ange, vous ne pouvez pas vous en f&#226;cher, car vous savez bien que je le pense.

Vous &#234;tes un diseur de riens! r&#233;pondit Henriette, gonfl&#233;e d'orgueil et de contentement.

Cette fois Andr&#233; osa inviter Genevi&#232;ve, mais il la fit danser sans pouvoir lui dire un mot; &#224; chaque instant la parole expirait sur ses l&#232;vres. Il craignait de manquer d'esprit, son coeur battait, il perdait la t&#234;te. Lorsqu'il avait &#224; faire un avant-deux, il ne s'en apercevait pas et laissait son vis-&#224;-vis aller tout seul; puis tout &#224; coup il s'&#233;lan&#231;ait pour r&#233;parer sa faute, dansait une autre figure et embrouillait toute la contredanse, aux grands &#233;clats de rire des jeunes filles. Genevi&#232;ve seule ne se moquait pas de lui; elle &#233;tait silencieuse et r&#233;serv&#233;e. Cependant elle regardait Andr&#233; avec assez de bienveillance; car il avait bien parl&#233; sur la botanique, et cela devait abr&#233;ger de beaucoup les timides pr&#233;liminaires de leur connaissance. Mais si Andr&#233; avait os&#233; se m&#234;ler &#224; la conversation et s'adresser &#224; elle d'une mani&#232;re g&#233;n&#233;rale, il n'en &#233;tait plus de m&#234;me lorsqu'il s'agissait de lui dire quelques mots directement. Cette excessive timidit&#233; diminuait d'autant celle de Genevi&#232;ve; car elle &#233;tait fi&#232;re et non prude. Elle craignait les grosses fadeurs qu'elle entendait adresser &#224; ses compagnes; mais en bonne compagnie elle se f&#251;t sentie &#224; l'aise comme dans son &#233;l&#233;ment.

Il y a des natures choisies qui se d&#233;veloppent d'elles-m&#234;mes, et dans toutes ces positions o&#249; il pla&#238;t au hasard de les faire na&#238;tre. La noblesse du coeur est, comme la vivacit&#233; d'esprit, une flamme que rien ne peut &#233;touffer, et qui tend sans cesse &#224; s'&#233;lever, comme pour rejoindre le foyer de grandeur et de bont&#233; &#233;ternelle dont elle &#233;mane. Quels que soient les &#233;l&#233;ments contraires qui combattent ces destin&#233;es &#233;lues, elles se font jour, elles arrivent sans effort &#224; prendre leur place, elles s'en font une au milieu de tous les obstacles. Il y a sur leur front comme un sceau divin, comme un diad&#232;me invisible qui les appelle &#224; dominer naturellement les essences inf&#233;rieures; on ne souffre pas de leur sup&#233;riorit&#233;, parce qu'elle s'ignore elle-m&#234;me; on l'accepte parce qu'elle se fait aimer. Telle &#233;tait Genevi&#232;ve, cr&#233;ature plus fra&#238;che et plus pure que les fleurs au milieu desquelles s'&#233;coulait sa vie.

On dit que la po&#233;sie se meurt: la po&#233;sie ne peut pas mourir. N'e&#251;t-elle pour asile que le cerveau d'un seul homme, elle aurait encore des si&#232;cles de vie, car elle en sortirait comme la lave du V&#233;suve, et se fraierait un chemin parmi les plus prosa&#239;ques r&#233;alit&#233;s. En d&#233;pit de ses temples renvers&#233;s et des faux dieux ador&#233;s sur leurs ruines, elle est immortelle comme le parfum des fleurs et la splendeur des cieux. Exil&#233;e des hauteurs sociales, r&#233;pudi&#233;e par la richesse, bannie des th&#233;&#226;tres, des &#233;glises et des acad&#233;mies, elle se r&#233;fugiera dans la vie bourgeoise, elle se m&#234;lera aux plus na&#239;fs d&#233;tails de l'existence. Lasse de chanter une langue que les grands ne comprennent pas, elle ira murmurer &#224; l'oreille des petits des paroles d'amour et de sympathie. Et d&#233;j&#224; n'est-elle pas descendue sous les ventes des tavernes allemandes? ne s'est-elle pas assise au rouet des femmes? ne berce-t-elle pas dans ses bras les enfants du pauvre? Compte-t-on pour rien toutes ces &#226;mes aimantes qui la poss&#232;dent et qui souffrent, qui se taisent devant les hommes et qui pleurent devant Dieu? Voix isol&#233;es qui enveloppent le monde d'un choeur universel et se rejoignent dans les cieux; &#233;tincelles divines qui retournent &#224; je ne sais quel astre myst&#233;rieux, peut-&#234;tre &#224; l'antique Ph&#233;bus, pour en redescendre sans cesse sur la terre et l'alimenter d'un feu toujours divin! Si elle ne produit plus de grands hommes, n'en peut-elle pas produire de bons? Qui sait si elle ne sera pas la divinit&#233; douce et bienfaisante d'une autre g&#233;n&#233;ration, et si elle ne succ&#233;dera pas au doute et au d&#233;sespoir dont notre si&#232;cle est atteint? Qui sait si dans un nouveau code de morale, dans un nouveau cat&#233;chisme religieux, le d&#233;go&#251;t et la tristesse ne seront pas fl&#233;tris comme des vices, tandis que l'amour, l'espoir et l'admiration seront r&#233;compens&#233;s comme des vertus?

La po&#233;sie, r&#233;v&#233;l&#233;e &#224; toutes les intelligences, serait un sens de plus que tous les hommes peut-&#234;tre sont plus ou moins capables d'acqu&#233;rir, et qui rendrait toutes les existences plus &#233;tendues, plus nobles et plus heureuses. Les moeurs de certaines tribus montagnardes le prouvent avec une &#233;vidence &#233;clatante; la nature, il est vrai, prodigue de grands spectacles dans de telles r&#233;gions, s'est charg&#233;e de l'&#233;ducation de ces hommes; mais les chants des bardes sont descendus dans les vall&#233;es, et les id&#233;es po&#233;tiques peuvent s'ajuster &#224; la taille de tous les hommes. L'un porte sa po&#233;sie sur son front, un autre dans son coeur; celui-ci la cherche dans une promenade lente et silencieuse au sein des plaines, celui-l&#224; la poursuit au galop de son cheval &#224; travers les ravins; un troisi&#232;me l'arrose sur sa fen&#234;tre dans un pot de tulipes. Au lieu de demander o&#249; elle est, ne devrait-on pas demander o&#249; elle n'est pas? Si ce n'&#233;tait qu'une langue, elle pourrait se perdre; mais c'est une essence qui nait de deux choses: la beaut&#233; r&#233;pandue dans la nature ext&#233;rieure, et le sentiment d&#233;parti &#224; toute intelligence ordinaire. Pour condamner &#224; mort la po&#233;sie et la porter au cercueil, il nous faudra donc arracher du sol jusqu'&#224; la derni&#232;re des fleurettes dont Genevi&#232;ve faisait ses bouquets.

Car elle aussi &#233;tait po&#232;te; et croyez bien qu'il y a au fond des plus sombres masures, au sein des plus m&#233;diocres conditions, beaucoup d'existences qui s'ach&#232;vent sans avoir produit un sonnet, mais qui pourtant sont de magnifiques po&#235;mes.

Il faut bien peu de chose pour &#233;veiller ces esprits endormis dans l'&#233;paisse atmosph&#232;re de l'ignorance; et pour les entourer &#224; jamais d'une lumineuse aur&#233;ole qui ne les quitte plus. Un livre tomb&#233; sous la main, un chant ou quelques paroles recueillies d'un passant, une &#233;tude entreprise dans un dessein prosa&#239;que ou par n&#233;cessit&#233;, le moindre hasard providentiel, suffit &#224; une &#226;me &#233;lue pour d&#233;couvrir un monde d'id&#233;es et de sentiments. C'est ce qui &#233;tait arriv&#233; &#224; Genevi&#232;ve. L'art frivole d'imiter les fleurs l'avait conduite &#224; examiner ses mod&#232;les, &#224; les aimer, &#224; chercher dans l'&#233;tude de la nature un moyen de perfectionner son intelligence; peu &#224; peu elle s'&#233;tait identifi&#233;e avec elle, et chaque jour, dans le secret de son coeur, elle d&#233;vorait avidement le livre immense ouvert devant ses yeux. Elle ne songeait pas &#224; approfondir d'autre science que celle &#224; laquelle tous ses instants &#233;taient forc&#233;ment consacr&#233;s; mais elle avait surpris le secret de l'universelle harmonie. Ce monde inanim&#233; qu'autrefois elle regardait sans le voir, elle le comprenait d&#233;sormais; elle le peuplait d'esprits invisibles, et son &#226;me s'y &#233;lan&#231;ait pour y embrasser sans cesse l'amour infini qui plane sur la cr&#233;ation. Emport&#233;e par les ailes de son imagination toute-puissante, elle apercevait, au del&#224; des toits enfum&#233;s de sa petite ville, une nature enchant&#233;e qui se r&#233;sumait sur sa table dans un bouton d'aub&#233;pine. Un chardonneret familier, qui voltigeait dans sa chambre, lui apportait du dehors toutes les m&#233;lodies des bois et des prairies; et lorsque sa petite glace lui renvoyait sa propre image, elle y voyait une ombre divine si accomplie qu'elle &#233;tait &#233;mue sans savoir pourquoi, et versait des pleurs d&#233;licieux comme &#224; l'aspect d'une soeur jumelle.

Elle s'&#233;tait donc habitu&#233;e &#224; vivre en dehors de tout ce qui l'entourait. Ce n'&#233;tait pas, comme on le pr&#233;tendait, une vertu sauvage et sombre; elle &#233;tait trop calme dans son innocence pour avoir jamais cherch&#233; sa force dans les maximes farouches. Elle n'avait pas besoin de vertu pour garder sa sainte pudeur, et le noble orgueil d'elle-m&#234;me suffisait &#224; la pr&#233;server des hommages grossiers que recherchaient ses compagnes; elle les fuyait, non par haine, mais par d&#233;dain; elle ne craignait pas d'y succomber, mais d'en subir le d&#233;go&#251;t et l'ennui. Heureuse avec sa libert&#233; et ses occupations, orpheline, riche par son travail au del&#224; de ses besoins, elle &#233;tait affable et bonne avec ses amies d'enfance: elle e&#251;t craint de leur para&#238;tre vaine de son petit savoir, et se laissait &#233;gayer par elles; mais elle supportait cette gaiet&#233; plut&#244;t qu'elle ne la provoquait, et si jamais elle ne leur donnait le moindre signe de m&#233;pris et d'ennui, du moins son plus grand bonheur &#233;tait de se retrouver seule dans sa petite chambre et de faire sa pri&#232;re en regardant la lune et en respirant les jasmins de sa fen&#234;tre.



VI.

Andr&#233; avait un peu trop compt&#233; sur ses forces en se chargeant de demander le char &#224; bancs et le cheval de son p&#232;re. Il fit cette p&#233;nible r&#233;flexion en quittant, vers neuf heures, la famille Marteau, et son anxi&#233;t&#233; prit un caract&#232;re de plus en plus grave &#224; mesure qu'il approchait du toit paternel; mais ce fut une bien autre consternation lorsqu'il trouva son p&#232;re dans un de ses acc&#232;s de mauvaise humeur des plus prononc&#233;s. Le plus beau de ses boeufs de travail &#233;tait tomb&#233; malade en rentrant du p&#226;turage, et le marquis, se promenant d'un air sombre dans la salle basse de son manoir, r&#233;p&#233;tait d'une voix entrecoup&#233;e, en jetant des regards effar&#233;s sur son fils: Des tranch&#233;es! des tranch&#233;es &#233;pouvantables!

H&#233;las! mon p&#232;re, &#234;tes-vous malade? s'&#233;cria Andr&#233;, qui ne comprenait rien &#224; son angoisse.

Le marquis haussa les &#233;paules, et, lui tournant le dos, continua &#224; marcher &#224; grands pas.

Andr&#233;, n'osant renouveler sa question, resta fort troubl&#233; &#224; sa place, suivant d'un oeil timide tous les mouvements de son p&#232;re, qu'il croyait atteint de vives souffrances.

Enfin le marquis, s'arr&#234;tant tout &#224; coup, lui dit d'une voix brusque:

Quel a &#233;t&#233; l'effet de la th&#233;riaque?

Andr&#233;, rassur&#233;, et comprenant &#224; demi, courut vers la porte en disant qu'il allait le demander.

Non, non, j'irai bien moi-m&#234;me, reprit vivement le marquis; restez ici, vous n'&#234;tes bon &#224; rien, vous.

Andr&#233; attendit pendant une heure le retour de son p&#232;re, esp&#233;rant trouver un moment plus favorable pour lui pr&#233;senter sa demande; mais il attendit vainement. Le marquis passa la moiti&#233; de la nuit dans l'&#233;table avec ses laboureurs, frictionnant le triste Vermeil (c'&#233;tait le nom de l'animal) et lui administrant toute sorte de potions. Andr&#233; se hasarda plusieurs fois de s'informer de la sant&#233; du malade, et, partant, de l'humeur de son p&#232;re; mais lorsque le malade commen&#231;a &#224; se trouver mieux, le marquis accabl&#233; de fatigue et gardant sur ses traits l'empreinte des soucis de la journ&#233;e, ne songea plus qu'&#224; se reposer. Il rencontra Andr&#233; sous le p&#233;ristyle de la maison, et lui dit avec la rudesse accoutum&#233;e de son affection:

Pourquoi n'&#234;tes-vous pas couch&#233;, gringalet? est-ce qu'on a besoin de vous ici? Allons vite, que tout le monde dorme; je tombe de sommeil.

C'&#233;tait peut-&#234;tre la meilleure occasion possible pour obtenir le cheval et le char &#224; bancs; mais Andr&#233; avait l'enfantillage de souffrir des mots grossiers ou communs que lui adressait souvent son p&#232;re, et il prenait alors une sorte d'humeur qui le r&#233;duisait au silence. Il alla se coucher en proie aux plus vives agitations. Le lendemain devait &#234;tre &#224; ses yeux le jour le plus important de sa vie, et pourtant sans le cheval et le char &#224; bancs tout &#233;tait manqu&#233;, perdu sans retour. Il ne put dormir. Il fallait partir le lendemain avant le jour; comment oserait-il aller trouver son p&#232;re au milieu de son sommeil, affronter ce r&#233;veil en sursaut, si f&#226;cheux chez les hommes replets, s'exposer peut-&#234;tre &#224; un refus? Cette derni&#232;re pens&#233;e fit fr&#233;mir Andr&#233;. Ah! plut&#244;t mourir victime de sa col&#232;re, s'&#233;cria-t-il, que de manquer &#224; ma parole et perdre le bonheur de passer un jour aupr&#232;s de Genevi&#232;ve!

D&#232;s que trois heures sonn&#232;rent il se rhabilla, et, prenant sa d&#233;sob&#233;issance furtive pour un acte de courage, il attela lui-m&#234;me le gros cheval au char &#224; bancs et partit sans bruit, gr&#226;ce au fumier dont la basse-cour &#233;tait garnie. Mais le plus difficile n'&#233;tait pas fait; il fallait tourner autour du ch&#226;teau et passer sous les fen&#234;tres du marquis. Impossible d'&#233;viter ce terrible d&#233;fil&#233;; le chemin &#233;tait sec et le mur du ch&#226;teau sonore; le char &#224; bancs, rarement graiss&#233;, criait &#224; chaque tour de roue d'une mani&#232;re d&#233;plorable, et les larges sabots du gros cheval allaient avec maladresse sonner contre toutes les pierres du chemin. Andr&#233; &#233;tait tremblant comme les feuilles du peuplier qu'agitait le vent du matin. Heureusement il faisait encore sombre; si son p&#232;re, en proie &#224; une de ces insomnies auxquelles sont sujets les propri&#233;taires, &#233;tait par hasard &#224; sa fen&#234;tre, il pourrait bien ne pas reconna&#238;tre son char &#224; bancs; mais il avait l'oreille si fine, si exerc&#233;e! il connaissait si bien l'allure de son cheval et le son de ses roues! Andr&#233; prit le parti de payer d'audace; il fouetta le cheval si vigoureusement qu'il le for&#231;a de galoper. C'&#233;tait une allure inou&#239;e pour le paisible animal, et M. Morand l'entendit passer sans rien soup&#231;onner et sans quitter la douce chaleur de son lit.

Lorsque Andr&#233; fut &#224; cinq cents pas du manoir, il osa se retourner, et, voyant derri&#232;re lui la route qui commen&#231;ait &#224; blanchir et qui &#233;tait nue comme la main, il &#233;prouva un bien-&#234;tre inexprimable, et permit &#224; son coursier de mod&#233;rer son allure.

A sept heures du matin, le cheval avait eu le temps de se rafra&#238;chir, et le char &#224; bancs, avec Andr&#233; le fouet en main, &#233;tait &#224; la porte de madame Marteau; Joseph attelait sa carriole, et les voyageuses arrivaient une &#224; une dans leur plus belle toilette des dimanches, mais les yeux encore un peu gros de sommeil. On perdit bien une heure en pr&#233;paratifs inutiles. Enfin, Joseph r&#233;gla l'ordre de la marche; il pr&#233;tendit que la volont&#233; de sa m&#232;re &#233;tait de confier les demoiselles Marteau &#224; Andr&#233; et &#224; Genevi&#232;ve, comme aux plus graves de la soci&#233;t&#233;. Quant &#224; lui, il se chargeait d'Henriette et de ses ouvri&#232;res, et, pour prouver qu'on avait raison de le regarder comme un &#233;cervel&#233;, il descendit au triple galop l'horrible pav&#233; de la ville. Ses compagnes firent des cris per&#231;ants; tous les habitants mirent la t&#234;te &#224; la fen&#234;tre, et envi&#232;rent le plaisir de cette joyeuse partie.

Andr&#233; descendit la rue plus prudemment et savoura le petit orgueil d'exciter une grande surprise. Quoi! Genevi&#232;ve! disaient tous les regards &#233;tonn&#233;s.-Oui, Genevi&#232;ve, avec M. Morand! Ah! mon Dieu! et pourquoi donc? et comment? savez-vous depuis quand? Juste ciel! comment cela finira-t-il?

Genevi&#232;ve, sous son voile de gaze blanche, s'aper&#231;ut aussi de tous ces commentaires; elle &#233;tait trop fi&#232;re pour s'en affliger; elle prit le parti de les d&#233;daigner et de sourire.

Peu &#224; peu Andr&#233; s'enhardit jusqu'&#224; parler. Mademoiselle Marteau l'a&#238;n&#233;e &#233;tait une bonne personne, assez laide, mais assez bien &#233;lev&#233;e, avec laquelle il aimait &#224; causer. Peu &#224; peu aussi Genevi&#232;ve se m&#234;la &#224; la conversation, et ils &#233;taient presque tous &#224; l'aise en arrivant au Ch&#226;teau-Fondu. Heureusement pour lui, Andr&#233; avait &#233;tudi&#233; avec assez de fruit les sciences naturelles, et il pouvait apprendre bien des choses &#224; Genevi&#232;ve. Elle l'&#233;coutait avec avidit&#233;; c'&#233;tait la premi&#232;re fois qu'elle rencontrait un jeune homme aussi distingu&#233; dans ses mani&#232;res et riche d'une aussi bonne &#233;ducation. Elle ne songea donc pas un instant &#224; s'&#233;loigner de lui et &#224; s'armer de cette r&#233;serve qu'elle conservait toujours avec Joseph. Il lui &#233;tait bien facile de voir qu'elle n'en avait pas besoin avec Andr&#233;, et qu'il ne s'&#233;carterait pas un instant du respect le plus profond.

La matin&#233;e fut charmante: on cueillit des fleurs, on dansa au bord de l'eau, on mangea de la galette chaude dans une m&#233;tairie; tout le monde fut gai, et mademoiselle Henriette fut enchant&#233;e de voir Genevi&#232;ve aussi bonne enfant. Cependant, lorsque l'apr&#232;s-midi s'avan&#231;a, Joseph fit observer que le besoin d'un repas plus-solide se faisait sentir, qu'on avait assez admir&#233; le Ch&#226;teau-Fondu et qu'il &#233;tait convenable de chercher un d&#238;ner et une autre promenade dans les environs. Andr&#233; tremblait en songeant au voisinage du ch&#226;teau de son p&#232;re et &#224; l'orage qui l'y attendait, lorsque Joseph mit le comble &#224; son angoisse en s'&#233;criant: Eh! parbleu! le ch&#226;teau de notre ami Andr&#233; est &#224; deux pas d'ici; le p&#232;re Morand est le meilleur des hommes; c'est mon ami intime, il nous recevra &#224; merveille. Allons lui demander un dindon r&#244;ti et du vin de sa cave. Andr&#233;, montre-nous le chemin, et passe devant nous pour nous faire les honneurs.

Andr&#233; se crut perdu; mais comme tous les gens faibles, qui n'osent jamais s'arr&#234;ter et s'embarquent toujours dans de nouvelles difficult&#233;s, il se r&#233;signa &#224; braver toutes les cons&#233;quences de sa destin&#233;e, et remonta en voiture avec Genevi&#232;ve et ses compagnes.

Cependant, &#224; mesure qu'il approchait des tourelles h&#233;r&#233;ditaires, une sueur froide se r&#233;pandait sur tous ses membres. Dans quelle col&#232;re il allait trouver le marquis! car l'enl&#232;vement du cheval et du char &#224; bancs devait depuis plusieurs heures causer dans la maison un scandale &#233;pouvantable, et le marquis &#233;tait incapable, pour quelque raison humaine que ce f&#251;t, de sacrifier aux convenances le besoin d'exhaler sa col&#232;re. Quel accueil pour Genevi&#232;ve, qu'il e&#251;t voulu recevoir &#224; genoux dans sa demeure! et quelle mortification pour lui d'&#234;tre trait&#233; devant elle comme un &#233;colier pris en fraude! Il arr&#234;ta son cheval &#224; deux port&#233;es de fusil de la maison et descendit; il s'approcha de la patache, pria Joseph de descendre aussi, et, l'emmenant &#224; quelque distance, il lui confia son embarras. Ouais! dit Joseph, ce vieux renard est-il sournois &#224; ce point-l&#224;? lui qui fait semblant d'&#234;tre si bon homme! Mais ne crains rien; personne, f&#251;t-ce le diable, n'osera jamais regarder de travers celui qui s'appelle Joseph Marteau. Monte dans ma voiture et donne-moi le fouet du char &#224; bancs; je passe le premier et je prends tout sur moi.

En effet, Joseph fouetta d'une main arrogante les flancs respectables du cheval du marquis, et il fit une entr&#233;e triomphale dans la cour du ch&#226;teau. Le marquis &#233;tait pr&#233;cis&#233;ment &#224; la porte de l'&#233;curie. Depuis que l'&#233;v&#233;nement terrible &#233;tait d&#233;couvert, le marquis n'avait pas quitt&#233; la place, il attendait son fils pour le recevoir &#224; sa mani&#232;re. De minute en minute sa fureur augmentait, et il se formait en lui un tr&#233;sor d'injures qui devait mettre plus d'un jour &#224; s'&#233;puiser. Lorsque, au lieu de la timide figure d'Andr&#233; sur le si&#232;ge de sa voiture, il vit la mine fi&#232;re et d&#233;cid&#233;e de Joseph, il recula de trois pas, et, avant qu'il e&#251;t articul&#233; une parole, Joseph, lui sautant au cou, l'embrassa si fort qu'il faillit l'&#233;touffer. Vive Dieu! s'&#233;cria le gai campagnard, que je suis heureux de revoir mon cher marquis! il y a plus de six semaines que j'ai le projet de vous amener ma famille; mais les femmes sont si longues &#224; se d&#233;cider pour la moindre chose! Enfin je n'ai pas voulu marier ma grande soeur sans vous la pr&#233;senter: la voil&#224;, cher marquis. Ah! il y a longtemps qu'elle entend parler de vous et de votre beau ch&#226;teau, et de votre grand jardin, et de vos &#233;tables, les mieux tenues du pays. Ma soeur est une bonne campagnarde qui s'entend &#224; toutes ces choses-l&#224;; et puis voil&#224; les petites, une, deux, trois: allons, mesdemoiselles, faites la r&#233;v&#233;rence. Marie, essuie les pruneaux que tu as sur la joue et va embrasser monsieur le marquis. Ah! c'est que c'est un fier papa que le marquis. Demande-lui des drag&#233;es, il en a toujours plein ses poches. Ah! &#231;&#224;, cher voisin, vous voyez que j'avais une fi&#232;re envie de venir vous voir; d&#232;s trois heures du matin j'&#233;tais dans la chambre d'Andr&#233;. C'&#233;tait une partie arrang&#233;e depuis hier avec ces demoiselles. Elles en grillaient d'envie. Moi, qui sais que vous &#234;tes le plus galant homme et l'homme le plus galant de France, je voulais vous les amener toutes; car en voil&#224; encore cinq ou six qui ne sont pas mes soeurs, mais qui n'en valent pas moins, et qui voulaient &#224; toute force voir votre propri&#233;t&#233;. C'est une si belle chose! il n'est question que de &#231;a dans le pays. Or, je suis venu ce matin pour vous demander votre voiture, votre cheval et votre fils. Andr&#233; m'a r&#233;pondu que vous dormiez encore, que vous &#233;tiez fatigu&#233; de la veille. Je n'ai jamais voulu souffrir qu'on vous &#233;veill&#226;t pour si peu de chose; je n'ai m&#234;me voulu d&#233;ranger personne; j'ai attel&#233; moi-m&#234;me le cheval et j'ai emmen&#233; votre fils malgr&#233; lui, car c'est un paresseux! Et, &#224; propos, comment se porte le boeuf malade? Mieux? Ah! j'en suis charm&#233;. Voil&#224; donc comment j'ai enfin r&#233;ussi &#224; vous amener &#224; d&#238;ner toutes ces petites alouettes. J'&#233;tais bien s&#251;r que vous m'en remercieriez. Ce marquis est l'homme le plus aimable du d&#233;partement! Allons, mesdemoiselles, n'ayez pas de honte, dites &#224; monsieur le marquis comme vous aviez envie de venir le voir.

Le marquis, tout &#233;tourdi d'un pareil discours et de l'apparition de toutes ces jeunes et jolies figures qui semblaient se multiplier par enchantement &#224; chaque p&#233;riode de Joseph, ne put trouver de pr&#233;texte &#224; son ressentiment. La demande inopin&#233;e d'un d&#238;ner ne le contraria pas trop. Il &#233;tait honorable, et en effet il avait des pr&#233;tentions &#224; la galanterie. Il prit le parti d'offrir un bras &#224; mademoiselle Marteau, et l'autre &#224; Genevi&#232;ve, qu'&#224; sa jolie tournure il prit pour une personne de la meilleure soci&#233;t&#233;; et, priant poliment les autres de le suivre, il les conduisit &#224; la salle &#224; manger, o&#249;, en attendant le repas qu'il ordonna sur-le-champ, il leur fit servir des fruits et des rafra&#238;chissements.

Andr&#233;, charm&#233; de voir les choses s'arranger aussi bien, prit courage et fit lui-m&#234;me les honneurs de la maison avec beaucoup de gr&#226;ce. Son p&#232;re le laissa faire, quoiqu'il jet&#226;t sur lui de temps en temps un regard de travers. Le hobereau n'&#233;tait point avare et voulait bien offrir tout ce qu'il poss&#233;dait; mais il voulait le faire lui-m&#234;me et ne pouvait souffrir qu'un autre, f&#251;t-ce son propre fils, touch&#226;t une fleur sans sa permission.

Andr&#233; conduisit Genevi&#232;ve &#224; un petit jardin botanique qu'il cultivait dans un coin du grand verger de son p&#232;re. Genevi&#232;ve prit tant d'int&#233;r&#234;t &#224; ces fleurs et aux explications d'Andr&#233;, qu'elle oublia tout le reste et s'aper&#231;ut en rougissant, lorsque la cloche du d&#238;ner sonna, qu'elle &#233;tait seule avec lui, que le reste de la soci&#233;t&#233; &#233;tait bien loin dans le fond du verger.

L'affabilit&#233; du marquis se soutint assez bien pendant tout le temps du d&#238;ner: m&#234;me au dessert il s'&#233;gaya jusqu'&#224; adresser quelques lourdes fadeurs aux beaux yeux d'Henriette et aux jolies petites mains blanches de Genevi&#232;ve. Joseph &#233;tait un convive excellent, un vigoureux buveur, capable de tenir t&#234;te &#224; toute une noce depuis midi jusqu'&#224; trois heures du matin, et jamais maussade apr&#232;s boire, point querelleur, point casseur d'&#233;cuelles, incapable de m&#233;conna&#238;tre ses amis dans l'ivresse. Il se conduisit si bien cette fois, et sans cesser d'&#234;tre aux petits soins pour les dames, il fit si bien f&#234;te au petit vin de la c&#244;te Morand, que le marquis sortit de table la joue enlumin&#233;e, l'oeil brillant et la m&#226;choire lourde. Joseph croyait avoir triomph&#233; de sa col&#232;re et s'applaudissait int&#233;rieurement de son habilet&#233;; mais Andr&#233;, qui connaissait mieux son p&#232;re, augurait moins bien de cet &#233;tat d'excitation. Il savait que jamais le marquis n'avait une clairvoyance plus implacable que dans ces moments-l&#224;. Il l'observait donc avec inqui&#233;tude et s'observait lui-m&#234;me scrupuleusement, dans la crainte de dire un mot ou de faire un geste qui r&#233;veill&#226;t les souvenirs confus du cheval et du char &#224; bancs enlev&#233;s.

Le marquis jusque-l&#224; ne comprenait pas trop clairement en quelle soci&#233;t&#233; Joseph et ses soeurs &#233;taient venus le voir. La v&#233;rit&#233; est qu'il n'avait aucun pr&#233;jug&#233;, qu'il &#233;tait poli et hospitalier envers tout le monde; mais il avait une aversion invincible pour les grisettes. Il fallait que ce sentiment e&#251;t acquis chez lui une grande violence; car il &#233;tait combattu par une habitude de courtoisie envers le beau sexe et la pr&#233;tention de n'&#234;tre pas absolument &#233;tranger &#224; l'art de plaire. Mais autant il aimait &#224; accueillir gracieusement les personnes des deux sexes qui reconnaissaient humblement l'inf&#233;riorit&#233; de leur rang, autant il ha&#239;ssait dans le secret de son coeur celles qui traitaient de pair &#224; compagnon avec lui sans daigner lui tenir compte de son affabilit&#233; et de ses mani&#232;res lib&#233;rales. Il consentait &#224; &#234;tre le meilleur bourgeois du monde, pourvu qu'on n'oubli&#226;t point qu'il &#233;tait marquis et qu'il ne voulait pas le para&#238;tre.

Les artisanes de L, avec leur jactance, leurs privil&#232;ges et leur affectation de familiarit&#233;, &#233;taient donc n&#233;cessairement des natures antipathiques &#224; la sienne, et il est tr&#232;s-vrai qu'il les souffrait difficilement dans sa maison. Il ne pouvait supporter qu'elles s'arrogeassent le droit de s'asseoir &#224; sa table sans son aveu, et il ne manquait pas, lorsque sa salle &#224; manger &#233;tait envahie par ces usurpateurs f&#233;minins, de leur c&#233;der la place et d'aller aux champs. Ce proc&#233;d&#233; lui avait ali&#233;n&#233; la consid&#233;ration des grisettes les plus hupp&#233;es, d'autant plus qu'elles voyaient fort bien l'adjoint de la commune, personnage rev&#234;tu d'une blouse et d'une paire de sabots, et m&#234;me le garde champ&#234;tre, dignitaire plus modeste, encore admis &#224; l'honneur de boire un verre de vin et de s'asseoir sur un escabeau lorsqu'ils apportaient des nouvelles &#224; l'heure o&#249; le marquis finissait son souper. Cette pr&#233;f&#233;rence envers des paysans leur paraissait l'indice d'un caract&#232;re insolent et bas, tandis qu'elle &#233;tait au contraire le r&#233;sultat d'un orgueil tr&#232;s-bien raisonn&#233;.

Quoique Henriette et ses ouvri&#232;res eussent &#233;t&#233; fort bien trait&#233;es cette fois, il leur restait un vieux levain de ressentiment contre les mani&#232;res habituelles du marquis envers leurs pareilles. La pr&#233;sence de mademoiselle Marteau, les mani&#232;res douces d'Andr&#233;, le maintien grave et poli de Genevi&#232;ve leur avaient un peu impos&#233; pendant le d&#238;ner. Aussi en sortant de table, leur nature bruyante et indisciplin&#233;e reprenant le dessus, elles se r&#233;pandirent dans le verger en caracolant comme des cavales d&#233;brid&#233;es, et, sautant sur les plates-bandes, &#233;crasant sans piti&#233; les marguerites et les tomates, elles remplirent l'air de chants plus gais que m&#233;lodieux, et de rires qui sonn&#232;rent mal &#224; l'oreille du marquis. Celui-ci laissa Andr&#233; aupr&#232;s de Genevi&#232;ve et de mesdemoiselles Marteau, et, tandis que Joseph prenait sa course de son c&#244;t&#233; pour aller embrasser mademoiselle Henriette &#224; la faveur d'un jour consacr&#233; &#224; la folie, il longea furtivement le mur o&#249; ses plus beaux espaliers &#233;tendaient leurs grands bras charg&#233;s de fruits sur un treillage vert-pomme, et monta la garde autour de ses p&#234;ches et de ses raisins. Henriette s'en aper&#231;ut, et, d&#233;cid&#233;e &#224; d&#233;ployer ce grand caract&#232;re d'audace et de fiert&#233; dont elle tirait gloire, elle coupa le potager en droite ligne et vint &#224; trente pas du marquis remplir lestement son tablier des plus beaux fruits de l'espalier. A son exemple, les grisettes s'&#233;lanc&#232;rent &#224; la maraude et firent main-basse sur le reste. Ce qui acheva d'enflammer le marquis d'une juste col&#232;re, c'est qu'au lieu de d&#233;tacher de l'arbre le fruit qu'elles voulaient emporter, elles tiraient obstin&#233;ment la branche jusqu'&#224; ce qu'elle c&#233;d&#226;t et leur rest&#226;t &#224; la main, toute charg&#233;e de fruits verts qu'elles jetaient avec d&#233;dain au milieu des all&#233;es apr&#232;s y avoir enfonc&#233; les dents. Moyennant ce proc&#233;d&#233; aristocratique, au lieu d'une douzaine de p&#234;ches et d'autant de grappes de raisin qu'elles eussent pu enlever, elles trouv&#232;rent moyen de mutiler tous les arbres fruitiers et de mettre en lambeaux ces belles treilles si bien suspendues, que le marquis lui-m&#234;me avait courb&#233;es en berceaux et qui faisaient l'admiration de tous les connaisseurs.

Le marquis eut envie de prendre une des branches cass&#233;es dont elles jonchaient le sable, et de leur courir sus en les poursuivant comme des ch&#232;vres malfaisantes; mais il vit la grande taille de Joseph se dessiner aupr&#232;s d'Henriette, et, quoique brave, il ne se soucia point d'engager avec lui une discussion qui pouvait devenir orageuse. D'ailleurs il aimait Joseph et voyait bien qu'il n'approuvait pas ce d&#233;g&#226;t. Il prit un parti plus sage et plus cruel: il alla droit &#224; l'&#233;curie, fit sortir son cheval, atteler le char &#224; bancs et conduire l'un et l'autre &#224; trois cents pas de la maison dans une grange dont il prit la clef dans sa poche; puis il revint d'un air calme et rentra dans le salon. Il n'y trouva personne; mais la Vengeance, qui le prot&#233;geait, lui fit apercevoir du premier coup d'oeil quatre ou cinq grands bonnets de tulle et deux ou trois ch&#226;les de Bar&#232;ges &#233;tal&#233;s avec soin sur le canap&#233;. Ces demoiselles avaient d&#233;pos&#233; l&#224; leurs atours pour courir plus &#224; l'aise dans le jardin. Le marquis n'en fit ni une ni deux; il s'&#233;tendit tout de son long sur les rubans et sur les dentelles, et ne manqua pas d'allonger ses grosses gu&#234;tres crott&#233;es sur le fichu de cr&#234;pe rose de mademoiselle Henriette. Il attendit ainsi, dans un repos d&#233;licieux, que ces demoiselles eussent fini de d&#233;vaster son verger.

Quand elles rentr&#232;rent, elles trouv&#232;rent en effet le malicieux campagnard qui feignait de dormir en &#233;crasant les pr&#233;cieux chiffons; elles le maudirent mille fois et prononc&#232;rent, assez haut pour qu'il l'entend&#238;t, les mots de vieil ivrogne.

Fort bien! disait Henriette d'un ton aigre, il faut de la dentelle &#224; M. le marquis pour dormir en cuvant son vin!

Ma foi! disait Joseph en se pin&#231;ant le nez pour ne pas &#233;clater de rire, je trouve la chose singuli&#232;re et si dr&#244;le qu'il m'est impossible de m'en affliger. Vraiment! c'est dommage de r&#233;veiller ce bon marquis quand il dort si bien, l'aimable homme!

En parlant ainsi, Joseph secouait doucement la main du marquis. Celui-ci feignit longtemps de ne pouvoir se r&#233;veiller. Enfin il se d&#233;cida &#224; quitter le canap&#233; et &#224; laisser les grisettes ramasser les d&#233;bris de leur toilette; dans quel &#233;tat, h&#233;las! Henriette &#233;cumait de rage. M. de Morand feignit de ne s'apercevoir de rien. Il prit le bras de Joseph et sortit sous pr&#233;texte de le mener a son pressoir. Mais sa v&#233;ritable vengeance ne tarda pas &#224; &#233;clater. Le soleil &#233;tait couch&#233;, on parla de retourner &#224; la ville; la patache de Joseph se trouva pr&#234;te devant la porte aussit&#244;t qu'il l'eut demand&#233;e. Prends mes soeurs et Genevi&#232;ve, dit Joseph &#224; Andr&#233;, et monte dans ma patache; je me charge des grisettes et du char &#224; bancs. Va, pars tout de suite; car si tu restes l&#224; et que ton p&#232;re ait de l'humeur, cela tombera sur toi, tandis qu'il n'osera pas me faire de difficult&#233;s. Va-t'en vite.

Andr&#233; ne se le fit pas r&#233;p&#233;ter; il offrit la main &#224; ses compagnes de voyage, prit les r&#234;nes et disparut. Il &#233;tait &#224; cinq cents pas, que Joseph attendait encore le char &#224; bancs sur le seuil de la maison. Il avait gliss&#233; quelque monnaie dans la main du gar&#231;on d'&#233;curie en lui disant d'amener son &#233;quipage; mais l'&#233;quipage n'arrivait pas, le gar&#231;on d'&#233;curie ne se montrait plus, et le marquis avait subitement disparu. Au bout d'un quart d'heure d'attente, Joseph prit le parti d'aller &#224; l'&#233;curie: elle &#233;tait vide; il chercha le char &#224; bancs sous le hangar: le hangar &#233;tait d&#233;sert; il appelle, personne ne lui r&#233;pond. Il parcourt la ferme, et trouve enfin le gar&#231;on d'&#233;curie qui semble accourir tout essouffl&#233; et qui lui r&#233;pond avec toute la sinc&#233;rit&#233; apparente d'un paysan astucieux: H&#233;las! mon bon monsieur, il n'y a ni char &#224; bancs ni cheval; le m&#233;tayer est parti avec pour la foire de Saint-Denis qui commence demain matin; il ne savait pas qu'on en aurait besoin au ch&#226;teau. M. le marquis lui avait dit hier de les prendre s'il en avait besoin Qu'est-ce qui savait? qu'est-ce qui pouvait pr&#233;voir?

Mille diables! s'&#233;cria Joseph, il est parti! et depuis quand? est-il bien loin?

Oh! monsieur, dit le gar&#231;on en souriant d'un air piteux, il y a plus de deux heures! il doit &#234;tre &#224; pr&#233;sent aupr&#232;s de L s'il ne l'a point d&#233;pass&#233;.

Eh bien! dit Joseph, c'est une histoire &#224; mourir de rire! Et il alla rejoindre les grisettes sans s'affliger autrement d'un &#233;v&#233;nement qui devait les transporter de col&#232;re. Henriette jeta les hauts cris; elle refusa de croire au d&#233;part du m&#233;tayer; elle maudit mille fois la malice du marquis; elle le chercha dans toute la maison pour lui faire des reproches, pour lui demander s'il n'avait pas un autre cheval et une autre voiture; le marquis fut introuvable. Le gar&#231;on d'&#233;curie se lamenta d'un air d&#233;sesp&#233;rant sur ce f&#226;cheux contre-temps. Enfin il fallut prendre un parti; le jour baissait de plus en plus, il fallut partir &#224; pied et entreprendre, &#224; l'entr&#233;e de la nuit, une promenade de trois lieues, par des chemins assez rudes et avec des bonnets et des fichus en marmelade. Les grisettes pleuraient, et Henriette en fureur faisait de durs reproches &#224; Joseph sur son insouciance. Celui-ci se r&#233;signait de bonne gr&#226;ce &#224; lui offrir son bras jusqu'&#224; la ville; elle le refusa d'abord avec d&#233;pit, et l'accepta ensuite par lassitude. Elles s'en all&#232;rent ainsi clopin-clopant, se heurtant les pieds contre les cailloux et d&#233;testant dans leur &#226;me l'abominable marquis, auteur de leur d&#233;sastre, tandis que celui-ci, enferm&#233; dans sa chambre et plong&#233; dans le duvet, fredonnait en s'endormant un vieil air, &#224; la mode peut-&#234;tre dans sa jeunesse: Allez-vous-en, gens de la noce, etc.



VII.

De leur cot&#233;, Andr&#233; et Genevi&#232;ve et mesdemoiselles Marteau continuaient paisiblement leur route sans entendre les cris de d&#233;tresse dont Joseph, &#224; tout hasard, faisait retentir la plaine. Enfin une des petites filles ayant laiss&#233; tomber son sac, Andr&#233; arr&#234;ta le cheval et descendit pour chercher dans l'obscurit&#233; l'objet perdu. Pendant ce temps il lui sembla entendre mugir au loin une voix de stentor qui pronon&#231;ait son nom. Il consulta ses compagnons, et Genevi&#232;ve d&#233;cida qu'il fallait retourner en arri&#232;re, parce qu'un accident &#233;tait probablement arriv&#233; aux voyageurs du char &#224; bancs. Andr&#233; ob&#233;it, et, au bout de dix minutes, il rencontra les tristes pi&#233;tons qui gagnaient le haut de la colline. Henriette voulut raconter la malheureuse aventure; mais, suffoqu&#233;e par sa col&#232;re, elle s'arr&#234;ta pour respirer, et Joseph, profitant de l'occasion, se mit &#224; raconter &#224; sa mani&#232;re. Il d&#233;clara que c'&#233;tait un plaisant tour du marquis, et que ces demoiselles l'avaient bien m&#233;rit&#233; pour la mani&#232;re dont elles s'&#233;taient comport&#233;es dans le verger.

C'est une infamie! s'&#233;cria Henriette; votre marquis est un vieil avare, un sournois et un ivrogne.

Allons, allons, interrompit Joseph impatient&#233;, vous oubliez que vous parlez devant son fils et qu'il est trop poli pour vous donner un d&#233;menti; mais, si vous &#233;tiez un homme, jarni Dieu!

Et c'est parce que M. Andr&#233; ne peut pas imposer silence &#224; une femme, dit Genevi&#232;ve assez vivement, que l'on ne doit pas abuser de sa politesse et lui faire entendre un langage qu'il ne peut supporter sans souffrir. Allons, Henriette, calme-toi, prends ma place dans la voiture; t&#226;chez de vous y arranger toutes, et de prendre seulement la petite Marie sur vos genoux. Pour nous, qui avons fait la moiti&#233; de la route en voiture, nous ferons bien le reste &#224; pied, n'est-ce pas, ma ch&#232;re Justine?

La chose fut bient&#244;t convenue. Joseph voulut un instant faire les honneurs de sa voiture &#224; Andr&#233; et achever la route &#224; pied; mais il comprit bien vite qu'Andr&#233; aimait beaucoup mieux accompagner Genevi&#232;ve, et il prit sa place dans la patache, qui continua le voyage au pas. Andr&#233; offrit son bras &#224; Justine Marteau, afin d'avoir l'occasion d'offrir l'autre &#224; Genevi&#232;ve au bout de quelques minutes; mais &#224; peine l'eut-elle accept&#233; qu'Andr&#233;, qui se croyait fort en train de dire les choses les plus sens&#233;es du monde, ne trouva plus m&#234;me &#224; placer un mot insignifiant pour diminuer le malaise d'un silence qui dura pr&#232;s d'un quart d'heure sans aucune cause appr&#233;ciable.

Ce fut mademoiselle Marteau qui le rompit la premi&#232;re, d&#232;s qu'elle eut fini de penser &#224; autre chose; car elle &#233;tait pr&#233;occup&#233;e, soit de la pens&#233;e de son trousseau, soit de celle de son fianc&#233;. Eh bien! dit-elle, qu'avons-nous donc tous les trois &#224; regarder les &#233;toiles?

Je vous assure, r&#233;pondit Andr&#233;, que je ne pensais pas aux &#233;toiles, et que je les regardais encore moins. Et vous, mademoiselle Genevi&#232;ve?

Moi, je les regardais sans penser &#224; rien, r&#233;pondit-elle.

Permettez-moi de ne pas vous croire, reprit Andr&#233;; je suis s&#251;r, au contraire, que vous r&#233;fl&#233;chissez beaucoup et &#224; propos de tout.

Oh! oui, je r&#233;fl&#233;chis, r&#233;pondit-elle; mais je n'en pense pas plus pour cela, car je ne sais rien, et quand j'ai bien r&#234;v&#233;, je n'en suis pas plus avanc&#233;e.

Cela est impossible. Quand vous regardez les &#233;toiles, vous pensez &#224; quelque chose.

Je pense quelquefois &#224; Dieu, qui a mis toutes ces lumi&#232;res l&#224;-haut; mais comme on ne peut pas toujours penser &#224; Dieu, il arrive que je continue &#224; les regarder sans savoir pourquoi; et pourtant je reste des heures enti&#232;res &#224; ma fen&#234;tre sans pouvoir m'en arracher. D'o&#249; cela vient-il? Sans doute les &#233;toiles font cet effet-l&#224; &#224; tout le monde: n'est-ce pas Justine?

Je crois, dit Justine, que ton amie Henriette ne les regarde jamais. Pour moi, je suis comme toi, je ne peux pas en d&#233;tacher les yeux; mais c'est que cela me fait penser &#224; des milliers de choses.

Oh! c'est que vous &#234;tes savante, vous, Justine; vous &#234;tes bien heureuse! Mais dites-moi donc &#224; quoi les &#233;toiles vous font penser: j'aurai peut-&#234;tre eu les m&#234;mes id&#233;es sans pouvoir m'en rendre compte.

Mais, dit Justine, &#224; quoi ne pense-t-on pas en regardant ces milliards de mondes, aupr&#232;s desquels le n&#244;tre n'est qu'une tache lumineuse de plus dans l'espace?

Genevi&#232;ve s'arr&#234;ta tout &#233;tonn&#233;e et regarda Justine, attendant avec impatience qu'elle s'expliqu&#226;t davantage.

Andr&#233; s'&#233;tait imagin&#233;, en voyant le beau front de Genevi&#232;ve plein d'intelligence, et en &#233;coutant son langage toujours si raisonnable et si pur, qu'elle devait savoir toutes choses, et l'id&#233;e de sa propre inf&#233;riorit&#233; l'avait rendu jusque-l&#224; timide et tremblant devant elle. Il fut donc surpris &#224; son tour, et chercha dans les grands yeux de Genevi&#232;ve la cause de cet &#233;tonnement na&#239;f.

Est-ce que tu ne sais pas, dit Justine, qui n'&#233;tait pas f&#226;ch&#233;e de d&#233;ployer son petit savoir, que toutes ces lumi&#232;res, comme tu les appelles, sont autant de soleils et de mondes?

Oh! j'ai entendu parler de cela &#224; Paris par une de mes compagnes qui avait un livre mais je prenais tout cela pour des r&#234;ves et je ne peux pas croire encore Dites-nous donc ce que vous en pensez, monsieur Andr&#233;.

Cette interpellation fit sur Andr&#233; un effet singulier. Il venait d'&#234;tre presque choqu&#233; de l'ignorance de Genevi&#232;ve; il se sentit tout &#224; coup comme attendri. Jusque-l&#224; son amour avait &#233;t&#233; dans sa t&#234;te; il lui sembla qu'il descendait dans son coeur. Il regarda Genevi&#232;ve &#224; la faible clart&#233; du ciel &#233;toil&#233;: il distinguait &#224; peine ses traits; mais une blancheur incomparable faisait ressortir sa figure ovale sous ses cheveux noirs, et une s&#233;r&#233;nit&#233; ang&#233;lique semblait r&#233;sider sur ce visage d&#233;licat et p&#226;le. Andr&#233; fut si &#233;mu qu'il resta quelques instants sans pouvoir r&#233;pondre. Enfin il lui dit d'une voix alt&#233;r&#233;e:-Oui, je crois que notre monde n'est qu'un lieu de passage et d'&#233;preuve, et qu'il y a parmi tous ceux que vous voyez au ciel quelque monde meilleur o&#249; les &#226;mes qui s'entendent peuvent se r&#233;unir et s'appartenir mutuellement.

Genevi&#232;ve s'arr&#234;ta encore et le regarda &#224; son tour comme elle avait regard&#233; Justine. Tout ce qu'on lui disait lui semblait obscur; elle en attendait l'explication.

Croyez-vous donc, lui dit Andr&#233;, que tout s'ach&#232;ve ici-bas?

Oh! non, dit-elle, je crois en Dieu et en une autre vie.

Eh bien! ne pensez-vous pas que le paradis puisse &#234;tre dans quelqu'une de ces belles &#233;toiles?

Mais je n'en sais rien. Vous-m&#234;me, qu'en savez-vous?

Oh! rien. Je ne sais pas o&#249; Dieu a cach&#233; le bonheur qu'il fait esp&#233;rer aux hommes. Croyez-vous, mesdemoiselles, qu'on puisse obtenir tout ce qu'on d&#233;sire en cette vie?

Mais non! dit Justine; on peut d&#233;sirer l'impossible. Le bonheur et la raison consistent &#224; r&#233;gler nos besoins et nos souhaits.

Cela est tr&#232;s-bien dit, r&#233;pondit Andr&#233;; mais pensez-vous qu'il existe trois personnes au monde qui puissent atteindre &#224; la sagesse? Nous voici trois: r&#233;pondez-vous de nous trois?

Oh! c'est tout au plus si je r&#233;ponds de moi-m&#234;me, dit Justine en riant; comment r&#233;pondrais-je de vous? Cependant je r&#233;pondrais de Genevi&#232;ve, je crois qu'elle sera toujours calme et heureuse.

Et vous, mademoiselle, dit Andr&#233;, en r&#233;pondez-vous?

Pourquoi pas? dit-elle avec une tranquillit&#233; na&#239;ve. Mais parlez-moi donc des &#233;toiles, cela m'inqui&#232;te davantage. Pourquoi Justine dit-elle que ce sont des mondes et des soleils?

Andr&#233;, heureux et fier, pour la premi&#232;re fois de sa vie, d'avoir quelque chose &#224; enseigner, se mit &#224; lui expliquer le syst&#232;me de l'univers, en ayant soin de simplifier toutes les d&#233;monstrations et de les rendre abordables &#224; l'intelligence de son &#233;l&#232;ve. Malgr&#233; la soumission attentive et la curiosit&#233; confiante de Genevi&#232;ve, Andr&#233; fut frapp&#233; du bon sens et de la nettet&#233; de ses id&#233;es. Elle comprenait rapidement; il y avait des instants o&#249; Andr&#233;, transport&#233;, lui croyait des facult&#233;s extraordinaires, et d'autres o&#249; il croyait parler &#224; un enfant. Quand ils furent arriv&#233;s aux premi&#232;res maisons de la ville, Henriette descendit de voiture et dit qu'elle se chargeait de reconduire Genevi&#232;ve chez elle. Andr&#233; n'osa pas aller plus loin; il prit cong&#233; d'elle, et, se d&#233;robant aux instances de Joseph, qui voulait l'emmener boire du punch, il reprit l&#233;g&#232;rement le chemin de son castel. Tout ce qu'il d&#233;sirait d&#233;sormais, c'&#233;tait de se trouver seul et de n'&#234;tre pas distrait de ses pens&#233;es. Elles se pressaient tellement dans son cerveau, qu'il s'assit bient&#244;t sur le bord du chemin, et posant son front dans ses mains, il resta ainsi jusqu'&#224; ce que le froid de la nuit le saisit et l'avertit de reprendre sa marche.



VIII.

Le lendemain, lorsque Andr&#233; se retrouva seul dans son grand verger, il s'&#233;tait pass&#233; bien des choses dans sa t&#234;te; mais il avait trouv&#233; une solution &#224; sa plus grande incertitude, et il &#233;prouvait une joie et une impatience tumultueuses. Il s'&#233;tait demand&#233; bien des fois depuis douze heures si Genevi&#232;ve &#233;tait un ange du ciel exil&#233; sur une terre ingrate et pauvre, ou si elle &#233;tait simplement une grisette plus d&#233;cente et plus jolie que les autres. Cependant il n'avait pu r&#233;primer une &#233;motion tendre et presque paternelle lorsqu'elle lui avait na&#239;vement demand&#233; de l'instruire. Cet aveu paisible de son ignorance, ce d&#233;sir d'apprendre, cette facilit&#233; de compr&#233;hension, devaient lui gagner le coeur d'un homme simple et bon comme elle. Il y avait sous cette inculte v&#233;g&#233;tation une terre riche et fertile, o&#249; la parole divine pourrait germer et fructifier. Une &#226;me sympathique, une voix amie pouvait d&#233;velopper cette noble nature et la r&#233;v&#233;ler &#224; elle-m&#234;me.

Telle fut la conclusion que tira Andr&#233; de toutes ces r&#234;veries, et il se sentit transport&#233; d'enthousiasme &#224; l'id&#233;e de devenir le Prom&#233;th&#233;e de cette pr&#233;cieuse argile. Il b&#233;nit le ciel qui lui avait accord&#233; les moyens de s'instruire. Il remercia dans son coeur son bon ma&#238;tre, M. Forez, qui lui avait ouvert le tr&#233;sor de ses connaissances; et, dans son exaltation, peu s'en fallut qu'il n'all&#226;t aussi remercier son p&#232;re, qui avait consenti &#224; faire de lui autre chose qu'un paysan. Dans ses jours de spleen, il lui &#233;tait arriv&#233; souvent de maudire l'&#233;ducation, qui, en lui cr&#233;ant des besoins nouveaux, lui rendait sa condition r&#233;elle plus triste encore. Maintenant il demandait pardon &#224; Dieu d'un tel blasph&#232;me. Il reconnaissait tous les avantages de l'&#233;tude, et se sentait ma&#238;tre du feu sacr&#233; qui devait embraser l'&#226;me de Genevi&#232;ve.

Mais toutes ces fum&#233;es de bonheur et de gloire se dissip&#232;rent lorsqu'il songea &#224; la difficult&#233; de revoir prochainement Genevi&#232;ve et &#224; la possibilit&#233; effrayante de ne la revoir jamais. Il avait fait avec sa libert&#233; de la veille mille romans d&#233;licieux en parcourant &#224; pas lents les all&#233;es humides de la ros&#233;e du matin; mais, &#224; force de se cr&#233;er un bonheur imaginaire, le besoin de r&#233;aliser ses r&#234;ves devint un malaise et un tourment. Son coeur battait violemment et &#224; chaque instant semblait s'&#233;lancer hors de son sein pour rejoindre l'objet aim&#233;. Il s'&#233;tonna de ces agitations. Il n'avait pas pr&#233;vu qu'arriv&#233; &#224; ce point l'amour devait devenir une souffrance de toutes les heures. Il avait cru au contraire que, du moment o&#249; il aurait retrouv&#233; l'objet d'une si longue attente, sa vie s'&#233;coulerait calme, pleine et d&#233;licieuse; qu'un jour de bonheur suffirait &#224; ses r&#234;veries et &#224; ses souvenirs pendant un mois, et qu'il aurait autant de douceur &#224; savourer le pass&#233; qu'&#224; jouir du pr&#233;sent. Maintenant la veille lui semblait s'&#234;tre envol&#233;e trop rapidement; il se reprochait de n'en avoir pas profit&#233;; il se rappelait cent circonstances o&#249; il aurait pu dire &#224; propos un mot qui lui e&#251;t obtenu la bienveillance de Genevi&#232;ve, et il &#233;prouvait un regret mortel de sa timidit&#233;. Il br&#251;lait de trouver l'occasion de la r&#233;parer; mais quand viendrait cette occasion? dans huit jours? dans quatre? un seul lui paraissait &#233;ternellement long, et l'ennui d&#233;vorait d&#233;j&#224; sa vie.

La crainte de se montrer trop empress&#233; et d'effaroucher l'aust&#233;rit&#233; de Genevi&#232;ve lui faisait seule renoncer aux mille projets romanesques qu'il enfantait presque malgr&#233; lui. Mais bient&#244;t il &#233;tait forc&#233; de s'avouer que vivre sans la voir &#233;tait impossible, et qu'il fallait sortir de son inaction ou devenir fou.

Il alla vers le soir &#224; la ville. Il s'assit &#224; l'&#233;cart sur un des bancs de la promenade, esp&#233;rant qu'elle passerait peut-&#234;tre; mais il vit d&#233;filer par groupes toutes les filles de la ville sans apercevoir le petit pied de Genevi&#232;ve. Il se rappela qu'elle ne sortait jamais &#224; ces heures-l&#224;. Il r&#244;da autour de la maison Marteau sans oser y entrer; car il &#233;prouvait une r&#233;pugnance infinie &#224; laisser deviner ce qui se passait en lui. A l'entr&#233;e de la nuit il vit sortir Henriette et ses ouvri&#232;res. Genevi&#232;ve n'&#233;tait point avec elles. S'il avait su o&#249; elle demeurait, il se serait gliss&#233; sous sa fen&#234;tre: il l'e&#251;t peut-&#234;tre aper&#231;ue; mais il ne le savait pas, et pour rien au monde il ne l'e&#251;t demand&#233; &#224; qui que ce f&#251;t.


Le lendemain il revint dans la journ&#233;e; et, t&#226;chant de prendre l'air le plus indiff&#233;rent, il alla voir Joseph. Joseph ne fut pas dupe de ce maintien grave. Voyons, lui dit-il, pourquoi ne parles-tu pas de la seule chose qui t'int&#233;resse maintenant? Tu voudrais bien voir Genevi&#232;ve, n'est-ce pas? Ce n'est pas ais&#233;. J'y pensais ce matin; je cherchais un exp&#233;dient pour avoir acc&#232;s dans sa maison, et je n'en ai pas trouv&#233;. Il faudra bien pourtant que nous en venions &#224; bout. Henriette nous aidera.

L'obligeance indiscr&#232;te de Joseph choqua cruellement son ami. Il se mit &#224; rire d'un air sec et forc&#233; en lui d&#233;clarant qu'il ne comprenait rien &#224; cette plaisanterie et qu'il le priait de ne pas l'y m&#234;ler davantage.

Ah! tu fais le fier! tu te m&#233;fies de moi! dit Joseph un peu piqu&#233;. Eh bien! comme tu voudras, mon cher; tire-toi d'affaire tout seul, puisque tu n'as pas besoin d'aide.

Andr&#233; s'affligea d'avoir offens&#233; un ami si d&#233;vou&#233;; mais il lui fut impossible de revenir sur son refus et sur son d&#233;saveu. Il se retira assez triste. Le bon Joseph s'en aper&#231;ut; et, pour lui prouver qu'il n'avait pas de rancune, il le reconduisit jusqu'au bout de l'avenue de peupliers qui termine la ville. Ayant de sortir d'une petite rue tortueuse et d&#233;serte, il lui montra une vieille maison de briques, dont tous les pans &#233;taient encadr&#233;s de bois grossi&#232;rement sculpt&#233;. Un toit en auvent s'&#233;tendait &#224; l'entour et ombrageait les &#233;troites fen&#234;tres. Tiens, dit Joseph en lui montrant deux de ces fen&#234;tres, &#233;clair&#233;es par le soleil couchant et couvertes de pots de fleurs, c'est l&#224; que Rose respire. Monter l'escalier, ce n'est pas le plus difficile; mais franchir le palier et passer la porte, c'est pire que d'entrer dans le jardin des Hesp&#233;rid&#233;s.

Andr&#233;, troubl&#233;, s'effor&#231;a de prendre un air d&#233;gag&#233; et de sourire.

Aurais-je dit quelque sottise? dit Joseph. Cela est possible. J'aime trop la mythologie. Je ne suis pas toujours heureux dans mes citations.

Celle-l&#224; est fort bonne, au contraire, r&#233;pondit Andr&#233;; j'en ris parce qu'elle est plaisante, et que, je ne me sens point le courage d'Alcide et de Jason.


Quoi qu'il en soit, Andr&#233; &#233;tait le lendemain sur l'escalier de la vieille maison rouge. O&#249; allait-il? il le savait &#224; peine. Serait-il re&#231;u? il ne l'esp&#233;rait pas. Il avait &#224; la main un &#233;norme bouquet des plus belles fleurs qu'il avait pu r&#233;unir: c'&#233;tait toute sa recommandation. Il &#233;tait tour &#224; tour p&#226;le comme ses narcisses et vermeil comme ses adonis. Il se soutenait &#224; peine, et &#224; la derni&#232;re marche il fut forc&#233; de s'asseoir. C'&#233;tait d&#233;j&#224; beaucoup d'avoir pu arriver jusque-l&#224; sans attrouper toute la maison et sans causer un scandale qui e&#251;t indispos&#233; Genevi&#232;ve contre lui. Il avait pass&#233; adroitement le long de l'arri&#232;re-boutique du chapelier, qui occupait le rez-de-chauss&#233;e, sans &#234;tre aper&#231;u d'aucun des apprentis; au premier &#233;tage, il avait &#233;vit&#233; un atelier de ling&#232;res dont la porte &#233;tait ouverte et d'o&#249; partait le refrain de plusieurs romances tr&#232;s-aim&#233;es des grisettes de tous les pays, telles que:

Bocage que l'aurore

Embellit de ses feux, etc.

Ou bien:

Il ne vient pas, o&#249; peut-il &#234;tre, etc.

Ou bien encore:

Fleuve du Tage, etc., etc.

Andr&#233; cacha son bouquet dans son chapeau, et, tournant le dos &#224; la porte entr'ouverte, il franchit cet &#233;tage comme un &#233;clair et ne s'arr&#234;ta qu'au troisi&#232;me. L&#224;, tout palpitant, se recommandait &#224; Dieu, il s'approcha de la porte &#224; trois reprises diff&#233;rentes et s'en &#233;loigna aussit&#244;t, incertain s'il ne laisserait pas son bouquet et ne s'enfuirait pas &#224; toutes jambes. Enfin une quatri&#232;me r&#233;solution l'emporta. Il frappa bien doucement, et, pr&#232;s de s'&#233;vanouir, s'appuya contre le mur.

Cinq minutes d'un profond silence lui donn&#232;rent le temps de se reconna&#238;tre. Il pensa que Genevi&#232;ve &#233;tait sortie, et il se r&#233;jouit presque d'&#233;chapper &#224; la terrible &#233;motion qu'il avait r&#233;solu de braver. Cependant le d&#233;sir de la voir fut plus fort que sa poltronnerie, et il allait frapper de nouveau, lorsque ses yeux, accoutum&#233;s &#224; l'obscurit&#233; de l'escalier, distingu&#232;rent un petit carr&#233; de papier coll&#233; sur la porte. Il l'examina quelques instants et r&#233;ussit &#224; lire:

GENEVI&#200;VE, FLEURISTE;

et un peu plus bas, en plus petits caract&#232;res: Tournez le bouton, s'il vous pla&#238;t.

Andr&#233;, transport&#233; d'une joie &#233;tourdie, ouvrit la porte et entra dans une vieille salle proprement tenue, meubl&#233;e de quatre chaises de paille, d'une petite provision de raisins suspendus au plafond, et d'une toile noire et us&#233;e, o&#249; l'on retrouvait quelques vestiges d'une figure de Vierge tenant un enfant J&#233;sus dans ses bras. Une petite porte, sur laquelle &#233;tait encore &#233;crit le nom de Genevi&#232;ve, &#233;tait plac&#233;e au bout de cette salle. Cette fois Andr&#233; sentit toutes ses terreurs se r&#233;veiller; mais, apr&#232;s tout ce qu'il avait d&#233;j&#224; os&#233;, il n'&#233;tait plus temps de renoncer l&#226;chement &#224; son entreprise: il frappa donc &#224; cette derni&#232;re porte, qui s'ouvrit aussit&#244;t, et Genevi&#232;ve parut.

Elle devint toute rouge et le salua avec un embarras o&#249; Andr&#233; crut distinguer un peu de m&#233;contentement. Il balbutia quelques mots; mais il perdit tout &#224; fait contenance en s'apercevant que Genevi&#232;ve n'&#233;tait pas seule. Madame Privat &#233;tait debout aupr&#232;s d'un carton de fleurs et se composait un bouquet de bal. Elle jeta sur Andr&#233; un regard de surprise et d'ironie: c'e&#251;t &#233;t&#233; une si bonne fortune pour elle de pouvoir publier une jolie m&#233;disance bien cruelle sur le compte de la vertueuse Genevi&#232;ve! Genevi&#232;ve sentit le danger de sa position, et prenant aussit&#244;t une assurance pleine de fiert&#233;; Entrez, dit-elle, monsieur le marquis, ayez la bont&#233; de vous asseoir et d'attendre un instant. Vous voudrez bien me faire votre commande apr&#232;s que j'aurai servi madame.

Et, se rapprochant de madame Privat, elle ouvrit tous ses cartons avec une dignit&#233; calme qui imposa un instant &#224; la merveilleuse provinciale. Mais l'occasion &#233;tait trop bonne pour y renoncer ais&#233;ment. Apr&#232;s avoir choisi quelques boutons de rose mousseuse, madame Privat se retourna vers Andr&#233;, qu'elle d&#233;concerta tout &#224; fait avec son regard curieux et impertinent. Vraiment, dit-elle en s'effor&#231;ant de prendre un ton enjou&#233;, c'est la premi&#232;re fois que je vois un jeune homme venir commander des fleurs artificielles. Vous ne recevez pas souvent la visite de ces messieurs, n'est-ce pas, mademoiselle Genevi&#232;ve?

Pardonnez-moi, madame, r&#233;pondit froidement Genevi&#232;ve, je re&#231;ois tr&#232;s-souvent des commandes de bouquets pour les mariages et pour les pr&#233;sents de noces, et ces messieurs m'apportent quelquefois les fleurs naturelles qu'ils veulent me faire imiter.

Ah! M. de Morand se marie? dit vivement madame Privat en fixant sur lui un regard scrutateur.

Son impertinence &#233;tonna tellement Andr&#233;, qu'il h&#233;sita un instant &#224; r&#233;pondre; mais l'indignation l'emportant sur sa timidit&#233; naturelle, il r&#233;pondit effront&#233;ment: Non, madame, je m'occupe de botanique, et je d&#233;sire avoir une collection de certaines fleurs que mademoiselle a le talent d'imiter parfaitement. C'est un herbier de nouvelle esp&#232;ce auquel M. Forez, mon ancien pr&#233;cepteur, s'int&#233;resse beaucoup. Quant au mariage, les pauvres maris sont tellement ridicules pour le moment dans ce pays-ci, que j'attendrai un temps plus favorable.

Madame Privat se mordit la l&#232;vre et sortit brusquement. La r&#233;ponse d'Andr&#233; faisait allusion &#224; une aventure r&#233;cente de son m&#233;nage; et, quoique Andr&#233; ne f&#251;t pas m&#233;chant, il n'avait pu r&#233;sister au d&#233;sir de lui fermer la bouche. Quand elle fut sortie, il regarda Genevi&#232;ve en souriant, esp&#233;rant que cet incident allait faire oublier l'audace de sa visite; mais il trouva Genevi&#232;ve froide et s&#233;v&#232;re. Puis-je savoir, monsieur, lui dit-elle, ce qui me procure l'honneur de votre pr&#233;sence?

Andr&#233; se troubla. Je m&#233;rite que vous me receviez mal, r&#233;pondit-il. J'ai &#233;t&#233; &#233;tourdi, imprudent, mademoiselle, en m'imaginant que c'&#233;tait une chose toute simple que de venir vous offrir ces fleurs. L'impertinente personne qui sort d'ici m'a fait sentir mon tort; me le pardonnerez-vous!

Oui, monsieur, r&#233;pondit Genevi&#232;ve, s'il est vrai que vous n'en ayez pas pr&#233;vu les suites, et si vous me promettez de ne pas m'y exposer une seconde fois.

J'aimerais mieux renoncer au bonheur de vous revoir jamais que de vous causer une contrari&#233;t&#233;, r&#233;pondit Andr&#233;; et, laissant son bouquet sur la table, il se leva tristement pour se retirer; mais une larme vint au bord de sa paupi&#232;re, et Genevi&#232;ve, qui s'en aper&#231;ut, se troubla &#224; son tour.

Au moins, lui dit-elle avec douceur, je ne vous chasse pas; et puisque vous n'avez eu que de bonnes intentions aujourd'hui, je vous remercie de votre bouquet.

En m&#234;me temps elle le prit et l'examina. Andr&#233; s'arr&#234;ta et resta debout et incertain.

Il est bien joli, dit Genevi&#232;ve. Comment appelez vous ces fleurs roses si rondes et si petites?

Ce sont des h&#233;patiques, r&#233;pondit-il en se rapprochant; voici des belles de nuit &#224; odeur de vanille, de la girofl&#233;e-mahon blanche, et des mauves couleur de rose.

Oh! celles-l&#224; se fanent bien vite, dit Genevi&#232;ve. Je vais les mettre dans l'eau.

Elle d&#233;lia le bouquet et le mit dans un vase plein d'eau fra&#238;che, en arrangeant chaque fleur avec soin. Pendant ce temps, Andr&#233; examinait les cartons ouverts et admirait la perfection des ouvrages de Genevi&#232;ve. Cependant il lui &#233;chappa une exclamation de bl&#226;me qui faillit faire tomber le vase des mains de la jeune fille.

Qu'est-ce donc? s'&#233;cria-t-elle.

O ciel! r&#233;pondit Andr&#233;, des fuxias &#224; calice vert! Cela n'existe pas, c'est une invention gratuite.

H&#233;las! vous avez raison, dit Genevi&#232;ve en rougissant, ce n'est pas ma faute. Une demoiselle de la ville, pour qui j'ai fait cette branche de fuxia, l'a voulue ainsi. En vain je lui ai montr&#233; l'original; elle s'est obstin&#233;e &#224; trouver ce bouquet trop rouge.-Feuilles, tiges, fleurs, tout, disait-elle, &#233;tait de la m&#234;me teinte. Elle m'a forc&#233;e d'ajouter ces feuilles, qui sont d'un ton faux, et de doubles calices

Qui sont d'une monstruosit&#233; &#233;pouvantable! dit Andr&#233; avec chaleur. Quoi! mutiler une si jolie plante, si gracieuse, si d&#233;licate!

Il y a des gens de si mauvais go&#251;t! reprit Genevi&#232;ve; tous les jours on me demande des choses extravagantes. J'avais fait des millepertuis de Chine assez jolis; aussit&#244;t toutes ces dames en ont demand&#233;; mais l'une les voulait bleus, l'autre rouges, selon la couleur de leurs rubans et de leurs robes. Que voulez-vous que devienne la v&#233;rit&#233; devant de pareilles consid&#233;rations? Je suis bien forc&#233;e, pour gagner ma vie, de c&#233;der &#224; tous ces caprices: aussi je ne fais que pour moi des fleurs dont je sois contente. Celles-l&#224;, je ne les vends pas: ce sont mes &#233;tudes et mes vrais plaisirs. Je vous les ferais voir si

Oh! voyons-les, je vous en supplie, dit Andr&#233;; montrez-moi ces tr&#233;sors.

Genevi&#232;ve alla ouvrir une armoire r&#233;serv&#233;e, et montra &#224; son jeune p&#233;dant une collection de fleurs admirablement faites. Voici du v&#233;ritable fuxia, dit-elle en lui d&#233;signant avec orgueil une branche de cette jolie plante.

Ceci est un chef-d'oeuvre, dit Andr&#233; en la prenant avec pr&#233;caution. Vous ne savez pas quelles immenses ressources vous offre votre talent. Un amateur paierait cette fleur un prix exorbitant. Cependant on pourrait y faire encore une l&#233;g&#232;re critique: les fleurs sont trop r&#233;guli&#232;rement parfaites; la nature est plus capricieuse, plus sans fa&#231;on. Ainsi le calice du fuxia a souvent cinq p&#233;tales, et souvent trois, au lieu de quatre qu'il doit avoir. Les caryophyll&#233;es sont sujettes &#224; ces erreurs continuelles et n'en sont que plus belles. Voyez ce violier jaune qui est sur votre fen&#234;tre.

Vous avez peut-&#234;tre raison, dit Genevi&#232;ve. Moi j'&#233;vitais cela dans la crainte de mal faire. Aimez-vous ces pois de senteur?

Il n'y manque que le parfum; cependant voici un petit d&#233;faut: toutes les l&#233;gumineuses ont dix &#233;tamines, mais neuf seulement sont r&#233;unies dans une sorte de gaine; la dixi&#232;me est ind&#233;pendante des autres, et vous n'avez pas observ&#233; cette particularit&#233;.

&#202;tes-vous s&#251;r de cela?

Il y a du gen&#234;t d'Espagne dans mon bouquet: d&#233;chirez-en une fleur.

En v&#233;rit&#233;, vous avez raison; mais vous &#234;tes bien s&#233;v&#232;re. Tant mieux pourtant; il y a beaucoup &#224; profiter avec vous. Continuez donc &#224; m'instruire, je vous en prie.

Andr&#233; examina tous les cartons et trouva peu &#224; critiquer, beaucoup &#224; louer; mais il ne n&#233;gligea aucune occasion de relever les fautes l&#233;g&#232;res de l'artiste, car il sentit que c'&#233;tait le moyen de captiver l'attention et de rendre sa pr&#233;sence d&#233;sirable.

Puisqu'il en est ainsi, dit Genevi&#232;ve quand il eut fini, je n'oserai plus achever une fleur nouvelle sans vous consulter; car vous en savez plus que moi.

Vous en sauriez bien vite autant si vous vouliez faire de votre art une &#233;tude un peu m&#233;thodique. Certainement, &#224; force de recherches et d'observations, vous savez une infinit&#233; de choses que je ne saurai jamais; mais l'ordre qu'on m'a fait mettre dans cette &#233;tude m'a appris des choses tr&#232;s-simples que vous ignorez. M. Forez avait pour cela une m&#233;thode admirable et d'une clart&#233; parfaite.

Et comment faire pour savoir? dit Genevi&#232;ve.

Laissez-moi vous apporter mes cahiers et mon herbier; avec une heure d'application par jour, vous en saurez dans un mois plus que M. Forez lui-m&#234;me.

Oh! que je le voudrais! dit Genevi&#232;ve; mais cela est impossible. Orpheline et seule comme je suis, je ne puis recevoir vos visites sans m'exposer aux plus m&#233;chants propos.

N'&#234;tes-vous pas au-dessus de ces pu&#233;riles attaques? dit Andr&#233;. A quoi vous a servi toute une vie de retraite et de prudence, si vous &#234;tes aussi vuln&#233;rable que la plus &#233;tourdie de vos compagnes, et si, au premier acte d'ind&#233;pendance que votre raison voudra tenter, l'opinion ne vous tient aucun compte d'une sagesse que vous avez si bien prouv&#233;e?

L'opinion! l'opinion! dit Genevi&#232;ve en rougissant. Ce n'est pas que je la respecte, je sais ce qu'elle vaut, dans ce pays du moins; mais je la crains. Je n'ai pas de famille, personne pour me prot&#233;ger; la m&#233;chancet&#233; peut me prendre &#224; partie, comme elle a fait tant de fois pour de pauvres filles qui avaient bien peu de torts &#224; se reprocher. Elle peut me rendre bien malheureuse

Oui, si vous manquez de caract&#232;re; mais si vous avez le juste orgueil de la vertu, si vous &#234;tes p&#233;n&#233;tr&#233;e de votre propre dignit&#233;

Ne dites pas cela, on me reproche d&#233;j&#224; d'&#234;tre trop fi&#232;re.

Si j'avais le droit de vous faire un reproche, ce ne serait pas celui-l&#224;

Et lequel donc? dit Genevi&#232;ve vivement; puis elle s'arr&#234;ta tout &#224; coup, et Andr&#233; lut sur son visage qu'elle &#233;tait f&#226;ch&#233;e d'avoir laiss&#233; &#233;chapper cette question, et qu'elle craignait une r&#233;ponse trop significative.

Je n'ai pas ce droit, r&#233;pondit-il tristement, et je ne me flatte pas de l'avoir jamais. Vous craignez le bl&#226;me; quelle raison assez forte auriez-vous pour le braver? Ne faites pas attention &#224; ce que je vous ai dit. Je d&#233;raisonne souvent.

Cet aveu n'est pas rassurant, dit Genevi&#232;ve en s'effor&#231;ant de sourire, pour quelqu'un qui comptait vous demander souvent des conseils.

Sur la botanique? reprit Andr&#233;. Je vous enverrai mes cahiers. Si quelque passage vous embarrasse, veuillez faire un signe sur la marge et me le renvoyer; je demanderai une explication d&#233;taill&#233;e &#224; M. Forez et le prierai de la r&#233;diger lui-m&#234;me. Je vous la ferai parvenir par mademoiselle Marteau, ou par mademoiselle Henriette, ou par telle autre personne que vous me d&#233;signerez. De cette mani&#232;re, il me sera impossible de vous compromettre, et je ne serai pour personne un sujet de trouble et de scandale.

Genevi&#232;ve fut afflig&#233;e de l'entendre s'exprimer d'un ton froid et bless&#233;. Sa douceur et sa sensibilit&#233; naturelles parl&#232;rent plus vite que sa raison.

J'aimerais mieux, dit-elle, recevoir ces explications de vous directement: je comprendrais plus vite et je pourrais vous remercier moi-m&#234;me de votre complaisance. Je ne sais pas comment il me deviendra possible de recevoir vos avis; mais j'en chercherai le moyen S'il me faut y renoncer, croyez que j'en aurai du regret, et que je conserverai de la reconnaissance pour vous.

Elle s'arr&#234;ta toute troubl&#233;e, et Andr&#233; se sentit si &#233;mu qu'il craignit de se mettre &#224; pleurer devant elle. C'est pourquoi il se retira pr&#233;cipitamment, en faisant de profonds saluts et en attachant sur elle des regards pleins de douleur et de tendresse.

Quand il fut sorti, Genevi&#232;ve se laissa tomber sur une chaise, mit les deux mains sur son coeur et le sentit battre avec violence. Alors, &#233;pouvant&#233;e de ce qu'elle &#233;prouvait et n'osant s'interroger elle-m&#234;me, elle se jeta &#224; genoux, et demanda au ciel de lui laisser le calme dont elle avait joui jusqu'alors.

Elle fut presque malade le reste de la journ&#233;e, et ne toucha point au frugal d&#238;ner qu'elle avait pr&#233;par&#233; elle-m&#234;me comme &#224; l'ordinaire. Vers le soir, elle s'enveloppa de son petit ch&#226;le et alla se promener derri&#232;re la ville, dans un lieu solitaire o&#249; elle &#233;tait s&#251;re de pouvoir r&#234;ver en libert&#233;. Quand la nuit vint, elle s'assit sur une &#233;minence plant&#233;e de n&#233;fliers, et elle contempla le lever de ces astres dont Andr&#233; lui avait expliqu&#233; la marche. Peu &#224; peu ses id&#233;es prirent un cours extraordinaire, et les connaissances nouvelles que la conversation d'Andr&#233; lui avait r&#233;v&#233;l&#233;es port&#232;rent son esprit vers des pens&#233;es plus vagues, mais plus &#233;lev&#233;es. Lorsqu'elle revint sur elle-m&#234;me, elle s'&#233;tonna de trouver &#224; ses agitations de la journ&#233;e moins d'importance qu'elle ne l'avait craint d'abord. Elle ressentait d&#233;j&#224; l'effet de ces contemplations o&#249; l'&#226;me semble sortir de sa prison terrestre et s'envoler vers des r&#233;gions plus pures; mais elle ne se rendait raison d'aucune de ces impressions nouvelles, et marchait dans ce pays inconnu avec la surprise et le doute d'un enfant qui lit pour la premi&#232;re fois un conte de f&#233;es.

Genevi&#232;ve n'&#233;tait point romanesque; elle n'avait jamais d&#233;sir&#233; d'aimer ou d'&#234;tre aim&#233;e. Elle ne pensait aux passions qu'avec crainte, et s'&#233;tait promis de s'y soustraire &#224; la faveur d'une vie solitaire et laborieuse. Naturellement aimante et bonne, elle commen&#231;ait &#224; pressentir l'amour d'Andr&#233; pour elle. Elle n'e&#251;t pas os&#233; se l'expliquer &#224; elle-m&#234;me; mais elle avait compris instinctivement ses tourments, ses craintes et son chagrin de la matin&#233;e. Elle en avait &#233;t&#233; &#233;mue sans savoir pourquoi, et elle lui avait parl&#233; avec une bienveillance qui ne cachait pas un sentiment plus vif. Genevi&#232;ve n'avait pas d'amour, et quand elle chercha consciencieusement la cause de son trouble, elle reconnut en elle-m&#234;me le regret d'avoir commis une imprudence. Qu'avais-je donc ce matin, en effet? se demanda-t-elle, et pourquoi me suis-je laiss&#233; &#233;mouvoir si vite par les id&#233;es et les discours de ce jeune homme? pourquoi l'ai-je tant remerci&#233;? Qu'a-t-il fait pour moi? Il ma expliqu&#233; des choses bien int&#233;ressantes, il est vrai; mais il l'a fait pour soutenir la conversation ou pour le plaisir de voir mon &#233;tonnement. Et puis il m'a apport&#233; un bouquet que j'aurais pu cueillir moi-m&#234;me dans les pr&#233;s, et fait une visite dont, gr&#226;ce &#224; madame Privat, toute la ville jase d&#233;j&#224;. Pourquoi m'a-t-il fait cette visite? si c'&#233;tait par amiti&#233;, il aurait d&#251; pr&#233;voir &#224; quels dangers il m'exposait. Et moi qui l'ai si bien senti tout de suite, d'o&#249; vient que, sur deux ou trois grandes paroles qu'il m'a dites, j'ai presque promis de braver, pour le voir, les railleries des m&#233;chants et des sots? Ah! je suis une folle. Je d&#233;sire m'&#233;lever au-dessus de ma fortune et de mon &#233;tat: qu'y gagnerai-je? Quand j'aurai appris tout ce que mes compagnes ignorent; en serai-je plus heureuse? H&#233;las! il me semble que oui; mais c'est peut-&#234;tre un conseil de l'orgueil. D&#233;j&#224; j'&#233;tais pr&#234;te &#224; sacrifier ma r&#233;putation au plaisir d'apprendre la botanique et de causer avec un jeune homme savant. Mon Dieu, mon Dieu, d&#233;fendez-moi de ces id&#233;es-l&#224;, et apprenez-moi &#224; me contenter de ce que vous m'avez donn&#233;.

Genevi&#232;ve rentra plus calme et r&#233;solue &#224; ne plus revoir Andr&#233;. Elle se tint parole; car elle re&#231;ut les cahiers et les herbiers par Henriette, et ne les ouvrit pas, dans la crainte d'y trouver trop de tentations. Elle s'habitua en peu de jours &#224; penser &#224; lui sans trouble et sans &#233;motion. Une quinzaine s'&#233;coula sans qu'elle sortit de sa retraite et sans qu'elle entendit parler du d&#233;sol&#233; jeune homme, qui passait une partie des nuits &#224; pleurer sous ses fen&#234;tres.



IX.

Mais la Providence voulait consoler Andr&#233;, et le hasard peut-&#234;tre voulait faire &#233;chouer les r&#233;solutions de Genevi&#232;ve. Un matin elle se laissa tenter par le lever du soleil et par le chant des alouettes, et alla chercher des iris dans les Pr&#233;s-Girault; elle ne savait pas qu'Andr&#233; l'y avait vue un certain jour qui avait marqu&#233; dans sa vie comme une solennit&#233; et qui avait d&#233;cid&#233; de tout son avenir. Elle se flattait d'avoir trouv&#233; l&#224; un refuge contre tous les regards, un asile contre toutes les poursuites. Elle y arriva joyeuse et s'assit au bord de l'eau en chantant. Mais aussit&#244;t des pas firent crier le sable derri&#232;re elle. Elle se retourna et vit Andr&#233;.

Un cri lui &#233;chappa, un cri imprudent qui l'e&#251;t perdue si Andr&#233; e&#251;t &#233;t&#233; un homme plus habile. Mais le bon et cr&#233;dule enfant n'y vit rien que de d&#233;sobligeant, et lui dit d'un air abattu: Ne craignez rien, mademoiselle; si ma pr&#233;sence vous importune, je me retire. Croyez que le hasard seul m'a conduit ici; je n'avais pas l'espoir de vous y rencontrer, et je n'aurai pas l'audace de d&#233;ranger votre promenade.

La p&#226;leur d'Andr&#233;, son air triste et doux, son regard plein de reproche et pourtant de r&#233;signation, produisirent un effet magn&#233;tique sur Genevi&#232;ve, Non, monsieur, lui dit-elle, vous ne me d&#233;rangez pas, et je suis bien aise de trouver l'occasion de vous remercier de vos cahiers Ils m'int&#233;ressent beaucoup, et tous les jours Genevi&#232;ve se troubla et ne put achever, car elle mentait et s'en faisait un grave reproche. Andr&#233;, un peu rassur&#233;, lui fit quelques questions sur ses lectures. Elle les &#233;luda en lui demandant le nom d'une jolie fleurette bleue qui croissait comme un tapis &#233;tendu sur l'eau. C'est, r&#233;pondit Andr&#233;, le b&#233;cabunga, qu'il faut se garder de confondre avec le cresson, quoiqu'il croisse p&#232;le-m&#234;le avec lui. En parlant ainsi, il se mit dans l'eau jusqu'&#224; mi-jambes pour cueillir la fleur que Genevi&#232;ve avait regard&#233;e; il s'y f&#251;t mis jusqu'au cou si elle avait eu envie de la feuille s&#232;che qu'emportait le courant un peu plus loin. Il parlait si bien sur la botanique qu'elle ne put y r&#233;sister. Au bout d'un quart d'heure ils &#233;taient assis tous deux sur le gazon. Andr&#233; jonchait le tablier de Genevi&#232;ve de fleurs effeuill&#233;es dont il lui d&#233;montrait l'organisation. Elle l'&#233;coutait en fixant sur lui ses grands yeux attentifs et m&#233;lancoliques. Andr&#233; &#233;tait parfois comme fascin&#233; et perdait tout &#224; fait le fil de son discours. Alors il se sauvait par une digression sur quelque autre partie des sciences naturelles, et Genevi&#232;ve, toujours avide de s'&#233;lancer dans les r&#233;gions inconnues, le questionnait avec vivacit&#233;. Andr&#233; voulut, pour lui rendre ses dissertations plus claires, remonter au principe des choses, lui expliquer la forme de la terre, la diff&#233;rence des climats, l'influence de l'atmosph&#232;re sur la v&#233;g&#233;tation, les diverses r&#233;gions o&#249; les v&#233;g&#233;taux peuvent vivre, depuis le pin des sommets glac&#233;s du Nord jusqu'au bananier des Indes br&#251;lantes. Mais ce cours de g&#233;ographie botanique effrayait l'imagination de Genevi&#232;ve.

Oh! mon Dieu! s'&#233;cria-t-elle &#224; plusieurs reprises, la terre est donc bien grande?

Voulez-vous en prendre une id&#233;e? lui dit Andr&#233;; je vous apporterai demain un atlas; vous apprendrez la g&#233;ographie et la botanique en m&#234;me temps.

Oui, oui, je le veux! dit vivement Genevi&#232;ve; et puis elle songea &#224; ses r&#233;solutions, h&#233;sita, voulut se r&#233;tracter et c&#233;da encore, moiti&#233; au chagrin d'Andr&#233;, moiti&#233; &#224; l'envie de voir s'entr'ouvrir les feuillets myst&#233;rieux du livre de la science.

Elle revint donc le lendemain, non sans avoir livr&#233; un rude combat &#224; sa conscience; mais cette fois la le&#231;on fut si int&#233;ressante! Le dessin de ces mers qui enveloppent la terre, le cours de ces fleuves immenses, la hauteur de ces plateaux d'o&#249; les eaux s'&#233;panchent dans les plaines, la configuration de ces terres &#233;chancr&#233;es, entass&#233;es, disjointes, rattach&#233;es par des isthmes, s&#233;par&#233;es par des d&#233;troits; ces grands lacs, ces for&#234;ts incultes, ces terres nouvelles aper&#231;ues par des voyageurs, perdues pendant des si&#232;cles et soudainement retrouv&#233;es, toute cette magie de l'immensit&#233; jeta Genevi&#232;ve dans une autre existence. Elle revint aux Pr&#233;s-Girault tous les jours suivants, et souvent le soleil commen&#231;ait &#224; baisser quand elle songeait &#224; s'arracher &#224; l'attrait de l'&#233;tude. Andr&#233; go&#251;tait un bonheur ineffable &#224; r&#233;aliser son r&#234;ve et &#224; verser dans cette &#226;me intelligente les tr&#233;sors que la sienne avait recel&#233;s jusque-l&#224; sans en conna&#238;tre le prix. Son amour croissait de jour en jour avec les facult&#233;s de Genevi&#232;ve. Il &#233;tait fier de l'&#233;lever jusqu'&#224; lui et d'&#234;tre &#224; la fois le cr&#233;ateur et l'amant de son Eve.

Leurs matin&#233;es &#233;taient d&#233;licieuses. Libres et seuls dans une prairie charmante, tant&#244;t ils causaient, assis sous les saules de la rivi&#232;re; tant&#244;t ils se promenaient le long des sentiers bord&#233;s d'aub&#233;pines. Tout en devisant sur les mondes inconnus, ils regardaient de temps en temps autour d'eux, et, se regardant aussi l'un l'autre, ils s'&#233;veillaient des magnifiques voyages de leur imagination pour se retrouver dans une oasis paisible, au milieu des fleurs, et le bras enlac&#233; l'un &#224; l'autre. Quand la matin&#233;e &#233;tait un peu avanc&#233;e, Andr&#233; tirait de sa gibeci&#232;re un pain blanc et des fruits, ou bien il allait acheter une jatte de cr&#232;me dans quelque chaumi&#232;re des environs, et il d&#233;jeunait sur l'herbe avec Genevi&#232;ve. Cette vie pastorale &#233;tablit promptement entre eux une intimit&#233; fraternelle, et leurs plus beaux jours s'&#233;coul&#232;rent sans que le mot d'amour f&#251;t prononc&#233; entre eux et sans que Genevi&#232;ve songe&#226;t que ce sentiment pouvait entrer dans son coeur avec l'amiti&#233;.

Mais les pluies du mois de mai, toujours abondantes dans ce pays-l&#224;, vinrent suspendre leurs rendez-vous innocents.

Une semaine s'&#233;coula sans que Genevi&#232;ve p&#251;t hasarder sa mince chaussure dans les pr&#233;s humides. Andr&#233; n'y put tenir. Il arriva un matin chez elle avec ses livres. Elle voulut le renvoyer. Il pleura; et, refermant son atlas, il allait sortir. Genevi&#232;ve l'arr&#234;ta, et, heureuse de le consoler, heureuse en m&#234;me temps de ne pas voir enlever ce cher atlas de sa chambre, elle lui donna une chaise aupr&#232;s d'elle et reprit les le&#231;ons du Pr&#233;-Girault. Le jeune professeur, &#224; mesure qu'il se voyait compris, se livrait &#224; son exaltation naturelle et devenait &#233;loquent.

Pendant deux mois il vint tous les jours passer plusieurs heures avec son &#233;coli&#232;re. Elle travaillait tandis qu'il parlait, et de temps en temps elle laissait tomber sur la table une tulipe ou une renoncule &#224; demi faite pour suivre de l'oeil les d&#233;monstrations que son ma&#238;tre tra&#231;ait sur le papier; elle l'interrompait aussi de temps en temps pour lui demander son avis sur la d&#233;coupure d'une feuille ou sur l'attitude d'une tige. Mais l'int&#233;r&#234;t qu'elle mettait &#224; &#233;couter les autres le&#231;ons l'emportant de beaucoup sur celui-l&#224;, elle n&#233;gligea un peu son art, contenta moins ses pratiques par son exactitude, et vit le nombre des acheteuses diminuer autour de ses cartons. Elle &#233;tait lanc&#233;e sur une mer enchant&#233;e et ne s'apercevait pas des dangers de la route. Chaque jour elle trouvait, dans le d&#233;veloppement de son esprit, une jouissance enthousiaste qui transformait enti&#232;rement son caract&#232;re et devant laquelle sa prudence timide s'&#233;tait envol&#233;e, comme les terreurs de l'enfance devant la lumi&#232;re de la raison. Cependant elle devait &#234;tre bient&#244;t forc&#233;e de voir les &#233;cueils au milieu desquels elle s'&#233;tait engag&#233;e.

Mademoiselle Marteau se maria, et le surlendemain de ses noces, lorsque les voisins et les parents furent rentr&#233;s chez eux satisfaits et malades, elle invita ses amies d'enfance &#224; venir d&#238;ner sur l'herbe, &#224; une m&#233;tairie qui lui avait servi de dot, et qui &#233;tait situ&#233;e aupr&#232;s de la ville. Ces jeunes personnes faisaient toutes partie de la meilleure bourgeoisie de la province; n&#233;anmoins Genevi&#232;ve y fut invit&#233;e. Ce n'&#233;tait pas la premi&#232;re fois que ses mani&#232;res distingu&#233;es et sa conduite irr&#233;prochable lui valaient cette pr&#233;f&#233;rence. D&#233;j&#224; plusieurs familles honorables l'avaient appel&#233;e &#224; leurs r&#233;unions intimes, non pas, comme ses compagnes, &#224; titre d'ouvri&#232;re en journ&#233;e, mais en raison de l'estime et de l'affection qu'elle inspirait. Toute la s&#233;v&#232;re &#233;tiquette derri&#232;re laquelle se retranche la soci&#233;t&#233; bourgeoise aux jours de gala, pour se venger des mesquineries forc&#233;es de sa vie ordinaire, s'&#233;tait depuis longtemps effac&#233;e devant le m&#233;rite incontest&#233; de la jeune fleuriste: elle n'&#233;tait regard&#233;e pr&#233;cis&#233;ment ni comme une demoiselle ni comme une ouvri&#232;re, le nom intact et pur de Genevi&#232;ve r&#233;pondait &#224; toute objection &#224; cet &#233;gard. Genevi&#232;ve n'appartenait &#224; aucune classe et avait acc&#232;s dans toutes.

Mais cette gloire acquise au prix de toute une vie de vertu, cette position brillante o&#249; jamais aucune fille de condition n'avait os&#233; aspirer, Genevi&#232;ve l'avait perdue &#224; son insu; elle &#233;tait devenue savante, mais elle ignorait encore &#224; quel prix.

Justine Marteau, aimable et bonne fille, &#233;trang&#232;re aux caquets de la ville, lui fit le m&#234;me accueil qu'&#224; l'ordinaire; mais les autres jeunes personnes, au lieu de l'entourer, comme elles faisaient toujours, pour l'accabler de questions sur la mode nouvelle et de demandes pour leur toilette, laiss&#232;rent un grand espace entre elles et la place o&#249; Genevi&#232;ve s'&#233;tait assise. Elle ne s'en aper&#231;ut pas d'abord; mais le soin que prit Justine de venir se placer aupr&#232;s d'elle lui fit remarquer l'abandon des autres et l'esp&#232;ce de m&#233;pris qu'elles affectaient de lui t&#233;moigner. Genevi&#232;ve &#233;tait d'une nature si peu violente qu'elle n'&#233;prouva d'abord que de l'&#233;tonnement; aucun sentiment d'indignation ni m&#234;me de douleur ne s'&#233;veilla en elle. Mais lorsque le repas fut fini, plusieurs demoiselles, qui semblaient n'attendre que le moment de fuir une si mauvaise compagnie, demand&#232;rent leurs bonnes et se retir&#232;rent; les autres se divis&#232;rent par groupes et se dispers&#232;rent dans le jardin, en &#233;vitant avec soin d'approcher de la r&#233;prouv&#233;e. En vain Justine s'effor&#231;a d'en rallier quelques-unes: elles s'enfuirent ou se tinrent un instant pr&#232;s d'elle dans une attitude si alti&#232;re et avec un silence si glacial que Genevi&#232;ve comprit son arr&#234;t. Pour &#233;viter d'affliger la bonne Justine, elle feignit de ne pas s'en affecter elle-m&#234;me et se retira sous pr&#233;texte d'un travail qu'elle avait &#224; terminer. A peine &#233;tait-elle seule et commen&#231;ait-elle &#224; r&#233;fl&#233;chir &#224; sa situation, qu'elle entendit frapper &#224; sa porte, et qu'elle vit entrer Henriette avec un visage compos&#233; et une esp&#232;ce de toilette qui annon&#231;ait une intention c&#233;r&#233;monieuse et solennelle dans sa visite. Genevi&#232;ve &#233;tait fort p&#226;le, et m&#234;me l'&#233;motion qu'elle venait d'&#233;prouver lui causait des suffocations: elle fut tr&#232;s-contrari&#233;e de ne pouvoir &#234;tre seule, et, de son c&#244;t&#233;, elle se composa un visage aussi calme que possible; mais Henriette &#233;tait r&#233;solue &#224; ne tenir aucun compte de ses efforts, et, apr&#232;s l'avoir embrass&#233;e avec une affectation de tendresse inusit&#233;e, elle la regarda en face d'un air triste, en lui disant:

Eh bien?

Eh bien, quoi? dit Genevi&#232;ve, &#224; qui la fiert&#233; donna la force de sourire.

Te voil&#224; revenue? reprit Henriette du m&#234;me ton de condol&#233;ance.

Revenue de quoi? que veux-tu dire?

On dit qu'elles se sont conduites indignement Ah! c'est une horreur! Mais, va, sois tranquille, nous te vengerons; nous savons aussi bien des choses que nous dirons, et les plus b&#233;gueules auront leur paquet.

Doucement! doucement! dit Genevi&#232;ve; je ne te demande vengeance contre personne et je ne me crois pas offens&#233;e.

Ah! dit Henriette avec un mouvement de satisfaction m&#233;chante que son amiti&#233; pour Genevi&#232;ve ne put lui faire r&#233;primer, il est bien inutile de m'en faire un secret; je sais tout ce qui s'est pass&#233;; il y a assez longtemps que j'entends comploter l'affront qui t'a &#233;t&#233; fait. Ces belles demoiselles ne cherchaient qu'une occasion, et tu as &#233;t&#233; au-devant de leur m&#233;chancet&#233; avec bien de la complaisance. Voil&#224; ce que c'est, Genevi&#232;ve, de vouloir sortir de son &#233;tat! Si tu n'avais jamais fr&#233;quent&#233; que tes pareilles, cela ne te serait pas arriv&#233;. Non, non, ce n'est pas parmi nous que tu aurais &#233;t&#233; insult&#233;e; car nous savons toutes ce que c'est que d'avoir une faiblesse, et nous sommes indulgentes les unes pour les autres. Le grand crime en effet que d'avoir un amant! Et toutes ces princesses-l&#224; en ont bien deux ou trois! Nous leur dirons leur fait. Laisse-les faire, nous aurons notre tour.

Genevi&#232;ve se sentit si offens&#233;e de ces consolations, qu'elle faillit se trouver mal. Elle s'assit toute tremblante, et ses l&#232;vres devinrent aussi p&#226;les que ses joues.

Il ne faut pas te d&#233;soler, ma pauvre enfant, lui dit Henriette avec toute la sinc&#233;rit&#233; de son indiscr&#232;te amiti&#233;; le mal n'est pas sans rem&#232;de; le mariage arrange tout, et tu vaux bien ce petit marquis. Seulement, ma ch&#232;re, il faudrait de la prudence; tu en avais tant autrefois! Comment as-tu fait pour la perdre si vite?

Laissez-moi, Henriette, dit Genevi&#232;ve en lui serrant la main. Je crois que vous avez de bonnes intentions; mais vous me faites beaucoup de mal. Nous reparlerons de tout ceci; mais pour le moment je serais bien aise de me mettre au lit. Je suis un peu malade.

Eh bien! eh bien! je vais t'aider. Comment! je te quitterais dans un pareil moment! Non pas, certes! Va, Genevi&#232;ve, tu apprendras &#224; conna&#238;tre tes vraies amies; tu as trop compt&#233; sur les demoiselles &#224; grande &#233;ducation. Les livres ne rendent pas meilleur, sois-en s&#251;re. On n'apprend pas &#224; avoir bon coeur, cela vient tout seul; et il n y a pas besoin d'avoir &#233;tudi&#233; pour valoir quelque chose. Veux-tu que je bassine ton lit? quelle tisane veux-tu boire?

Rien, rien, Henriette; tu es une bonne fille, mais je ne veux rien.

Il faut cependant te soigner! Veux-tu te laisser surmonter par le chagrin? Pauvre Genevi&#232;ve! elles ont donc &#233;t&#233; bien insolentes, ces b&#233;gueules? Qu'est-ce qu'on t'a dit? Raconte-moi tout; cela te soulagera.

Je n'ai vraiment rien &#224; raconter; on ne m'a rien dit de d&#233;sobligeant, et je ne me plains de personne.

En ce cas, tu es bien bonne, Genevi&#232;ve, ou tu ne te doutes gu&#232;re du mal qu'on te fait. Si tu savais comme on te d&#233;chire! quelle haine on a pour toi!

De la haine! de la haine contre moi? Et pourquoi, au nom du ciel?

Parce qu'on est enchant&#233; de trouver l'occasion de te rabaisser. Tu excitais tant de jalousie dans le temps o&#249; on disait: Genevi&#232;ve premi&#232;re et derni&#232;re. Genevi&#232;ve sans reproche. Genevi&#232;ve sans pareille! Ah! que d'ennemies tu avais d&#233;j&#224;! mais elles n'osaient rien dire: qu'auraient-elles dit? Aujourd'hui elles ont leur revanche: Genevi&#232;ve par-ci, Genevi&#232;ve par-l&#224;! Il n'y a pas de filles perdues qu'on n'excuse pour avoir le plaisir de te mettre au-dessous d'elles. Ah! cela devait arriver: tu &#233;tais mont&#233;e si haut! A pr&#233;sent on ne te laisse pas descendre &#224; moiti&#233;; on te roule en bas sous les pieds. Et pourquoi? tu es peut-&#234;tre aussi sage que par le pass&#233;; mais on ne veut plus le croire; on est si content d'avoir une raison &#224; donner! C'est une infamie, la mani&#232;re dont on te traite. Les hommes sont peut-&#234;tre encore plus d&#233;cha&#238;n&#233;s contre toi que les femmes. C'est incroyable! Ordinairement les hommes nous d&#233;fendent un peu pourtant; eh bien! ils sont tous tes ennemis; ils disent que ce n'&#233;tait pas la peine de faire tant la d&#233;daigneuse pour &#233;couter ce petit monsieur parce qu'il est noble et qu'il parle latin. J'ai beau leur dire qu'il te fait la cour dans de bonnes intentions, qu'il t'&#233;pousera. Ah! bah! ils secouent la t&#234;te en disant que les marquis n'&#233;pousent pas les grisettes.-Car, apr&#232;s tout, disent-ils, Genevi&#232;ve la savante est une grisette comme les autres. Son p&#232;re &#233;tait m&#233;n&#233;trier, et sa m&#232;re faisait des gants; sa tante allait chez les bourgeois raccommoder les vieilles dentelles, et sa belle-soeur est encore repasseuse de fin &#224; la journ&#233;e.

Tout cela n'est pas bien m&#233;chant, dit Genevi&#232;ve; je ne vois pas en quoi j'en puis &#234;tre bless&#233;e. Apr&#232;s tout, qu'importe &#224; ces messieurs que je me marie avec un marquis ou que je reste Genevi&#232;ve la fleuriste? Si les visites de M. de Morand me font du tort, qui donc a le droit de s'en plaindre? Quel motif de ressentiment peut-on avoir contre moi? A qui ai-je jamais fait du mal?

Ah! ma pauvre Genevi&#232;ve! c'est bien &#224; cause de cela: c'est qu'on sait que tu es bonne et qu'on ne te craint pas. On n'oserait pas m'insulter comme on t'a insult&#233;e aujourd'hui; on sait bien que j'ai bec et ongles pour me d&#233;fendre, et on ne se risquerait pas &#224; jeter de trop grosses pierres dans mon jardin, tandis qu'on en jette dans tes fen&#234;tres et qu'un de ces jours on te lapidera dans les rues. Pauvre agneau sans m&#232;re, toi qui vis toute seule dans un petit coin sans menacer et sans supplier personne, on aura beau jeu avec toi!

Ma ch&#232;re amie, je vois que vous vous affectez du mal qu'on essaie de me faire. Vous &#234;tes bien bonne pour moi; mais vous l'auriez &#233;t&#233; encore davantage si vous ne m'aviez pas appris toutes ces mauvaises nouvelles Je ne les aurais peut-&#234;tre jamais sues

Tu te serais donc bouch&#233; les oreilles? car tu n'aurais pas pu traverser la rue sans entendre dire du mal de toi; et quand m&#234;me tu aurais &#233;t&#233; sourde, cela ne t'aurait servi &#224; rien; il aurait fallu &#234;tre aveugle aussi pour ne pas voir un rire malhonn&#234;te sur toutes les figures. Ah! Genevi&#232;ve! tu ne sais pas ce que c'est que la calomnie. Je l'ai appris plusieurs fois &#224; mes d&#233;pens! et je te plains, ma petite! Mais j'ai su prendre le dessus et forcer les mauvaises langues &#224; se taire.

En parlant plus haut qu'elles, n'est-ce pas? dit Genevi&#232;ve en souriant.

Oui, oui, en parlant tout haut et en jouant jeu sur table, r&#233;pondit Henriette un peu piqu&#233;e. Tu aurais &#233;t&#233; plus sage si tu avais fait comme moi, ma ch&#232;re.

Et qu'appelles-tu jouer jeu sur table?

Agir hardiment et sans myst&#232;re, se servir de sa libert&#233; et narguer ceux qui le trouvent mauvais, avoir des sentiments pour quelqu'un et n'en pas rougir; car, apr&#232;s tout, n'avons-nous pas le droit d'accepter un galant en attendant un mari?

Eh bien, ma ch&#232;re, dit Genevi&#232;ve un peu s&#232;chement, en supposant que je me sois servi de ce droit r&#233;serv&#233; aux grisettes et que j'aie les sentiments qu'on m'attribue, pourquoi donc ma conduite cause-t-elle tant de scandale?

Ah! c'est que tu n'y as pas mis de franchise; tu as eu peur, tu t'es cach&#233;e, et l'on fait sur ton compte des suppositions qu'on ne fait pas sur le n&#244;tre.

Et pourquoi? s'&#233;cria Genevi&#232;ve, irrit&#233;e enfin; de quoi me suis-je cach&#233;e? de qui pense-t-on que j'aie peur?

Ah! voil&#224;, voil&#224; ton orgueil! c'est cela qui te perdra, Genevi&#232;ve. Tu veux trop te distinguer. Pourquoi n'as-tu pas fait comme les autres? pourquoi, du moment que tu as accept&#233; les hommages de ce jeune homme, ne t'es-tu pas montr&#233;e avec lui au bal et &#224; la promenade? pourquoi ne t'a-t-il pas donn&#233; le bras dans les rues? pourquoi n'as-tu pas confi&#233; &#224; tes amies, &#224; moi, par exemple, qu'il te faisait la cour? Nous aurions su &#224; quoi nous en tenir; et, quand on serait venu nous dire: Genevi&#232;ve a donc un amoureux? nous aurions r&#233;pondu: Certainement! pourquoi Genevi&#232;ve n'aurait-elle pas un amoureux? Croyez-vous qu'elle ait fait un voeu? &#202;tes-vous son h&#233;ritier? Qu'avez-vous &#224; dire? Et l'on n'aurait rien dit, parce que, apr&#232;s tout, cela aurait &#233;t&#233; tout simple. Au lieu de cela, tu as agi sournoisement, tu as voulu conserver ta grande r&#233;putation de vertu et en m&#234;me temps &#233;couter les douceurs d'un homme, tu as gard&#233; ton petit secret fi&#232;rement, tu as accord&#233; des rendez-vous aux Pr&#233;s-Girault. Tu as beau rougir, pardine! tout le monde le sait, va! Ce grand flandrin de bourrelier qui demeure en face, et qui ne fait pas d'autre m&#233;tier que de boire et de bavarder, t'a suivie un beau matin. Il a vu M. Andr&#233; de Morand qui t'attendait au bord de la rivi&#232;re et qui est venu t'offrir son bras, que tu as accept&#233; tout de suite. Le lendemain et tous les jours de la semaine le bourrelier t'a vue sortir &#224; la m&#234;me heure et rentrer tard dans le jour. Il n'&#233;tait pas bien difficile de deviner o&#249; tu allais; toute la ville l'a su au bout de deux jours. Alors on a dit: Voyez-vous cette petite effront&#233;e qui veut se faire passer pour une sainte, qui fait semblant de ne pas oser regarder un homme en face, et qui court les champs avec un marjolet! C'est une hypocrite, une prude: il faut la d&#233;masquer. Et puis on a vu M. Andr&#233; se glisser par les petites rues et venir de ce c&#244;t&#233;-ci. Il est vrai que, pour n'&#234;tre pas trop remarqu&#233;, il sautait le foss&#233; du potager de madame Gaudon et arrivait &#224; ta porte par le derri&#232;re de la ville. Mais vraiment cela &#233;tait bien malin! Je l'ai vu plus de dix fois sauter ce foss&#233;, et je savais bien qu'il n'allait pas faire la cour &#224; madame Gaudon, qui a quatre-vingt-dix ans. Cela me fendait le coeur. Je disais &#224; ces demoiselles: Genevi&#232;ve ne ferait-elle pas mieux de venir avec nous au bal et de danser toute une nuit avec M. Andr&#233; que de le faire entrer chez elle par-dessus les foss&#233;s?

Je vous remercie de cette remarque, Henriette; mais n'auriez-vous pas pu la garder pour vous seule ou me l'adresser &#224; moi-m&#234;me, au lieu d'en faire part &#224; quatre petites filles?

Crois-tu que j'eusse quelque chose &#224; leur apprendre sur ton compte? Allons donc! quand il n'est question que de toi dans tout le d&#233;partement depuis deux mois! Mais je vois que tout cela te f&#226;che, nous en reparlerons une autre fois. Tu es malade, mets-toi au lit.

Non, dit Genevi&#232;ve; je me sens mieux, et je vais me mettre &#224; travailler. Je te remercie de ton z&#232;le, Henriette Je crois que tu as fait pour moi ce que tu as pu. Dor&#233;navant ne t'en inqui&#232;te plus. Je ne m'exposerai plus &#224; &#234;tre insult&#233;e; et, en vivant libre et tranquille chez moi, il me sera fort indiff&#233;rent qu'on s'occupe au dehors de ce qui s'y passe.

Tu as tort, Genevi&#232;ve, tu as tort, je t'assure, de prendre la chose comme tu fais. Je t'en prie, &#233;coute un bon conseil

Oui, ma ch&#232;re, un autre jour, dit Genevi&#232;ve en l'embrassant d'un air un peu imp&#233;rieux, pour lui faire comprendre qu'elle e&#251;t &#224; se retirer. Henriette le comprit en effet et se retira assez piqu&#233;e. Elle avait trop bon coeur pour renoncer &#224; d&#233;fendre ardemment Genevi&#232;ve en toute rencontre; mais elle &#233;tait femme et grisette. Elle avait &#233;t&#233; souvent, comme elle le disait elle-m&#234;me, victime de la calomnie, et elle ne se m&#233;fiait pas assez d'un certain plaisir involontaire en voyant Genevi&#232;ve, dont la gloire l'avait si longtemps &#233;clips&#233;e, tomber dans la m&#234;me disgr&#226;ce aux yeux du public.

Genevi&#232;ve, rest&#233;e seule, s'aper&#231;ut que la franchise d'Henriette lui avait fait du bien. En &#233;largissant la blessure de son orgueil, les reproches et les consolations de la couturi&#232;re lui avaient inspir&#233; un profond d&#233;dain pour les basses attaques dont elle &#233;tait l'objet. Deux mois auparavant, Genevi&#232;ve, heureuse surtout d'&#234;tre ignor&#233;e et oubli&#233;e, n'e&#251;t pas aussi courageusement m&#233;pris&#233; la sotte col&#232;re de ces oisifs. Mais depuis qu'une rapide &#233;ducation avait retremp&#233; son esprit, elle sentait de jour en jour grandir sa force et sa fiert&#233;. Peut-&#234;tre se glissait-il secr&#232;tement un peu de vanit&#233; dans la comparaison qu'elle faisait entre elle et toutes ces mesquines jalousies de province, o&#249; les plus importants &#233;taient les plus sots, et o&#249; elle ne trouvait &#224; aucun &#233;tage un esprit &#224; la hauteur du sien. Mais ce sentiment involontaire de sa sup&#233;riorit&#233; &#233;tait bien pardonnable au milieu de l'effervescence d'un cerveau subitement &#233;clair&#233; du jour &#233;tincelant de la science. Genevi&#232;ve gravissait si vite des hauteurs inaccessibles aux autres, qu'elle avait le vertige et ne voyait plus tr&#232;s-clairement ce qui se passait au-dessous d'elle.

Elle se persuada que les clameurs d'une populace d'idiots ne monteraient pas jusqu'&#224; elle, et qu'elle &#233;tait invuln&#233;rable &#224; de pareilles atteintes. Elle aurait eu raison s'il y avait au ciel ou sur la terre une puissance &#233;quitable occup&#233;e de la d&#233;fense des justes et de la r&#233;pression des impudents; mais elle se trompait, car les justes sont faibles et les impudents sont en nombre. Elle s'assit tranquillement aupr&#232;s de la fen&#234;tre et se mit &#224; travailler. Le soleil couchant envoyait de si vives lueurs dans sa chambre, que tout prenait une couleur de pourpre, et les murailles blanches de son modeste atelier, et sa robe de guingan, et les p&#226;les feuilles de rose que ses petites mains &#233;taient en train de d&#233;couper. Cette riche lumi&#232;re eut une influence soudaine sur ses id&#233;es. Genevi&#232;ve avait toujours eu un vague sentiment de la po&#233;sie; mais elle n'avait jamais aussi nettement aper&#231;u le rapport qui unit les impressions de l'esprit et les beaut&#233;s ext&#233;rieures de la nature. Cette puissance se r&#233;v&#233;la soudainement &#224; elle en cet instant. Une &#233;motion d&#233;licieuse, une joie inconnue, succ&#233;d&#232;rent &#224; ses ennuis. Tout en travaillant avec ardeur, elle s'&#233;leva au-dessus d'elle-m&#234;me et de toutes les choses r&#233;elles qui l'entouraient, pour vouer un culte enthousiaste au nouveau Dieu du nouvel univers d&#233;roul&#233; devant elle, et tout en s'unissant &#224; ce Dieu dans un transport po&#233;tique, ses mains cr&#233;&#232;rent la fleur la plus parfaite qui f&#251;t jamais &#233;close dans son atelier.

Quand le soleil se fut cach&#233; derri&#232;re les toits de briques et les massifs de noyers qui encadraient l'horizon, Genevi&#232;ve posa son ouvrage et resta longtemps &#224; contempler les tons orang&#233;s du ciel et les lignes d'or p&#226;le qui le traversaient. Elle sentit ses yeux humides et sa t&#234;te br&#251;lante. Quand elle quitta sa chaise, elle &#233;prouva de vives douleurs dans tous les membres et quelques frissons nerveux. Genevi&#232;ve &#233;tait d'une complexion extr&#234;mement d&#233;licate: les &#233;motions de la journ&#233;e, la surprise, la col&#232;re, la fiert&#233;, l'enthousiasme, en se succ&#233;dant avec rapidit&#233;, l'avaient bris&#233;e de fatigue. Elle s'aper&#231;ut qu'elle avait r&#233;ellement la fi&#232;vre, et se mit au lit. Alors elle tomba dans les r&#234;veries vagues d'un demi-sommeil et perdit tout &#224; fait le sentiment de la r&#233;alit&#233;.



X.

Henriette, en quittant Genevi&#232;ve, &#233;tait all&#233;e, pour calmer son petit ressentiment, &#233;couter un sermon du vicaire. Ce vicaire avait beaucoup de r&#233;putation dans le pays, et passait pour un jeune Bourdaloue, quoique le moindre vieux cur&#233; de hameau pr&#234;ch&#226;t beaucoup plus sens&#233;ment dans son langage rustique. Mais, heureusement pour sa gloire, le vicaire de L avait fait divorce avec le naturel et la simplicit&#233;. Son accent th&#233;&#226;tral, son d&#233;bit ronflant, ses comparaisons ampoul&#233;es, et surtout la s&#251;ret&#233; de sa m&#233;moire, lui avaient valu un succ&#232;s incontest&#233;, non-seulement parmi les d&#233;votes, mais encore parmi les femmes &#233;rudites de l'endroit. Quant aux auditeurs des basses classes, ils ne comprenaient absolument rien &#224; son &#233;loquence, mais ils admiraient sur la foi d'autrui.

Ce jour-l&#224; le pr&#233;dicateur, faute de sujet, pr&#234;cha sur la charit&#233;. Ce n'&#233;tait pas un bon jour, il y avait peu de beau monde. Il y eut peu de m&#233;taphores, et l'amplification fut n&#233;glig&#233;e; le sermon fut donc un peu plus intelligible que de coutume, et Henriette saisit quelques lieux communs qui furent d&#233;bit&#233;s d'ailleurs avec aplomb, d'une voix sonore, et sans le moindre lapsus linguae. On sait qu'en province le lapsus linguae est l'&#233;cueil des orateurs, et qu'il leur importe peu de manquer absolument d'id&#233;es, pourvu que les mots abondent toujours et se succ&#232;dent sans h&#233;sitation.

Henriette fut donc &#233;mue et entra&#238;n&#233;e, d'autant plus que le sujet du sermon s'appliquait pr&#233;cis&#233;ment &#224; la situation de son coeur. Ce coeur n'avait rien de m&#233;chant, et donnait de continuels d&#233;mentis &#224; un caract&#232;re arrogant et jaloux. La pens&#233;e de Genevi&#232;ve malheureuse et m&#233;connue le remplit de regrets et de remords. Le sermon termin&#233;, Henriette r&#233;solut d'aller trouver son amie, et de r&#233;parer, autant qu'il serait en elle, le chagrin que ses consolations, moiti&#233; affectueuses, moiti&#233; am&#232;res, avaient d&#251; lui causer.

Elle prit &#224; peine le temps de souper et courut chez la jeune fleuriste. Elle frappa, on ne lui r&#233;pondit pas. La clef avait &#233;t&#233; retir&#233;e; elle crut que Genevi&#232;ve &#233;tait sortie; mais au moment de s'en aller une autre id&#233;e lui vint: elle pensa que Genevi&#232;ve &#233;tait enferm&#233;e avec son amant, et elle regarda &#224; travers la serrure.

Mais elle ne vit qu'une chandelle qui achevait de se consumer dans l'&#226;tre de la chemin&#233;e, et le profond silence qui r&#233;gnait dans l'appartement lui fit pressentir la r&#233;alit&#233;. Elle poussa donc la porte avec une force un peu m&#226;le, et la serrure, faible et us&#233;e, c&#233;da bient&#244;t. Elle trouva Genevi&#232;ve assez malade pour avoir &#224; peine la force de lui r&#233;pondre; et tandis qu'elle se rendormait avec l'apathie que donne la fi&#232;vre, la bonne couturi&#232;re se h&#226;ta d'aller chercher les couvertures de son propre lit pour l'envelopper. Ensuite elle alluma du feu, fit bouillir des herbes, acheta du sucre avec l'argent gagn&#233; dans sa journ&#233;e, et, s'installant aupr&#232;s de son amie, lui pr&#233;para des tisanes de sa composition, auxquelles elle attribuait un pouvoir infaillible.

La nuit &#233;tait tout &#224; fait venue, et le coucou de la maison sonnait neuf heures, lorsque Henriette entendit ouvrir la premi&#232;re porte de l'appartement de Genevi&#232;ve. La p&#233;n&#233;tration naturelle &#224; son sexe lui fit deviner la personne qui s'approchait, et elle courut &#224; sa rencontre dans la grande salle vide qui servait d'antichambre &#224; l'atelier de la fleuriste.

Le lecteur n'est sans doute pas moins p&#233;n&#233;trant qu'Henriette, et comprend fort bien qu'Andr&#233;, n'ayant pas vu Genevi&#232;ve de la journ&#233;e, et r&#244;dant depuis deux heures sous sa fen&#234;tre sans qu'elle s'en aper&#231;ut, ne pouvait se d&#233;cider &#224; retourner chez lui sans avoir au moins &#233;chang&#233; un mot avec elle. Quoique l'heure f&#251;t indue pour se pr&#233;senter chez une grisette sage, il monta, et il s'approchait presque aussi tremblant que le jour o&#249; il avait frapp&#233; pour la premi&#232;re fois &#224; sa porte.

Il fut contrari&#233; de rencontrer Henriette; mais il esp&#233;ra qu'elle se retirerait, et il la saluait en silence, lorsqu'elle le prit presque au collet, et, l'entra&#238;nant au bout de la chambre, Il faut que je vous parle, monsieur Andr&#233;, dit-elle vivement; asseyons-nous.

Andr&#233; c&#233;da tout interdit, et Henriette parla ainsi:

D'abord il faut vous dire que Genevi&#232;ve est malade, bien malade.

Andr&#233; devint p&#226;le comme la mort.

Oh! cependant ne soyez pas effray&#233;, reprit Henriette, je suis l&#224;; j'aurai soin d'elle; je ne la quitterai pas d'une minute; elle ne manquera de rien.

Je le crois, ma ch&#232;re demoiselle, dit Andr&#233;, &#233;perdu; mais ne pourrais-je savoir quelle est donc sa maladie? depuis quand? Je vais

Non pas, non pas, dit Henriette en le retenant; elle dort dans ce moment-ci, et vous ne la verrez pas avant de m'avoir entendue. Ce sont des choses d'importance que j'ai &#224; vous dire, monsieur Andr&#233;, il faut y faire attention.

Au nom du ciel! parlez, mademoiselle, s'&#233;cria Andr&#233;.

Eh bien! reprit Henriette d'un ton solennel, il faut que vous sachiez que Genevi&#232;ve est perdue.

Perdue! juste ciel elle se meurt!

Andr&#233; s'&#233;tait lev&#233; brusquement, il retomba an&#233;anti sur sa chaise.

Non, non, vous vous trompez, dit Henriette en le secouant, elle ne se meurt pas; c'est sa r&#233;putation qui est morte, monsieur, et c'est vous qui l'avez tu&#233;e!

Mademoiselle, dit Andr&#233; vivement, que voulez-vous dire? Est-ce une m&#233;chante plaisanterie?

Non, monsieur, r&#233;pondit Henriette en prenant son air majestueux; je ne plaisante pas. Vous faites la cour &#224; Genevi&#232;ve, et elle vous &#233;coute. Ne dites pas non; tout le monde le sait, et Genevi&#232;ve en est convenue avec moi aujourd'hui.

Andr&#233;, confondu, garda le silence.

Eh bien! reprit Henriette avec chaleur, croyez-vous ne pas faire tort &#224; une fille en venant tous les jours chez elle, en lui donnant des rendez-vous dans les pr&#233;s? Vous draguez jour et nuit autour de sa maison, soit pour entrer, soit pour vous donner l'air d'&#234;tre re&#231;u &#224; toutes les heures.

Qui a dit cette impertinence? s'&#233;cria Andr&#233;; qui a invent&#233; cette fausset&#233;?

C'est moi qui ai dit cette impertinence, r&#233;pondit Henriette intr&#233;pidement, et je n'invente aucune fausset&#233;. Je vous ai vu vingt fois traverser le jardin d'en face, et je sais que tous les jours vous passez deux ou trois heures dans la chambre de Genevi&#232;ve.

Eh bien! que vous importe? s'&#233;cria Andr&#233;, chez qui la timidit&#233; &#233;tait souvent vaincue par une humeur irritable. De quel droit vous m&#234;lez-vous de ce qui se passe entre Genevi&#232;ve et moi? &#202;tes-vous la m&#232;re ou la tutrice de l'un de nous?

Non, dit Henriette en &#233;levant la voix; mais je suis l'amie de Genevi&#232;ve, et je vous parle en son nom.


En son nom? dit Andr&#233;, effray&#233; de l'emportement qu'il venait de montrer.

Et au nom de son honneur, qui est perdu, je vous dis.

Et vous avez tort d'oser le dire, repartit Andr&#233; en col&#232;re, car c'est un mensonge inf&#226;me.

Henriette, en col&#232;re &#224; son tour, frappa du pied.

Comment! s'&#233;cria-t-elle, vous avez le front de dire que vous ne lui faites pas la cour, quand cette pauvre enfant est diffam&#233;e et montr&#233;e au doigt dans toute la ville, quand les demoiselles de la premi&#232;re soci&#233;t&#233; refusent de d&#238;ner sur l'herbe avec elle et lui tournent le dos d&#232;s qu'elle ouvre la bouche; quand tous les gar&#231;ons crient qu'il faut l'insulter en public, qu'elle le m&#233;rite pour avoir tromp&#233; tout le monde et pour avoir m&#233;pris&#233; ses &#233;gaux!

Qu'ils y viennent! s'&#233;cria Andr&#233; transport&#233; de col&#232;re.

Ils y viendront, et vous aurez beau monter la garde et en assommer une douzaine, Genevi&#232;ve l'aura entendu, tout le monde autour d'elle l'aura r&#233;p&#233;t&#233;; la blessure sera sans rem&#232;de: elle aura re&#231;u le coup de la mort.

Mon Dieu! mon Dieu! s'&#233;cria Andr&#233; en joignant les mains, que je suis malheureux! Quoi! Genevi&#232;ve est d&#233;sol&#233;e &#224; ce point! sa vie est en danger peut-&#234;tre, et j'en suis la cause!

Vous devez en avoir du regret, dit Henriette.

Ah! si tout mon sang pouvait racheter sa vie! si le sacrifice de toutes mes esp&#233;rances pouvait assurer son repos!

Eh bien! eh bien! dit Henriette d'un air profond&#233;ment &#233;mu, si cela est vrai, de quoi vous affligez-vous? qu'y a-t-il de d&#233;sesp&#233;r&#233;?

Mais que faire? dit Andr&#233; avec angoisse.

Comment! vous le demandez? Aimez-vous Genevi&#232;ve?

Peut-on en douter? Je l'aime plus que ma vie!

&#202;tes-vous un homme d'honneur?

Pourquoi cette question, mademoiselle?

Parce que si vous aimiez Genevi&#232;ve, et si vous &#233;tiez un honn&#234;te homme, vous l'&#233;pouseriez.

Andr&#233;, &#233;perdu, fit une grande exclamation et regarda Henriette d'un air effar&#233;.


Eh bien! s'&#233;cria-t-elle, voil&#224; votre r&#233;ponse? C'est celle de tous les hommes. Monstres que vous &#234;tes! que Dieu vous confonde!

Ma r&#233;ponse! dit Andr&#233; lui prenant la main avec force; ai-je r&#233;pondu? puis-je r&#233;pondre? Genevi&#232;ve consentirait-elle jamais &#224; m'&#233;pouser?

Comment! dit Henriette avec un &#233;clat de rire, si elle consentirait! une fille dans sa position, et qui sans cela serait forc&#233;e de quitter le pays!

Oh! non, jamais, si cela d&#233;pend de moi! s'&#233;cria Andr&#233;, &#233;perdu de terreur et de joie. L'&#233;pouser, moi! elle consentirait &#224; m'&#233;pouser!

Ah! vous &#234;tes un bon enfant, s'&#233;cria Henriette se jetant &#224; son cou, transport&#233;e de joie et d'orgueil en voyant le succ&#232;s de son entreprise. Ah &#231;a! mon bon monsieur Andr&#233;, votre p&#232;re donnera-t-il son consentement?

Andr&#233; p&#226;lit et recula d'&#233;pouvante au seul nom de son p&#232;re. Il resta silencieux et atterr&#233; jusqu'&#224; ce qu'Henriette renouvela sa question; alors il r&#233;pondit non d'un air sombre, et ils se regard&#232;rent tous deux avec consternation, ne trouvant plus un mot &#224; dire pour se rassurer mutuellement.

Enfin Henriette, ayant r&#233;fl&#233;chi, lui demanda quel &#226;ge il avait. Vingt-cinq ans, r&#233;pondit-il.

Eh bien! vous &#234;tes majeur; vous pouvez vous passer de son consentement.

Vous avez raison, dit-il, enchant&#233; de cet exp&#233;dient, je m'en passerai; j'&#233;pouserai Genevi&#232;ve, sans qu'il le sache.

Oh! dit Henriette en secouant la t&#234;te, il faut pourtant bien qu'il vous donne le moyen de payer vos habits de noces Mais, j'y pense, n'avez-vous pas l'h&#233;ritage de votre m&#232;re?

Sans doute, r&#233;pondit-il, frapp&#233; d'admiration; j'ai droit &#224; soixante mille francs.

Diable! s'&#233;cria Henriette, c'est une fortune. O ma bonne Genevi&#232;ve! &#244; mon cher Andr&#233;! comme vous allez &#234;tre heureux! et comme je serai contente d'avoir arrang&#233; votre mariage.

Excellente fille! s'&#233;cria Andr&#233; &#224; son tour, sans vous je ne me serais jamais avis&#233; de tout cela et je n'aurais jamais os&#233; esp&#233;rer un pareil sort. Mais &#234;tes-vous s&#251;re que Genevi&#232;ve ne refusera pas?

Que vous &#234;tes fou! Est-ce possible, quand elle est malade de chagrin? Ah! cette nouvelle-l&#224; va lui rendre la vie!

Je crois r&#234;ver, dit Andr&#233; en baisant les mains d'Henriette; oh je ne pouvais pas me le persuader; j'aurais trop craint de me tromper. Et pourtant elle m'&#233;coutait avec tant de bont&#233;! elle prenait ses le&#231;ons avec tant d'ardeur! O Genevi&#232;ve! que ton silence et le calme de tes grands yeux m'ont donn&#233; de craintes et d'esp&#233;rances! Fou et malheureux que j'&#233;tais! je n'osais pas me jeter &#224; ses pieds et lui demander son coeur: le croiriez-vous, Henriette? depuis un an je meurs d'amour pour elle, et je ne savais pas encore si j'&#233;tais aim&#233;! C'est vous qui me l'apprenez, bonne Henriette! Ah! dites-le-moi, dites-le-moi encore!

Belle question! dit Henriette en riant; apr&#232;s qu'une fille a sacrifi&#233; sa r&#233;putation &#224; monsieur, il demande si on l'aime! Vous &#234;tes trop modeste, ma foi! et &#224; la place de Genevi&#232;ve car vous &#234;tes tout &#224; fait gentil avec votre air tendre Mais chut! la voil&#224; qui s'&#233;veille Attendez-moi l&#224;.

Eh! pourquoi n'irais-je pas avec vous? je suis un peu m&#233;decin, moi; je saurai ce qu'elle a; car je suis horriblement inquiet

Ma foi! &#233;coutez, dit Henriette, j'ai envie de vous laisser ensemble: elle n'a pas d'autre mal que le chagrin; quand vous lui aurez dit que vous voulez l'&#233;pouser, elle sera gu&#233;rie. Je crois que cette parole-l&#224; vaudra mieux que toutes mes tisanes Allez, allez, d&#233;p&#234;chez-vous de la rassurer Je m'en vais je reviendrai savoir le r&#233;sultat de la conversation.

Oh! pour Dieu, ne me laissez pas ainsi, dit Andr&#233; effray&#233;; je n'oserai jamais me pr&#233;senter devant elle maintenant et lui dire ce qui m'am&#232;ne, si vous ne l'avertissez pas un peu.

Comme vous &#234;tes timide! dit Henriette &#233;tonn&#233;e: vraiment voil&#224; des amoureux bien avanc&#233;s, et c'est bien la peine de dire tant de mal de vous deux! Les pauvres enfants! Allons, je vais toujours voir comment va la malade.

Henriette entra dans la chambre de son amie; Andr&#233; resta seul dans l'obscurit&#233;, le coeur bondissant de trouble et de joie.



XI.

La maladie de Genevi&#232;ve n'&#233;tait pas s&#233;rieuse; une irritation momentan&#233;e lui avait caus&#233; un assez violent acc&#232;s de fi&#232;vre, mais d&#233;j&#224; son sang &#233;tait calm&#233;, sa t&#234;te libre, et il ne lui restait de cette crise qu'une grande fatigue et un peu de faiblesse dans la m&#233;moire.

Elle s'&#233;tonna de voir Henriette la soulever dans ses bras, l'accabler de questions et lui pr&#233;senter son infaillible tisane. Sa surprise augmenta lorsque Henriette, toujours dispos&#233;e &#224; l'amplification, lui parla de sa maladie, du danger qu'elle avait couru. Eh! mon Dieu, dit la jeune fille, depuis quand donc suis-je ainsi?

Depuis trois heures au moins, r&#233;pondit Henriette.

Ah! oui! reprit Genevi&#232;ve en souriant; mais rassure-toi, je ne suis pas encore perdue; j'ai la t&#234;te un peu lourde, l'estomac un peu faible, et voil&#224; tout. Je crois que si je pouvais avoir un bouillon, je serais tout &#224; fait sauv&#233;e.

J'ai un bouillon tout pr&#234;t sur le feu; le voici, dit Henriette en s'empressant autour du lit de Genevi&#232;ve avec la satisfaction d'une personne contente d'elle-m&#234;me. Mais j'ai quelque chose de mieux que cela; c'est une grande nouvelle &#224; t'annoncer.

Ah! merci, ma ch&#232;re enfant, donne-moi ce bouillon, mais garde ta grande nouvelle, j'en ai assez pour aujourd'hui: tout ce qui peut se passer dans cette jolie ville m'est indiff&#233;rent; je ne veux que tes soins et ton amiti&#233;. Pas de nouvelle, je t'en prie.

Tu es ingrate, Genevi&#232;ve; si tu savais de quoi il s'agit! Mais je ne veux pas te d&#233;sob&#233;ir, puisque tu me d&#233;fends de parler. Je suppose aussi que tu aimeras mieux entendre cela de sa bouche que de la mienne.

De sa bouche? dit Genevi&#232;ve en levant vers elle sa jolie t&#234;te p&#226;le coiff&#233;e d'un bonnet de mousseline blanche; de qui parles-tu? est-tu folle ce soir? C'est toi qui as la fi&#232;vre, ma ch&#232;re fille.

Oh! tu fais semblant de ne pas me comprendre, r&#233;pondit Henriette; cependant, quand je parle de lui, tu sais bien que ce n'est pas d'un autre. Allons, apprends la v&#233;rit&#233;: il attend que tu veuilles le recevoir; il est l&#224;.

Comment, il est l&#224;! Qui est l&#224;, chez moi, &#224; cette heure-ci?

M. Andr&#233; de Morand; est-ce que tu as oubli&#233; son nom pendant ta maladie?

Henriette, Henriette! dit tristement Genevi&#232;ve, je ne vous comprends pas; vous &#234;tes en m&#234;me temps bonne et m&#233;chante: pourquoi cherchez-vous &#224; me tourmenter? Vous me trompez; M. de Morand ne vient jamais chez moi le soir, il n'est pas ici.

Il est ici, dans la chambre &#224; c&#244;t&#233;. Je te le jure sur l'honneur, Genevi&#232;ve.

En ce cas, dis-lui, je t'en prie, que je suis malade et que j'aurai le plaisir de le voir un autre jour.

Oh! cela est impossible; il a quelque chose de trop important &#224; te dire; il faut qu'il te parle tout de suite, et tu en seras bien aise. Je vais le faire entrer.

Non, Henriette. Je ne le veux pas. Ne voyez-vous pas que je suis couch&#233;e, et trouvez-vous qu'il soit convenable &#224; une fille de recevoir ainsi la visite d'un homme? Il est impossible que M. de Morand ait quelque chose de si press&#233; &#224; me dire.

Cela est certain pourtant. Si tu le renvoies, il en sera d&#233;sesp&#233;r&#233;, et toi-m&#234;me tu t'en repentiras.

Cette journ&#233;e est un r&#234;ve, dit Genevi&#232;ve d'un ton m&#233;lancolique, et je dois me r&#233;signer &#224; tomber de surprise en surprise. Reste pr&#232;s de moi, Henriette; je vais m'habiller et recevoir M. de Morand.

Tu es trop faible pour te lever, ma ch&#232;re: quand on est malade, on peut bien causer en bonnet de nuit avec son futur mari; vas-tu faire la prude?

Je consens &#224; passer pour une prude, dit Genevi&#232;ve avec fermet&#233;; mais je veux me lever.

En peu d'instants elle fut habill&#233;e et passa dans son atelier. Henriette la fit asseoir sur le seul fauteuil qui d&#233;cor&#226;t ce modeste appartement, l'enveloppa de son propre manteau, lui mit un tabouret sous les pieds, l'embrassa et appela Andr&#233;.

Genevi&#232;ve ne comprenait rien &#224; ses mani&#232;res &#233;tranges et &#224; ses affectations de solennit&#233;. Elle fut encore plus surprise lorsque Andr&#233; entra d'un air timide et irr&#233;solu, la regarda tendrement sans rien dire, et, pouss&#233; par Henriette, finit par tomber &#224; genoux devant elle.

Qu'est-ce donc? dit Genevi&#232;ve embarrass&#233;e; de quoi me demandez-vous pardon, monsieur le marquis? Vous n'avez aucun tort envers moi.

Je suis le plus coupable des hommes, r&#233;pondit Andr&#233; en t&#226;chant de prendre sa main qu'elle retira doucement, et le plus malheureux, ajouta-t-il, si vous me refusez la permission de r&#233;parer mes crimes.

Quels crimes avez-vous commis? dit Genevi&#232;ve avec une douceur un peu froide. Henriette, je crains bien que vous n'ayez fait ici quelque folie et importun&#233; M. de Morand des ridicules histoires de ce matin; s'il en est ainsi

N'accusez pas Henriette, interrompit Andr&#233;: c'est notre meilleure amie; elle m'a averti de ce que j'aurais d&#251; pr&#233;voir et emp&#234;cher; elle m'a appris les calomnies dont vous &#233;tiez l'objet, gr&#226;ce &#224; mon imprudence; elle m'a dit le chagrin auquel vous &#233;tiez livr&#233;e.

Elle a menti, dit Genevi&#232;ve avec un rire forc&#233;; je n'ai aucun chagrin, monsieur Andr&#233;, et je ne pense pas que dans tout ceci il y ait le moindre sujet d'affliction pour vous et pour moi.

Ne l'&#233;coutez pas, dit Henriette; voil&#224; comme elle est, orgueilleuse au point de mourir de chagrin plut&#244;t que d'en convenir! Au reste, je vois que c'est ma pr&#233;sence qui la rend si froide avec vous; je m'en vais faire un tour, je reviendrai dans une heure, et j'esp&#232;re qu'elle sera plus gentille avec moi. Au revoir, Genevi&#232;ve la princesse. Tu es une m&#233;chante; tu m&#233;connais tes amis.

Elle sortit en faisant des signes d'intelligence &#224; Andr&#233;. Genevi&#232;ve fut choqu&#233;e de son d&#233;part autant que de ses discours; mais elle pensa qu'il y aurait de l'affectation &#224; la retenir, puisque tous les jours elle recevait Andr&#233; t&#234;te &#224; t&#234;te.

Quand ils furent seuls ensemble, Andr&#233; se sentit fort embarrass&#233;. L'air &#233;tonn&#233; de Genevi&#232;ve n'encourageait gu&#232;re la d&#233;claration qu'il avait &#224; lui faire; enfin, il rassembla tout son courage, et lui offrit son coeur, son nom et sa petite fortune en r&#233;paration du tort immense qu'il lui avait fait par ses assiduit&#233;s.

Genevi&#232;ve fut moins &#233;tonn&#233;e qu'elle ne l'e&#251;t &#233;t&#233; la veille, d'une semblable ouverture: le caquet d'Henriette l'avait pr&#233;par&#233;e &#224; tout. Elle n'entendit pas sans plaisir les offres du jeune marquis. Elle avait con&#231;u pour lui une affection v&#233;ritable, une haute estime; et quoiqu'elle n'e&#251;t jamais d&#233;sir&#233; lui inspirer un sentiment plus vif, elle &#233;tait flatt&#233;e d'une r&#233;solution qui annon&#231;ait un attachement s&#233;rieux. Mais elle pensa bient&#244;t qu'Andr&#233; c&#233;dait &#224; un exc&#232;s de d&#233;licatesse dont il pourrait avoir &#224; se repentir. Elle lui r&#233;pondit donc, avec calme et sinc&#233;rit&#233;, qu'elle ne se croyait pas assez peu de chose pour que son honneur f&#251;t &#224; la disposition des sots et des bavards, que leurs propos ne l'atteignaient point, et qu'il n'avait pas plus &#224; r&#233;parer sa conduite qu'elle &#224; rougir de la sienne.

Je le sais, lui r&#233;pondit-il, mais souvenez-vous de ce que vous m'avez dit un jour. Vous &#234;tes sans famille, sans protection; les m&#233;chants peuvent vous nuire et rendre votre position insoutenable. Vous aviez raison, mademoiselle; vous voyez qu'on vous menace; j'aurai beau me multiplier pour vous d&#233;fendre, l'insulte n'en arrivera pas moins jusqu'&#224; vous. Il suffit d'un mot pour que mon bras vous soit une &#233;gide et r&#233;duise vos ennemis au silence. Ce mot fera en m&#234;me temps le bonheur de ma vie; si ce n'est par amiti&#233; pour moi, dites-le au moins par int&#233;r&#234;t pour vous-m&#234;me.

Non, monsieur Andr&#233;, r&#233;pondit doucement Genevi&#232;ve en lui laissant prendre sa main, ce mot ne ferait pas le bonheur de votre vie; au contraire, il vous rendrait peut-&#234;tre &#233;ternellement malheureux. Je suis pauvre, sans naissance; malgr&#233; vos soins, j'ai encore bien peu d'&#233;ducation: je vous serais trop inf&#233;rieure, et comme je suis orgueilleuse, je vous ferais peut-&#234;tre souffrir beaucoup. D'ailleurs votre famille ferait sans doute des difficult&#233;s pour me recevoir, et je ne pourrais me r&#233;soudre &#224; supporter ses d&#233;dains.

O froide et cruelle Genevi&#232;ve! s'&#233;cria Andr&#233;, vous ne pourriez rien supporter pour moi, quand moi je traverserais l'univers pour contenter un de vos caprices, pour vous donner une fleur ou un oiseau. Ah! vous ne m'aimez pas!

Pourquoi me dites-vous cela? r&#233;pondit Genevi&#232;ve; avez-vous bien besoin de mon amiti&#233;?

Coeur de glace! s'&#233;cria Andr&#233;; vous m'avez parl&#233; avec tant de confiance et de bont&#233;, nous avons pass&#233; ensemble de si douces heures d'&#233;tude et d'&#233;panchement, et vous n'aviez pas m&#234;me de l'amiti&#233; pour moi!

Vous savez bien le contraire, Andr&#233;, lui r&#233;pondit Genevi&#232;ve d'un ton ferme et franc en lui tendant sa main qu'il couvrit de baisers; mais ne pouvez-vous croire &#224; mon amiti&#233; sans m'&#233;pouser? Si l'un de nous doit quelque chose &#224; l'autre, c'est moi qui vous dois une vive reconnaissance pour vos le&#231;ons.

Eh bien! s'&#233;cria Andr&#233;, acquittez-vous avec moi et soyez g&#233;n&#233;reuse! acquittez-vous au centuple, soyez ma femme

C'est un prix bien s&#233;rieux, r&#233;pondit-elle en souriant, pour des le&#231;ons de botanique et de g&#233;ographie? Je ne savais pas qu'en apprenant ces belles choses-l&#224; je m'engageais au mariage

Nous nous y engagions l'un et l'autre aux yeux du monde, dit-Andr&#233;: nous ne l'avions pas pr&#233;vu; mais puisqu'on nous le rappelle, c&#233;dons, vous par raison, moi par amour.

Il pronon&#231;a ce dernier mot si bas que Genevi&#232;ve l'entendit &#224; peine

Je crains, lui dit-elle, que vous ne preniez un mouvement de loyaut&#233; romanesque pour un sentiment plus fort. Si nous &#233;tions du m&#234;me rang, vous et moi, si notre mariage &#233;tait une chose facile et avantageuse &#224; tous deux, je vous dirais que je vous aime assez pour y consentir sans peine. Mais ce mariage sera travers&#233; par mille obstacles: il causera du scandale ou au moins de l'&#233;tonnement; votre p&#232;re s'y opposera peut-&#234;tre, et je ne vois pas quelle raison assez forte nous avons l'un et l'autre pour braver tout cela. Une grande passion nous en donnerait la force et la volont&#233;; mais il n'y a rien de tout cela entre nous, nous n'avons pas d'amour l'un pour l'autre.

Juste ciel! que dit-elle donc? s'&#233;cria Andr&#233; au d&#233;sespoir. Elle ne m'aime pas, et elle ne sait pas seulement que je l'aime!

Pourquoi pleurez-vous? lui dit Genevi&#232;ve avec amiti&#233;. Je vous afflige donc beaucoup? ce n'est pas mon intention.

Et ce n'est pas votre faute non plus, Genevi&#232;ve. Je suis malheureux de n'avoir pas senti plus t&#244;t que vous ne m'aimiez pas; je croyais que vous compreniez mon amour et que vous aviez quelque piti&#233;, puisque vous ne me repoussiez pas.

Est-ce un reproche, Andr&#233;? H&#233;las! je ne le m&#233;rite pas. Il aurait fallu &#234;tre vaine pour croire &#224; votre amour: vous ne m'en avez jamais parl&#233;.

Est-ce possible? Je ne vous ai jamais dit, jamais fait comprendre que je ne vivais que pour vous, que je n'avais que vous au monde?

Ce que vous dites est singulier, dit Genevi&#232;ve apr&#232;s un instant d'&#233;motion et de silence. Pourquoi m'aimez-vous tant? comment ai-je pu le m&#233;riter? qu'ai-je fait pour vous?

Vous m'avez fait vivre, r&#233;pondit Andr&#233;; ne m'en demandez pas davantage. Mon coeur sait pourquoi il vous aime, mais ma bouche ne saurait pas vous l'expliquer; et puis vous ne me comprendriez pas. Si vous m'aimiez, vous ne demanderiez pas pourquoi je vous aime; vous le sauriez comme moi, sans pouvoir le dire.

Genevi&#232;ve garda encore un instant le silence; ensuite elle lui dit:

Il faut que je sois franche. Je vous l'avoue: dans les premiers jours vous &#233;tiez si &#233;mu en entrant ici, et vous paraissiez si afflig&#233; quand je vous priais de cesser vos visites, que je me suis presque imagin&#233; une ou deux fois que vous &#233;tiez amoureux; cela me faisait une esp&#232;ce de chagrin et de peur. Les amours que je connais m'ont toujours paru si malheureux et si coupables que je craignais d'inspirer une passion trop frivole ou trop s&#233;rieuse. J'ai voulu vous fuir et me d&#233;fendre de vos le&#231;ons; mais l'envie d'apprendre a &#233;t&#233; plus forte que moi, et

Quel aveu cruel vous me faites, Genevi&#232;ve! C'est &#224; votre amour pour l'&#233;tude que je dois le bonheur de vous avoir vue pendant ces deux mois! Et moi, je n'y &#233;tais donc pour rien?

Laissez-moi achever, lui dit Genevi&#232;ve en rougissant; comment voulez-vous que je r&#233;ponde &#224; cela? je vous connaissais si peu &#224; pr&#233;sent c'est diff&#233;rent. Je regretterais le ma&#238;tre autant que la le&#231;on

Autant? pas davantage? Ah! vous n'aimez que la science, Genevi&#232;ve; vous avez une intelligence avide, un coeur bien calme

Mais non pas froid, lui dit-elle; je ne m&#233;rite pas ce reproche-l&#224;. Que vous disais-je donc?

Que vous aviez presque devin&#233; mon amour dans les commencements; et qu'ensuite

Ensuite je vous revis tout chang&#233;: vous aviez l'air grave, vous causiez tranquillement; et si vous vous attendrissiez, c'&#233;tait en m'expliquant la grandeur de Dieu et la beaut&#233; de la terre. Alors je me rassurai; j'attribuai vos anciennes mani&#232;res &#224; la timidit&#233; ou &#224; quelques id&#233;es de roman qui s'&#233;taient effac&#233;es &#224; mesure que vous m'aviez mieux connue.

Et vous vous &#234;tes tromp&#233;e, dit Andr&#233;: plus je vous ai vue, plus je vous ai aim&#233;e. Si j'&#233;tais calme, c'est que j'&#233;tais heureux, c'est que je vous voyais tous les jours et que tous les jours je comptais sur un heureux lendemain, c'est que les seuls beaux moments de ma vie sont ceux que j'ai pass&#233;s ici et aux Pr&#233;s-Girault. Ah! vous ne savez pas depuis combien de temps je vous aime, et combien, sans cet amour, je serais rest&#233; malheureux.

Alors Andr&#233;, encourag&#233; par le regard doux et attentif de Genevi&#232;ve, lui raconta les ennuis de sa jeunesse, lui peignit la situation de son esprit et de son coeur avant le jour o&#249; il l'avait vue pour la premi&#232;re fois au bord de la rivi&#232;re. Il lui raconta aussi l'amour qu'il avait eu pour elle depuis ce jour-l&#224;, et Genevi&#232;ve n'y comprit rien.

Comment cela peut-il se passer dans la t&#234;te d'une personne raisonnable? lui dit-elle. J'ai souvent entendu lire &#224; Paris, dans notre atelier, des passages de roman qui ressemblaient &#224; cela; mais je croyais que les livres avaient seuls le privil&#232;ge de nous amuser avec de semblables folies.

Ah! Genevi&#232;ve, lui dit Andr&#233; tristement, il y a dans votre &#226;me une &#233;tincelle encore enfouie. Vous avez la candeur d'un enfant, et ce qu'il y a de plus cruel et de plus doux dans la vie, vous l'ignorez! Ce qu'il y a de plus beau en vous-m&#234;me, rien ne vous l'a encore r&#233;v&#233;l&#233;. C'est que vous n'avez pas encore entendu une voix assez pure pour vous charmer et vous convaincre; c'est que l'amour n'a parl&#233; devant vous qu'une langue grossi&#232;re ou pu&#233;rile. Oh! qu'il serait heureux celui qui vous ferait comprendre ce que c'est qu'aimer! Si vous l'&#233;coutiez, Genevi&#232;ve, s'il pouvait vous initier &#224; ces grands secrets de l'&#226;me comme &#224; une merveille de plus dans les oeuvres du Tout-Puissant, il vous le dirait &#224; genoux, et il mourrait de bonheur le jour o&#249; vous lui diriez:-J'ai compris.

Genevi&#232;ve regarda Andr&#233; en silence comme le jour o&#249; il lui avait parl&#233; pour la premi&#232;re fois des &#233;toiles et de la pluralit&#233; des mondes; elle pressentait encore un monde nouveau, et elle cherchait &#224; le deviner avant d'y engager son coeur. Andr&#233; vit sa curiosit&#233;, et il esp&#233;ra.

Laissez-moi vous expliquer encore ce myst&#232;re. Je n'oserai gu&#232;re parler moi-m&#234;me, je serais trop au-dessous de mon sujet; mais je vous lirai les po&#235;tes qui ont su le mieux ce que c'est que l'amour, et si vous m'interrogez, mon coeur essaiera de vous r&#233;pondre.

Et pendant ce temps, lui dit Genevi&#232;ve en souriant, les m&#233;disants se tairont! on les priera d'attendre, pour recommencer leurs injures, que j aie appris ce que c'est que l'amour, et que je puisse leur dire si je vous aime ou non.

Non, Genevi&#232;ve, on leur dira d&#232;s demain que je vous adore, que vous avez un peu d'amiti&#233; pour moi, que je demande &#224; vous &#233;pouser, et que vous y consentez.

Mais si l'amour ne me vient pas? dit Genevi&#232;ve.

Alors vous ferez, en m'acceptant, un mariage de raison, et je mettrai tous mes soins &#224; vous assurer le bonheur calme que vous craignez de perdre en aimant.

Oh! Andr&#233;, vous &#234;tes bon! dit Genevi&#232;ve en serrant doucement les mains br&#251;lantes d'Andr&#233;; mais je vous crains sans savoir pourquoi. Je ne sais si c'est moi qui suis trop indiff&#233;rente, ou vous qui &#234;tes trop passionn&#233;; j'ai peur de mon ignorance m&#234;me et ne sais quel parti prendre.

Celui que vous dictera votre coeur; n'avez-vous pas seulement un peu de compassion?

Mon coeur me conseille de vous &#233;couter, r&#233;pondit Genevi&#232;ve avec abandon; voil&#224; ce qu'il y a de vrai.

Andr&#233; baisait encore ses mains avec transport lorsque Henriette rentra.

Eh bien! s'&#233;cria-t-elle en voyant la joie de l'un et la s&#233;r&#233;nit&#233; de l'autre, tout est arrang&#233;! A quand la noce?

C'est Genevi&#232;ve qui fixera le jour, r&#233;pondit Andr&#233;. Vous pouvez, ma ch&#232;re Henriette, le dire demain dans toute la ville.

Oh! s'il ne s'agit que de cela, soyez en paix. Il n'est pas minuit; demain, avant midi, il n'y aura pas une mauvaise langue qui ne soit mise &#224; la raison. Oh! quelle joie! quelle bonne nouvelle pour ceux qui t'aiment! Car tu as encore des amis ma bonne Genevi&#232;ve! M. Joseph, qui ne t'aimait pas beaucoup autrefois, il faut l'avouer, se conduit comme un ange maintenant &#224; ton &#233;gard; il ne souffre pas qu'on dise un mot de travers devant lui sur ton compte, et c'est un gaillard qu'est-ce que je dis donc! c'est un brave jeune homme qui sait se faire &#233;couter quand il parle.

C'est par amiti&#233; pour M. Andr&#233; qu'il agit ainsi, dit Genevi&#232;ve; je ne l'en remercie pas moins: tu le lui diras de ma part, car je suppose que tu lui parles quelquefois, Henriette?

Ah! des malices? Comment! tu t'en m&#234;les aussi, Genevi&#232;ve? Il n'y a plus d'enfants! Il faut bien te passer cela, puisque te voila bient&#244;t marquise.

Ne te presse pas tant de me faire ton compliment, ma ch&#232;re, et ne publie pas si vite cette belle nouvelle; c'est encore une plaisanterie; et nous ne savons pas si nous ne ferons pas mieux, M. Andr&#233; et moi, de rester amis comme nous sommes.

Qu'est-ce qu'elle dit l&#224;? s'&#233;cria Henriette; est-ce que vous vous jouez de nous, monsieur le marquis? Est-ce que ce n'&#233;tait pas s&#233;rieusement que vous parliez?

Elle &#233;tait au moment de lui faire une sc&#232;ne; mais il la rassura et lui dit qu'il esp&#233;rait vaincre les h&#233;sitations de Genevi&#232;ve; il la pria m&#234;me de l'aider, et Henriette, en se rengorgeant, r&#233;pondit de tout. N'ai-je pas d&#233;j&#224; bien avanc&#233; vos affaires? dit-elle; sans moi, cette petite sucr&#233;e que voil&#224; aurait toujours fait semblant de ne pas vous comprendre, et vous seriez encore l&#224; &#224; vous morfondre sans oser parler.

Les plaisanteries d'Henriette embarrassaient Genevi&#232;ve; elle se plaignit d'&#234;tre un peu fatigu&#233;e, refusa les offres de sa compagne, qui voulait passer la nuit aupr&#232;s d'elle, l'embrassa tendrement et toucha l&#233;g&#232;rement la main d'Andr&#233; en signe d'adieu.

Comment! c'est comme cela que vous vous s&#233;parez? s'&#233;cria Henriette; un jour de fian&#231;ailles! Par exemple! vous ne vous aimez donc pas?

Qu'est-ce qu'elle veut dire? demanda Andr&#233; &#224; Genevi&#232;ve en s'effor&#231;ant de prendre de l'assurance, mais en tremblant malgr&#233; lui.

Eh! vraiment, on s'embrasse! dit Henriette. De beaux amoureux, qui ne savent pas seulement cela!

Si l'usage l'ordonne, dit Andr&#233; avec &#233;motion, est-ce que vous n'y consentirez pas, mademoiselle?

Mais savez-vous, dit Genevi&#232;ve gaiement, qu'Henriette ira le dire demain dans toute la ville!

Raison de plus, dit Andr&#233; un peu rassur&#233;; ce sera un engagement que vous aurez sign&#233; et qui donnera plus de poids &#224; la nouvelle de notre mariage.

Oh! en ce cas, je refuse, dit-elle; je ne veux rien signer encore.

Eh bien! par amiti&#233;? reprit Andr&#233;, qui d&#233;j&#224; la tenait dans ses bras; comme vous avez embrass&#233; Henriette tout &#224; l'heure?

Par amiti&#233; seulement, r&#233;pondit Genevi&#232;ve en se laissant embrasser.

Andr&#233; fut si troubl&#233; de ce baiser, qu'il comprit &#224; peine ensuite comment il &#233;tait sorti de la chambre. Il se trouva dans la rue avec Henriette sans savoir ce qu'&#233;tait devenu l'escalier. Cependant, lorsqu'il se rappela plus tard cet instant d'enivrement, il s'y m&#234;la un souvenir p&#233;nible. Genevi&#232;ve avait un peu rougi par pudeur; mais son regard &#233;tait rest&#233; serein, sa main fra&#238;che, et son coeur n'avait pas tressailli, C'est ma Galat&#233;e, se disait-il; mais elle ne s'est anim&#233;e que pour regarder les cieux. Descendra-t-elle de son pi&#233;destal, et voudra-t-elle poser ses pieds sur la terre aupr&#232;s de moi?

Cependant l'esp&#233;rance, qui ne manque jamais &#224; la jeunesse, le consola bient&#244;t. Genevi&#232;ve, avec un si noble esprit, ne pouvait pas avoir un coeur insensible; cette tranquillit&#233; d'&#226;me tenait &#224; la chastet&#233; exquise de ses pens&#233;es, &#224; ses habitudes solitaires et recueillies. Il avait d&#233;j&#224; vu se r&#233;aliser un de ses plus beaux r&#234;ves, il &#233;tait le conseil et la lumi&#232;re de cette sainte ignorance; maintenant un voeu plus enivrant lui restait &#224; accomplir, c'&#233;tait de se placer entr-elle et la divinit&#233; universelle qu'il lui avait fait conna&#238;tre. Il fallait cesser d'&#234;tre le pr&#234;tre et devenir le dieu lui-m&#234;me. L'enthousiasme d'Andr&#233;, les palpitations de son coeur allaient au-devant d'un pareil triomphe, et son &#226;me, avide d'&#233;motions tendres, ne pouvait pas croire &#224; l'inertie d'une autre &#226;me.

De son c&#244;t&#233;, Genevi&#232;ve ressentait un peu d'effroi. Les paroles d'Andr&#233;, ses caresses timides, son accent passionn&#233;, lui avaient caus&#233; une sorte de trouble: et quoiqu'elle d&#233;sir&#226;t presque &#233;prouver les m&#234;mes &#233;motions, elle avait, par instants, comme une certaine m&#233;fiance de cette exaltation dont elle n'avait jamais con&#231;u l'id&#233;e et dont elle craignait de n'&#234;tre jamais capable.

Cependant il est si doux de se sentir aim&#233;, que Genevi&#232;ve s'abandonna sans peine &#224; ce bien-&#234;tre nouveau; elle s'habitua &#224; penser qu'elle n'&#233;tait pas seule au monde, qu'une autre &#226;me sympathisait &#224; toute heure avec la sienne, et que d&#233;sormais elle ne porterait plus seule le poids des ennuis et des maux de la vie. Elle fit ces r&#233;flexions en s'habillant le lendemain; et en comparant cette matin&#233;e &#224; la journ&#233;e pr&#233;c&#233;dente, elle s'avoua qu'il lui avait fallu un certain courage pour supporter les soucis de la veille, et que cette nouvelle journ&#233;e s'annon&#231;ait douce et calme sous la protection d'un coeur d&#233;vou&#233;. Apr&#232;s tout, se dit-elle, Andr&#233; est sinc&#232;re: s'il s'exag&#232;re &#224; lui-m&#234;me aujourd'hui l'amour qu'il a pour moi, du moins il lui restera toujours assez d'honn&#234;tet&#233; dans le coeur pour me garder son amiti&#233;. Je ne cesserai pas de la m&#233;riter: pourquoi me l'&#244;terait-il? Et puis, que sais-je? pourquoi refuserais-je de croire aux belles paroles qu'il me dit? Il en sait bien plus que moi sur toutes choses, et il doit mieux juger que moi de l'avenir.

En se parlant ainsi &#224; elle-m&#234;me, et tout en se coiffant devant une petite glace, elle regardait ses traits avec curiosit&#233; et prit m&#234;me son miroir pour l'approcher de la fen&#234;tre; l&#224; elle contempla de pr&#232;s ses joues fines et transparentes comme le tissu d'une fleur, et elle s'aper&#231;ut qu'elle &#233;tait jolie. Quelquefois je l'avais cru, pensa-t-elle, mais je ne savais pas si c'&#233;tait de la jeunesse ou de la beaut&#233;. Cependant pour qu'Andr&#233;, apr&#232;s m'avoir vue un instant, soit rest&#233; amoureux de moi tout un an, il faut bien que j'aie quelque chose de plus que la fra&#238;cheur de mon &#226;ge. Andr&#233; aussi a une jolie figure: comme il avait de beaux yeux hier soir! et comme ses mains sont blanches! Comme il parle bien! Quelle diff&#233;rence entre lui et Joseph, et tous les autres!

Elle resta longtemps pensive devant sa glace, oubliant de relever ses cheveux &#233;pars; ses joues &#233;taient anim&#233;es, et un sourire charmant l'embellissait encore. Elle s'&#233;tait lev&#233;e tard, et la matin&#233;e &#233;tait avanc&#233;e. Andr&#233; entra dans la premi&#232;re pi&#232;ce sans qu'elle l'entend&#238;t, et elle s'aper&#231;ut tout &#224; coup qu'il &#233;tait pass&#233; dans l'atelier; il avait touss&#233; pour l'appeler.

Alors elle se leva si pr&#233;cipitamment qu'elle fit tomber son miroir et poussa un cri. Andr&#233;, effray&#233; du bruit que fit la glace en se brisant, et surtout du cri &#233;chapp&#233; &#224; Genevi&#232;ve, crut qu'elle se trouvait mal et s'&#233;lan&#231;a dans sa chambre. Il la trouva debout, v&#234;tue de sa robe blanche et toute couverte de ses longs cheveux noirs. Le premier mouvement de Genevi&#232;ve fut de rire en voyant la terreur d'Andr&#233; pour une si faible cause; mais bient&#244;t elle fut toute confuse de la mani&#232;re dont il la regardait. Il ne l'avait jamais vue si jolie. Le bonnet qu'elle portait toujours, comme les grisettes de L, avait emp&#234;ch&#233; Andr&#233; de savoir si sa chevelure &#233;tait belle. En d&#233;couvrant cette nouvelle perfection, il resta na&#239;vement &#233;merveill&#233;, et Genevi&#232;ve devint toute rouge sous ses longs cheveux fins et lisses qui tombaient le long de ses joues. Allez-vous-en, lui dit-elle, et, pendant que je vais me coiffer, cherchez dans l'atelier une rose que j'ai faite hier soir. La nuit est venue et la fi&#232;vre m'a prise comme je l'achevais. Je ne sais o&#249; je l'aurai laiss&#233;e. Vous l'avez peut-&#234;tre &#233;cras&#233;e sous vos pieds dans vos conf&#233;rences avec Henriette.

Dieu m'en pr&#233;serve! dit Andr&#233;; et, ob&#233;issant &#224; regret, il chercha sur la table de l'atelier. La pr&#233;cieuse rose y &#233;tait n&#233;gligemment couch&#233;e au milieu des outils qui avaient servi &#224; la cr&#233;er. Andr&#233; fit un grand cri, et Genevi&#232;ve, &#233;pouvant&#233;e, s'&#233;lan&#231;a &#224; son tour dans l'atelier avec ses cheveux toujours d&#233;nou&#233;s. Elle trouva Andr&#233; qui tenait la rose entre deux doigts et la contemplait dans une sorte d'extase.

Ah &#231;a! vous avez voulu me rendre la pareille, lui dit-elle. A quel jeu jouons-nous?

Genevi&#232;ve, Genevi&#232;ve! r&#233;pondit-il, voici un chef-d'oeuvre. A quelle heure et sous l'influence de quelle pens&#233;e avez-vous fait cette rose de Bengale? quel sylphe a chant&#233; pendant que vous y travailliez? quel rayon du soleil en a color&#233; les feuilles?

Je ne sais pas ce que c'est qu'un sylphe, r&#233;pondit Genevi&#232;ve; mais il y avait dans ma chambre un rayon de soleil qui me br&#251;lait les yeux, et qui, je crois, m'a donn&#233; la fi&#232;vre. Je ne sais pas comment j'ai pu travailler et penser &#224; tant de choses en m&#234;me temps. Voyons donc cette rose; je ne sais pas comment elle est.

C'est une chose aussi belle dans son genre, r&#233;pondit Andr&#233;, que l'oeuvre d'un grand ma&#238;tre; c'est la nature rendue dans toute sa v&#233;rit&#233; et dans toute sa po&#233;sie. Quelle gr&#226;ce dans ces p&#233;tales mous et p&#226;les! quelle finesse dans l'int&#233;rieur de ce calice! quelle souplesse dans tout ce travail! quelles &#233;toffes merveilleuses employez-vous donc pour cela, Genevi&#232;ve? Certainement les f&#233;es s'en m&#234;lent un peu!

Les demoiselles de la ville me font pr&#233;sent de leurs plus fins mouchoirs de batiste quand ils sont us&#233;s, et avec de la gomme et de la teinture

Je ne veux pas savoir comment vous faites, ne me le dites pas; mais donnez-moi cette rose et ne mettez pas votre bonnet.

Vous &#234;tes fou aujourd'hui! prenez cette rose: c'est en effet la meilleure que j'aie faite. Je ne pensais pas &#224; vous en la faisant.

Andr&#233; la regarda d'un air boudeur et vit sur sa figure une petite grimace moqueuse. Il courut apr&#232;s elle et la saisit au moment o&#249; elle lui jetait la porte au nez. Quand il la tint dans ses bras, il fut fort embarrass&#233;; car il n'osait ni l'embrasser ni la laisser aller. Il vit sur son &#233;paule ses beaux cheveux, qu'il baisa.

Quel &#234;tre singulier! dit Genevi&#232;ve en rougissant. Est-ce qu'on a jamais bais&#233; des cheveux?



XII.

On pense bien qu'Andr&#233; dans ses nouvelles le&#231;ons ne s'en tint pas &#224; la seule science. Ses regards, l'&#233;motion de sa voix, sa main tremblante en effleurant celle de Genevi&#232;ve, disaient plus que ses paroles. Peu &#224; peu Genevi&#232;ve comprit ce langage, et les battements de son coeur y r&#233;pondirent en secret. Apr&#232;s lui avoir r&#233;v&#233;l&#233; les lois de l'univers et l'histoire des mondes, il voulut l'initier &#224; la po&#233;sie, et par la lecture des plus belles pages sut la pr&#233;parer &#224; comprendre Goethe, son po&#235;te favori. Cette &#233;ducation fut encore plus rapide que la pr&#233;c&#233;dente. Genevi&#232;ve saisissait &#224; merveille tous les c&#244;t&#233;s po&#233;tiques de la vie. Elle d&#233;vorait avec ardeur les livres qu'Andr&#233; prenait pour elle dans la petite biblioth&#232;que de M. Forez. Elle se relevait souvent la nuit pour y r&#234;ver en regardant le ciel. Elle appliquait &#224; son amour et &#224; celui d'Andr&#233; les plus belles pens&#233;es de ses po&#235;tes ch&#233;ris; et cette affection, d'abord paisible et douce, se rev&#234;tit bient&#244;t d'un &#233;clat inconnu. Genevi&#232;ve s'&#233;leva jusqu'&#224; son amant; mais cette &#233;galit&#233; ne fut pas de longue dur&#233;e. Plus neuve encore et plus forte d'esprit, elle le d&#233;passa bient&#244;t. Elle apprit moins de choses, mais elle lui prouva qu'elle sentait plus vivement que lui ce qu'elle savait, et Andr&#233; fut p&#233;n&#233;tr&#233; d'admiration et de gratitude; il se sentit heureux bien au del&#224; de ses esp&#233;rances. Il vit na&#238;tre l'enthousiasme dans cette &#226;me virginale, et re&#231;ut dans son sein les premiers &#233;panchements de cet amour qu'il avait enseign&#233;.

Cependant Henriette avait &#233;t&#233; colporter en tous lieux la nouvelle du prochain mariage d'Andr&#233; avec Genevi&#232;ve. Le premier &#224; qui elle en fit part fut Joseph Marteau; et, au grand &#233;tonnement de la couturi&#232;re, celui-ci fit une exclamation de surprise o&#249; n'entrait pas le moindre signe de joie ou d'approbation.

Comment! cela ne vous fait pas plaisir? dit Henriette; vous ne me remerciez pas d'avoir r&#233;ussi &#224; marier votre ami avec la plus jolie et la plus aimable fille du pays?

Joseph secoua la t&#234;te. Cela me para&#238;t, dit-il, la chose la plus folle que vous ayez pu inventer. Quelle diable d'id&#233;e avez-vous eue l&#224;!

Fi! monsieur, je ne comprends pas l'indiff&#233;rence que vous y mettez.

Cela ne m'est pas indiff&#233;rent, r&#233;pondit Joseph. J'en suis fort contrari&#233;, au contraire.

&#202;tes-vous fou aujourd'hui? s'&#233;cria Henriette. Ne vous ai-je pas entendu, hier encore, dire que vous n'estimiez r&#233;ellement Genevi&#232;ve que depuis qu'elle aimait M. Andr&#233;? n'avez-vous pas travaill&#233; vous-m&#234;me &#224; rendre M. Andr&#233; amoureux d'elle? Qui est cause de leur premi&#232;re entrevue? est-ce vous ou moi? Ne m'avez-vous pas pri&#233;e d'amener Genevi&#232;ve chez vous, pour que M. Andr&#233; put la voir?

Mais non pas l'&#233;pouser, reprit Joseph avec une franchise un peu brusque.

Oh! quelle horreur! s'&#233;cria Henriette; je vous comprends maintenant, monsieur; vous &#234;tes un sc&#233;l&#233;rat, et je ne vous reparlerai de ma vie. Juste Dieu! s&#233;duire une fille et l'abandonner, cela vous para&#238;trait naturel et juste; mais l'&#233;pouser quand on l'a perdue de r&#233;putation, vous appelez cela une diable d'id&#233;e, une invention folle! Ah! je vois le danger o&#249; je m'exposais en souffrant vos galanteries; mais, Dieu merci, il est encore temps de m'en pr&#233;server. Pauvres filles que nous sommes! c'est ainsi qu'on abuse de notre candeur et de notre cr&#233;dulit&#233;! Vous n'abuserez pas ainsi de moi, monsieur Joseph; adieu, adieu pour toujours.

Et Henriette s'enfuit furieuse et d&#233;sesp&#233;r&#233;e. Joseph se promit de l'apaiser une autre fois, et il chercha Andr&#233;. Mais pendant bien des jours Andr&#233; fut introuvable. Il passait le temps o&#249; il &#233;tait forc&#233; de quitter Genevi&#232;ve &#224; courir les pr&#233;s comme un fou, et &#224; pleurer d'amour et de joie &#224; l'ombre de tous les buissons. Enfin Joseph le joignit un matin, comme il allait franchir la porte de sa bien-aim&#233;e, et, &#224; son grand d&#233;plaisir, il l'entra&#238;na dans le jardin voisin.

Ah &#231;&#224;! lui dit-il, es-tu fou? Qu'est-ce qui t'arrive? Dois-je en croire les bavardages d'Henriette et ceux de toute la ville? as-tu l'intention s&#233;rieuse d'&#233;pouser Genevi&#232;ve?

Certainement, r&#233;pondit Andr&#233; avec candeur. Quelle question me fais-tu l&#224;?

Allons, dit Joseph, c'est une folie de jeune homme, &#224; ce que je vois; mais heureusement il est encore temps d'y songer. As-tu r&#233;fl&#233;chi un peu, mon cher Andr&#233;? sais-tu quel &#226;ge tu as? connais-tu ton p&#232;re? esp&#232;res-tu lui faire accepter une grisette pour belle-fille? crois-tu que tu auras seulement le courage de lui en parler?

Je n'en sais rien, r&#233;pondit Andr&#233; un peu troubl&#233; de cette derni&#232;re question; mais je sais que j'ai droit &#224; un petit h&#233;ritage de ma m&#232;re, et que cela suffira pour m'enrichir au del&#224; de mes besoins et de ceux de Genevi&#232;ve.

Id&#233;e de roman, mon cher! On peut vivre avec moins; mais quand on a v&#233;cu dans une certaine aisance, il est dur de se voir r&#233;duit au n&#233;cessaire. Songes-tu que ton p&#232;re est jeune encore, qu'il peut se remarier, avoir d'autres enfants, te d&#233;sh&#233;riter? Songes-tu que tu auras des enfants toi-m&#234;me, que tu n'as pas d'&#233;tat, que tu n'auras pas de quoi les &#233;lever convenablement, et que la mis&#232;re te tombera sur le corps &#224; mesure que l'amour te sortira du coeur?

Jamais il n'en sortira! s'&#233;cria Andr&#233;, il me donnera le courage de supporter toutes les privations, toutes les souffrances

Bah! bah! reprit Joseph, tu ne sais pas de quoi tu parles; tu n'as jamais souffert, jamais je&#251;n&#233;.

Je l'apprendrai, s'il le faut.

Et Genevi&#232;ve l'apprendra aussi?

Je travaillerai pour elle.

&#192; quoi? Fais-moi le plaisir de me dire &#224; quelle profession tu es propre. As-tu fait ton droit? as-tu &#233;tudi&#233; la m&#233;decine? Pourrais-tu &#234;tre professeur de math&#233;matiques? Saurais-tu au moins faire des bottes, ou m&#234;me tracer un sillon droit avec la charrue?

Je ne sais rien d'utile, je l'avoue, repartit Andr&#233;. Je n'ai v&#233;cu jusqu'ici que de lectures et de r&#234;veries. Je ne suis pas assez fort pour exercer un m&#233;tier; mais le peu que je poss&#232;de pourra me mettre &#224; l'abri du besoin.

Essaies-en, et tu verras.

Je compte en essayer.

Joseph frappa du pied avec chagrin.

Et c'est moi qui t'ai mis cette sottise d'amour en t&#234;te! s'&#233;cria-t-il; je ne me le pardonnerai jamais! Pouvais-je penser que tu prendrais au s&#233;rieux la premi&#232;re occasion de plaisir offerte &#224; ta jeunesse?

J'&#233;tais donc un l&#226;che et un mis&#233;rable &#224; tes yeux? Tu croyais que je consentirais &#224; voir diffamer Genevi&#232;ve sans prendre sa d&#233;fense et sans r&#233;parer le mal que je lui aurais fait!

On n'est pas un l&#226;che et un mis&#233;rable pour cela, dit Joseph en haussant les &#233;paules; je ne crois &#234;tre ni l'un ni l'autre, et pourtant je fais la cour &#224; Henriette; tout le monde le sait, et je la laisse tant qu'elle veut se bercer de l'espoir d'&#234;tre un jour madame Marteau. Je veux &#234;tre son amant, et voil&#224; tout.

Vous pouvez parler d'Henriette avec l&#233;g&#232;ret&#233;; quoi que je n'approuve pas le mensonge, je vous trouve excusable jusqu'&#224; un certain point. Mais &#233;tablissez-vous la moindre comparaison entre elle et Genevi&#232;ve?

Pas la moindre; j'aime Henriette &#224; la folie, et il n'y a pas un cheveu de Genevi&#232;ve qui me tente; je n'entends rien &#224; ces sortes de femmes. Mais je comprends ta situation. Tu es le premier amant de Genevi&#232;ve et tu lui dois plus qu'&#224; toute autre. Rassure-toi cependant; tu ne seras pas le dernier, et il n'y a pas de fille inconsolable.

Je ne connais pas les autres filles, et vous ne connaissez pas Genevi&#232;ve. Nous ne pouvons pas raisonner ensemble l&#224;-dessus; agis avec Henriette comme tu voudras, je me conduirai avec Genevi&#232;ve comme Dieu m'ordonne de le faire.

Joseph s'&#233;puisa en remontrances sans &#233;branler la r&#233;solution de son ami; il le quitta pour aller faire la paix avec Henriette, et se consola de l'imprudence d'Andr&#233; en se disant tout bas: Heureusement ce n'est pas encore fait; la grosse voix du marquis n'a pas encore tonn&#233;.

Cet &#233;v&#233;nement ne se fit pas longtemps attendre. Des amis officieux eurent bient&#244;t inform&#233; M. de Morand de la passion de son fils pour une grisette. Malgr&#233; sa haine pour cette esp&#232;ce de femmes, il s'en inqui&#233;ta peu d'abord. Il fut m&#234;me content, jusqu'&#224; un certain point, de voir Andr&#233; renoncer &#224; ses r&#234;ves d'expatriation. Mais quand on lui eut r&#233;p&#233;t&#233; plusieurs fois que son fils avait manifest&#233; l'intention s&#233;rieuse d'&#233;pouser Genevi&#232;ve, quoiqu'il lui f&#251;t encore impossible de le croire, il commen&#231;a &#224; se sentir m&#233;content de cette esp&#232;ce de bravade, et r&#233;solut d'y mettre fin sur-le-champ. Un matin donc, au moment o&#249; Andr&#233; franchissait, joyeux et l&#233;ger, le seuil de sa maison pour aller trouver Genevi&#232;ve, une main vigoureuse saisit la bride de son petit cheval et le fit m&#234;me reculer. Comme il faisait &#224; peine jour, Andr&#233; ne reconnut pas son p&#232;re au premier coup d'oeil, et, pour la premi&#232;re fois de sa vie, il se mit &#224; jurer contre l'insolent qui l'arr&#234;tait.

Doucement, monsieur, r&#233;pondit le marquis, vous me semblez bien mal appris pour un bel esprit comme vous &#234;tes. Faites-moi le plaisir de descendre de cheval et d'&#244;ter votre chapeau devant votre p&#232;re.

Andr&#233; ob&#233;it; et quand il eut mis pied &#224; terre, le marquis lui ordonna de renvoyer son cheval &#224; l'&#233;curie.

Faut-il le d&#233;brider? demanda le palefrenier.

Non, dit Andr&#233;, qui esp&#233;rait &#234;tre libre au bout d'un instant.

Il faut lui &#244;ter la selle! cria le marquis d'un ton qui ne souffrait pas de r&#233;plique.

Andr&#233; se sentit gagn&#233; par le froid de la peur; il suivit son p&#232;re jusqu'&#224; sa chambre.

O&#249; alliez-vous? lui dit celui-ci en s'asseyant lourdement sur son grand fauteuil de toile d'Orange.

A L, r&#233;pondit Andr&#233; timidement.

Chez qui?

Chez Joseph, r&#233;pondit Andr&#233; apr&#232;s un peu d'h&#233;sitation.

O&#249; allez-vous tous les matins?

Chez Joseph.

O&#249; passez-vous toutes les apr&#232;s-midi?

A la chasse.

D'o&#249; venez-vous si tard tous les soirs? de chez Joseph et de la chasse, n'est-ce pas?

Oui, mon p&#232;re.

Avec votre permission, monsieur le savant, vous en avez menti. Vous n'allez ni chez Joseph ni &#224; la chasse. Auriez-vous en votre possession quelque beau livre &#233;crit sur l'art de mentir! Faites-moi le plaisir d'aller l'&#233;tudier dans votre chambre, afin de vous en acquitter un peu mieux &#224; l'avenir. M'entendez-vous?

Andr&#233;, r&#233;volt&#233; de se voir trait&#233; comme un enfant, h&#233;sita, rougit, p&#226;lit et ob&#233;it. Son p&#232;re le suivit, l'enferma &#224; double tour, mit la clef dans sa poche et s'en fut &#224; la chasse.

Andr&#233;, furieux et d&#233;sol&#233;, maudit mille fois son sort et finit par sauter par la fen&#234;tre. Il s'en alla passer une heure aux pieds de Genevi&#232;ve. Mais, dans la crainte de l'effrayer de la duret&#233; de son p&#232;re, il lui cacha son aventure, et lui donna, pour raison de sa courte visite, une pr&#233;tendue indisposition du marquis.

Le marquis fit bonne chasse, oublia son prisonnier, et rentra assez tard pour lui laisser le temps de rentrer le premier. Lorsqu'il le retrouva sous les verrous il se sentit fort apais&#233; et l'emmena souper assez amicalement avec lui, croyant avoir remport&#233; une grande victoire et signal&#233; sa puissance par un acte &#233;clatant. Andr&#233;, de son c&#244;t&#233;, ne montra gu&#232;re de rancune; il croyait avoir &#233;chapp&#233; &#224; la tyrannie et s'applaudissait de sa r&#233;bellion secr&#232;te comme d'une r&#233;sistance intr&#233;pide. Ils se r&#233;concili&#232;rent en se trompant l'un l'autre et en se trompant eux-m&#234;mes, l'un se flattant d'avoir subjugu&#233;, l'autre s'imaginant avoir d&#233;sob&#233;i.

Le lendemain, Andr&#233; s'&#233;veilla longtemps avant le jour; et, se croyant libre, il allait reprendre la route de L, quand son p&#232;re parut comme la veille, un peu moins menacent seulement.

Je ne veux pas que tu ailles &#224; la ville aujourd'hui, lui dit-il; j'ai d&#233;couvert un taillis tout plein de b&#233;casses. Il faut que tu viennes avec moi en tuer cinq ou six.

Vous &#234;tes bien bon, mon p&#232;re, r&#233;pondit Andr&#233;; mais j'ai promis &#224; Joseph d'aller d&#233;jeuner avec lui

Tu d&#233;jeunes avec lui tous les jours, r&#233;pondit le marquis d'un ton calme et ferme; il se passera fort bien de toi pour aujourd'hui. Va prendre ton fusil et ta carnassi&#232;re.

Il fallut encore qu'Andr&#233; se r&#233;sign&#226;t. Son p&#232;re le tint &#224; la chasse toute la journ&#233;e, lui fit faire dix lieues &#224; pied, et l'&#233;crasa tellement de fatigue, qu'il eut une courbature le lendemain, et que le marquis eut un pr&#233;texte excellent pour lui d&#233;fendre de sortir. Le jour suivant, il l'emmena dans sa chambre, et, ouvrant le livre de ses domaines sur une table, il le for&#231;a de faire des additions jusqu'&#224; l'heure du d&#238;ner. Vers le soir, Andr&#233; esp&#233;rait &#234;tre libre: son p&#232;re le mena voir tondre des moutons.

Le quatri&#232;me jour, Genevi&#232;ve, ne pouvant r&#233;sister &#224; son inqui&#233;tude, lui &#233;crivit quelques lignes, les confia &#224; un enfant du voisinage, qu'elle chargea d'aller les lui remettre. Le message arriva &#224; bon port, quoique Genevi&#232;ve, ne pr&#233;voyant pas la situation de son amant, n'e&#251;t pris aucune pr&#233;caution contre la surveillance du marquis. Le hasard prot&#233;gea le petit page aux pieds nus de Genevi&#232;ve, et Andr&#233; lut ces mots, qui le transport&#232;rent d'amour et de douleur.

Ou votre p&#232;re est dangereusement malade, ou vous l'&#234;tes vous-m&#234;me, mon ami. Je m'arr&#234;te &#224; cette derni&#232;re supposition avec raison et avec d&#233;sespoir. Si vous &#233;tiez bien portant, vous m'&#233;cririez pour me donner des nouvelles de votre p&#232;re et pour m'expliquer les motifs de votre absence, vous &#234;tes donc bien mal, puisque vous n'avez pas la force de penser &#224; moi et de m'&#233;pargner les tourments que j'endure! O Andr&#233;! quatre jours sans te voir, &#224; pr&#233;sent c'est impossible &#224; supporter sans mourir!

Andr&#233; sentit rena&#238;tre son courage. Il viola sans h&#233;sitation la consigne de son p&#232;re, et courut &#224; travers champs jusqu'&#224; la ville. Il arriva plus fatigu&#233; par les terres labour&#233;es, les haies et les foss&#233;s qu'il avait franchis, qu'il ne l'e&#251;t &#233;t&#233; par le plus long chemin. Poudreux et haletant, il se jeta aux pieds de Genevi&#232;ve et lui demanda pardon en la serrant contre son coeur.

Pardonne-moi, pardonne-moi, lui disait-il, oh! pardonne-moi de t'avoir fait souffrir?

Je n'ai rien &#224; vous pardonner, Andr&#233;, lui r&#233;pondit-elle; quels torts pourriez-vous avoir envers moi? Je ne vous accuse pas, je ne vous interroge m&#234;me pas. Comment pourrais-je supposer qu'il y a de votre faute dans ceci? Je vous vois et je remercie Dieu.



XIII.

Cette sainte confiance donna de v&#233;ritables remords &#224; Andr&#233;. Il savait bien qu'avec un peu plus de courage il aurait pu s'&#233;chapper plus t&#244;t; mais il n'osait avouer ni son asservissement ni la tyrannie de son p&#232;re. D&#233;clarer &#224; Genevi&#232;ve les traverses qu'elle avait &#224; essuyer pour devenir sa femme &#233;tait au-dessus de ses forces. Bien des jours se pass&#232;rent sans qu'il p&#251;t se d&#233;cider &#224; sortir de cette difficult&#233;, soit en affrontant la col&#232;re du marquis, soit en &#233;veillant l'effroi et le chagrin dans l'&#226;me tranquille de Genevi&#232;ve. Il erra pendant un mois. On le rencontrait &#224; toutes heures du jour ou de la nuit courant ou plut&#244;t fuyant &#224; travers pr&#233;s ou bois, de la ville au ch&#226;teau et du ch&#226;teau &#224; la ville; ici cherchant &#224; apaiser les inqui&#233;tudes de sa ma&#238;tresse, l&#224; t&#226;chant d'&#233;viter les remontrances paternelles. Au milieu de ces agitations, la force lui manqua; il ne sentit plus que la fatigue de lutter ainsi contre son coeur et contre son caract&#232;re. La fi&#232;vre le prit et le plongea dans le d&#233;couragement et l'inertie.

Jusque-l&#224; il avait r&#233;ussi &#224; faire accepter &#224; Genevi&#232;ve toutes les mauvaises raisons qu'il avait pu inventer pour excuser l'irr&#233;gularit&#233; et la bri&#232;vet&#233; de ses visites. Il &#233;prouva une sorte de satisfaction paresseuse et m&#233;lancolique &#224; se sentir malade; c'&#233;tait une excuse irr&#233;cusable &#224; lui donner de son absence, c'&#233;tait une mani&#232;re d'&#233;chapper &#224; la surveillance et aux reproches du marquis. Le besoin &#233;go&#239;ste du repos parla plus haut un instant que les empressements et les impatiences de l'amour. Il ferma les yeux et s'endormit presque joyeux de n'avoir pas six lieues &#224; faire et autant de mensonges &#224; inventer dans sa journ&#233;e.

Un soir, comme Joseph Marteau, en attendant quelqu'un, fumait un cigare &#224; sa fen&#234;tre, il vit une robe blanche traverser furtivement l'obscurit&#233; de la ruelle et s'arr&#234;ter, comme incertaine, &#224; la petite porte de la maison. Joseph se pencha vers cette ombre myst&#233;rieuse; et, le feu de son cigare l'ayant signal&#233; dans les t&#233;n&#232;bres, une petite voix tremblante l'appela par son nom.

Oh! dit Joseph, ce n'est point la voix d'Henriette. Que signifie cela?

En deux secondes il franchit l'escalier; et, s'&#233;lan&#231;ant dans la rue, il saisit une taille d&#233;licate, et, &#224; tout hasard, voulut embrasser sa nouvelle conqu&#234;te.

Par amiti&#233; et par charit&#233;, monsieur Marteau, lui dit-elle en se d&#233;gageant, &#233;pargnez-moi, reconnaissez-moi, je suis Genevi&#232;ve.

Genevi&#232;ve! Au nom du diable! comment cela se fait-il?

Au nom de Dieu! ne faites pas de bruit et &#233;coutez-moi. Andr&#233; est s&#233;rieusement malade. Il y a trois jours que je n'ai re&#231;u de ses nouvelles, et je viens d'apprendre qu'il est au lit avec la fi&#232;vre et le d&#233;lire. J'ai cherch&#233; Henriette sans pouvoir la rencontrer. Je ne sais o&#249; m'informer de ce qui se passe au ch&#226;teau de Morand. D'heure en heure mon inqui&#233;tude augmente; je me sens tour &#224; tour devenir folle et mourir. Il faut que vous ayez piti&#233; de moi et que vous alliez savoir des nouvelles d'Andr&#233;. Vous &#234;tes son ami, vous devez &#234;tre inquiet aussi Il peut avoir besoin de vous


Parbleu! j'y vais sur-le-champ, r&#233;pondit Joseph en prenant le chemin de son &#233;curie. Diable! diable! qu'est-ce que tout cela?

Pr&#233;occup&#233; de cette f&#226;cheuse nouvelle, et partageant autant qu'il &#233;tait en lui l'inqui&#233;tude de Genevi&#232;ve, il se mit &#224; seller son cheval tout en grommelant entre ses dents et jurant contre son domestique et contre lui-m&#234;me &#224; chaque courroie qu'il attachait. En mettant enfin le pied sur l'&#233;trier, il s'aper&#231;ut, &#224; la lueur d'une vieille lanterne de fer suspendue au plafond de l'&#233;curie, que Genevi&#232;ve &#233;tait l&#224; et suivait tous ses mouvements avec anxi&#233;t&#233;. Elle &#233;tait si p&#226;le et si bris&#233;e que, contre sa coutume, Joseph fut attendri.

Soyez tranquille, lui dit-il, je serai bient&#244;t arriv&#233;.

Et revenu? lui demanda Genevi&#232;ve d'un air suppliant.

Ah! diable! cela est une autre affaire. Six lieues ne se font pas en un quart d'heure. Et puis, si Andr&#233; est vraiment mal, je ne pourrai pas le quitter!

Oh! mon Dieu! que vais-je devenir? dit-elle en croisant ses mains sur sa poitrine. Joseph! Joseph! s'&#233;cria-t-elle avec effusion en se rapprochant de lui, sauvez-le, et laissez-moi mourir d'inqui&#233;tude.

Ma ch&#232;re demoiselle, reprit Joseph, tranquillisez-vous; le mal n'est peut-&#234;tre pas si grand que vous croyez.

Je ne me tranquilliserai pas; j'attendrai, je souffrirai, je prierai Dieu. Allez vite Attendez, Joseph, ajouta-t-elle en posant sa petite main sur la main rude du cavalier; s'il meurt, parlez-lui de moi, faites-lui entendre mon nom, dites-lui que je ne lui survivrai pas d'un jour!

Genevi&#232;ve fondit en larmes; les yeux de Joseph s'humect&#232;rent malgr&#233; lui.

&#201;coutez, dit-il: si vous restez &#224; m'attendre, vous souffrirez trop. Venez avec moi.

Oui! s'&#233;cria Genevi&#232;ve; mais comment faire?

Montez en croupe derri&#232;re moi. Il fait une nuit du diable: personne ne nous verra. Je vous laisserai dans la m&#233;tairie la plus voisine du ch&#226;teau; je courrai m'informer de ce qui se passe, et vous le saurez au bout d'un quart d'heure, soit que j'accoure vous le dire et que je retourne vite aupr&#232;s d'Andr&#233;, soit que je le trouve assez bien pour le quitter et vous ramener avant le jour.


Oui, oui, mon bon Joseph! s'&#233;cria Genevi&#232;ve.

Eh, bien! d&#233;p&#234;chons-nous, dit Joseph; car j'attends Henriette d'un moment &#224; l'autre, et, si elle nous voit partir ensemble, elle nous tourmentera pour venir avec nous, ou elle me fera quelque sc&#232;ne de jalousie absurde.

Partons, partons vite, dit Genevi&#232;ve.

Joseph plia son manteau et l'attacha derri&#232;re sa selle pour faire un si&#232;ge &#224; Genevi&#232;ve. Puis il la prit dans ses bras et l'assit avec soin sur la croupe de son cheval; ensuite il monta adroitement sans la d&#233;ranger, et piquant des deux, il gagna la campagne; mais, en traversant une petite place, son malheur le for&#231;a de passer sous un des six r&#233;verb&#232;res dont la ville est &#233;clair&#233;e; le rayon tombant d'aplomb sur son visage, il fut reconnu d'Henriette, qui venait droit &#224; lui. Soit qu'il craign&#238;t de perdre en explications un temps pr&#233;cieux, soit qu'il se f&#238;t un malin plaisir d'exciter sa jalousie, il poussa son cheval et passa rapidement aupr&#232;s d'elle avant qu'elle p&#251;t reconna&#238;tre Genevi&#232;ve. En voyant le perfide &#224; qui elle avait donn&#233; rendez-vous s'enfuir &#224; toute bride avec une femme en croupe, Henriette, frapp&#233;e de surprise, n'eut pas la force de faire un cri et resta p&#233;trifi&#233;e jusqu'&#224; ce que la col&#232;re lui sugg&#233;ra un d&#233;luge d'impr&#233;cations que Joseph &#233;tait d&#233;j&#224; trop loin pour entendre.

C'&#233;tait la premi&#232;re fois de sa vie que Genevi&#232;ve montait sur un cheval. Celui de Joseph &#233;tait vigoureux; mais, peu accoutum&#233; &#224; un double fardeau, il bondissait dans l'espoir de s'en d&#233;barrasser.

Tenez-moi bien! criait Joseph.

Genevi&#232;ve ne songeait pas &#224; avoir peur. En toute autre circonstance, rien au monde ne l'eut d&#233;termin&#233;e &#224; une semblable t&#233;m&#233;rit&#233;. Courir les chemins la nuit, seule avec un libertin av&#233;r&#233; comme l'&#233;tait Joseph, c'&#233;tait une chose aussi contraire &#224; ses habitudes qu'&#224; son caract&#232;re; mais elle ne pensait &#224; rien de tout cela. Elle serrait son bras autour de son cavalier, sans se soucier qu'il f&#251;t un homme, et se sentait emport&#233;e dans les t&#233;n&#232;bres sans savoir si elle &#233;tait enlev&#233;e par un cheval ou par le vent de la nuit.

Voulez-vous que nous prenions le plus court? lui dit Joseph.

Certainement, r&#233;pondit-elle.

Mais le chemin n'est pas bon: la rivi&#232;re sera un peu haute, je vous en avertis. Vous n'aurez pas peur?

Non, dit Genevi&#232;ve. Prenons le plus court.

Cette diable de petite fille n'a peur de rien, se dit Joseph, pas m&#234;me de moi. Heureusement que la situation d'Andr&#233; m'&#244;te l'envie de rire, et que d'ailleurs mon amiti&#233; pour lui

Que dites-vous donc? il me semble que vous parlez tout seul, lui demanda Genevi&#232;ve.

Je dis que le chemin est mauvais, r&#233;pondit Joseph, et que si je tombais, vous seriez oblig&#233;e de tomber aussi.

Dieu nous prot&#233;gera, dit Genevi&#232;ve avec ferveur, nous sommes d&#233;j&#224; assez malheureux.

Il faut que j'aie bien de l'amiti&#233; pour vous, reprit Joseph au bout d'un instant, pour avoir charg&#233; de deux personnes le dos de ce pauvre Fran&#231;ois; savez-vous que la course est longue! et j'aimerais mieux aller toute ma vie &#224; pied que de surmener Fran&#231;ois.

Il s'appelle Fran&#231;ois? dit Genevi&#232;ve pr&#233;occup&#233;e; il va bien doucement.

Oh! diable! patience! patience! nous voici au gu&#233;. Tenez-moi bien et relevez un peu vos pieds; je crois que la rivi&#232;re sera forte.

Fran&#231;ois s'avan&#231;a dans l'eau avec pr&#233;caution, mais quand il fut arriv&#233; vers le milieu de la rivi&#232;re, il s'arr&#234;ta, et, se sentant trop embarrass&#233; de ses deux cavaliers pour garder l'&#233;quilibre sur les pierres mouvantes, il refusa d'aller plus avant. L'eau montait d&#233;j&#224; presque aux genoux de Joseph, et Genevi&#232;ve avait bien de la peine &#224; pr&#233;server ses petits pieds.

Diable! dit Joseph, je ne sais si nous pourrons traverser; Fran&#231;ois commence &#224; perdre pied, et le brave gar&#231;on n'ose pas se mettre &#224; la nage &#224; cause de vous.

Donnez-lui de l'&#233;peron, dit Genevi&#232;ve.

Cela vous pla&#238;t &#224; dire! un cheval charg&#233; de deux personnes ne peut gu&#232;re nager: si j'&#233;tais seul, je serais d&#233;j&#224; &#224; l'autre bord; mais avec vous je ne sais que faire. Il fait terriblement nuit; je crains de prendre sur la droite et d'aller tomber dans la prise d'eau, ou de me jeter trop sur la gauche et d'aller donner contre l'&#233;cluse. Il est vrai que Fran&#231;ois n'est pas une b&#234;te et qu'il saura peut-&#234;tre se diriger tout seul.

Tenez, dit Genevi&#232;ve, Dieu veille sur nous: voici la lune qui parait entre les buissons et qui nous montre le chemin; suivez cette ligne blanche qu'elle trace sur l'eau.

Je ne m'y fie pas; c'est de la vapeur et non de la vraie lumi&#232;re. Ah &#231;a! prenez garde &#224; vous.

Il donna de l'&#233;peron &#224; Fran&#231;ois, qui, apr&#232;s quelque h&#233;sitation, se mit &#224; la nage et gagna un endroit moins profond o&#249; il prit pied de nouveau; mais il fit de nouvelles difficult&#233;s pour aller plus loin, et Joseph s'aper&#231;ut qu'il avait perdu le gu&#233;.

Le diable sait o&#249; nous sommes, dit-il; pour, moi, je ne m'en doute gu&#232;re, et je ne vois pas o&#249; nous pourrons aborder.

Allons tout droit, dit Genevi&#232;ve.

Tout droit? la rive a cinq pieds de haut; et si Fran&#231;ois s'engage dans les joncs qui sont par l&#224;, je ne sais o&#249;, nous sommes perdus tous les trois. Ces diables d'herbes nous prendront comme dans un filet, et vous aurez beau savoir tous leurs noms en latin, mademoiselle Genevi&#232;ve, nous n'en serons pas moins p&#226;ture &#224; &#233;crevisses.

Retournons en arri&#232;re, dit Genevi&#232;ve.

Cela ne vaudra pas mieux, dit Joseph. Que voulez-vous faire au milieu de ce brouillard? Je vous vois comme en plein jour, et &#224; deux pieds plus loin, votre serviteur; il n y a plus moyen de savoir si c'est du sable ou de l'&#233;cume.

En parlant, Joseph se retourna vers Genevi&#232;ve et vit distinctement sa jambe, qu'&#224; son insu elle avait mise &#224; d&#233;couvert en relevant sa robe pour ne pas se mouiller. Cette petite jambe, admirablement model&#233;e et toujours chauss&#233;e avec un si grand soin, vint se mettre en travers dans l'imagination de Joseph avec toutes ses perplexit&#233;s, et, en la regardant, il oublia enti&#232;rement qu'il avait lui-m&#234;me les jambes dans l'eau et qu'il &#233;tait en grand danger de se noyer au premier mouvement que ferait son cheval.

Allons donc, dit Genevi&#232;ve, il faut prendre un parti; il ne fait pas chaud ici.

Il ne fait pas froid, dit Joseph.

Mais il se fait tard. Andr&#233; meurt peut-&#234;tre! Joseph, avan&#231;ons et recommandons-nous &#224; Dieu, mon ami.

Ces paroles mirent une &#233;trange confusion dans l'esprit de Joseph: l'id&#233;e de son ami mourant, les expressions affectueuses de Genevi&#232;ve et l'image de cette jolie jambe se croisaient singuli&#232;rement dans son cerveau.

Allons, dit-il enfin, donnez-moi une poign&#233;e de main, Genevi&#232;ve; et si un de nous seulement en r&#233;chappe, qu'il parle de l'autre quelquefois avec Andr&#233;.

Genevi&#232;ve lui serra la main, et, laissant retomber sa robe, elle frappa elle-m&#234;me du talon le flanc de sa monture. Fran&#231;ois se remit courageusement &#224; la nage, avan&#231;a jusqu'&#224; une &#233;minence et, au lieu de continuer, revint sur ses pas.

Il cherche le chemin, il voit qu'il s'est tromp&#233;, dit Joseph. Laissons-le faire, il a la bride sur le cou.

Apr&#232;s quelques incertitudes, Fran&#231;ois retrouva le gu&#233; et parvint glorieusement au rivage.

Excellente b&#234;te! s'&#233;cria Joseph; puis, se retournant un peu, il &#233;touffa une esp&#232;ce du soupir en voyant la jupe de Genevi&#232;ve retomber jusqu'&#224; sa cheville, et il ne put s'emp&#234;cher de murmurer entre ses dents: Ah! cette petite jambe!

Qu'est-ce que vous dites? demanda l'ing&#233;nue jeune fille.

Je dis que Fran&#231;ois a de fameuses jambes, r&#233;pondit Joseph.

Et que la Providence veillait sur nous, reprit Genevi&#232;ve avec un accent si sinc&#232;re et si pieux que Joseph se retourna tout &#224; fait; et, en voyant son regard inspir&#233;, son visage p&#226;le et presque ang&#233;lique, il n'osa plus penser &#224; sa jambe et sentit comme une esp&#232;ce de remords de l'avoir tant remarqu&#233;e en un semblable moment.

Ils arriv&#232;rent sans autre accident &#224; la m&#233;tairie o&#249; Joseph voulait laisser Genevi&#232;ve. Cette m&#233;tairie lui appartenait, et il croyait &#234;tre s&#251;r de la discr&#233;tion de ses m&#233;tayers; mais Genevi&#232;ve ne put se d&#233;cider &#224; affronter leurs regards et leurs questions. Elle pria Joseph de la d&#233;poser sur le bord du chemin, &#224; un quart de lieue du ch&#226;teau.

C'est impossible, lui dit-il. Que ferez-vous seule ici? vous aurez peur et vous mourrez de froid.

Non, r&#233;pondit-elle; donnez-moi votre manteau. J'irai m'asseoir l&#224;-bas, sous le porche de Saint-Sylvain, et je vous attendrai.

Dans cette chapelle abandonn&#233;e? vous serez piqu&#233;e par les vip&#232;res; vous rencontrerez quelque sorcier, quelque meneur de loups!

Allons, Joseph, est-ce le moment de plaisanter?

Ma foi! je ne plaisante pas. Je ne crois gu&#232;re au diable; mais je crois &#224; ces voleurs de bestiaux qui font le m&#233;tier de fant&#244;mes la nuit dans les p&#226;turages. Ces gens-l&#224; n'aiment pas les t&#233;moins et les maltraitent quand ils ne peuvent pas les effrayer.

Ne craignez rien pour moi, Joseph; je me cacherai d'eux comme ils se cacheront de moi. Allez! et pour l'amour de Dieu, revenez vite me dire ce qu'il a.

Elle sauta l&#233;g&#232;rement &#224; terre, prit le manteau de Joseph sur son &#233;paule et s'enfon&#231;a dans les longues herbes du p&#226;turage.

Dr&#244;le de fille! se dit Joseph en la regardant fuir comme une ombre vers la chapelle. Qui est-ce qui l'aurait jamais crue capable de tout cela? Henriette le ferait certainement pour moi, mais elle ne le ferait pas de m&#234;me. Elle aurait peur, elle crierait &#224; propos de tout; elle serait ennuyeuse &#224; p&#233;rir elle l'est d&#233;j&#224; passablement.

Et, tout en devisant ainsi, Joseph Marteau arriva au ch&#226;teau de Morand.

Il trouva Andr&#233; assez s&#233;rieusement malade et en proie &#224; un violent acc&#232;s de d&#233;lire. Le marquis passait la nuit aupr&#232;s de lui avec le m&#233;decin, la nourrice et M. Forez. Joseph fut accueilli avec reconnaissance, mais avec tristesse. On avait des craintes graves: Andr&#233; ne reconnaissait personne; il appelait Genevi&#232;ve; il demandait &#224; la voir ou &#224; mourir. Le marquis &#233;tait au d&#233;sespoir, et, ne pouvant pas imaginer de plus grand sacrifice pour soulager son fils que l'abjuration momentan&#233;e de son autorit&#233;, il se penchait sur lui, et, lui parlant comme &#224; un enfant, il lui promettait de lui laisser aimer et &#233;pouser Genevi&#232;ve; mais, lorsqu'il se rapprochait de ses h&#244;tes, il maudissait devant eux cette mis&#233;rable petite fille qui allait &#234;tre cause de la mort d'Andr&#233;, et disait qu'il la tuerait s'il la tenait entre ses mains. Au bout d'une heure, Joseph voyant Andr&#233; un peu mieux, partit pour en informer Genevi&#232;ve, et pour calmer autant que possible l'inqui&#233;tude o&#249; elle devait &#234;tre plong&#233;e. Il prit &#224; travers pr&#233;s, et en dix minutes arriva &#224; la chapelle de Saint-Sylvain: c'&#233;tait une masure abandonn&#233;e depuis longtemps aux reptiles et aux oiseaux de nuit. La lune en &#233;clairait faiblement les d&#233;combres, et projetait des lueurs obliques et tremblantes sous les arceaux rompus des fen&#234;tres. Les angles de la nef restaient dans l'obscurit&#233;, et Joseph se d&#233;fendit mal d'une certaine impression d&#233;sagr&#233;able en passant aupr&#232;s d'une statue mutil&#233;e qui gisait dans l'herbe et qui se trouva sous ses pieds au moment o&#249; il traversait un de ces endroits sombres. Il &#233;tait fort et brave, dix hommes ne lui auraient pas fait peur; mais son &#233;ducation rustique lui avait laiss&#233; malgr&#233; lui quelques id&#233;es superstitieuses. Il ne s'y complaisait point, comme font parfois les cerveaux po&#233;tiques; il en rougissait au contraire et cachait ce penchant sous une affectation d'incr&#233;dulit&#233; philosophique; mais son imagination, moins forte que son orgueil, ne pouvait &#233;touffer les terreurs de son enfance et surtout le souvenir du passage de la grand'b&#234;te dans la m&#233;tairie o&#249; il &#233;tait rest&#233; six ans en nourrice. La grand'b&#234;te appara&#238;t tous les dix ans dans le pays et s&#232;me l'effroi de famille en famille. Elle s'efforce de p&#233;n&#233;trer dans les m&#233;tairies pour empoisonner les &#233;tables et faire p&#233;rir les troupeaux. Les habitants sont forc&#233;s de soutenir chaque soir une esp&#232;ce de si&#232;ge, et c'est avec bien de la peine qu'ils parviennent &#224; l'&#233;loigner, car les balles de fusil ne l'atteignent point; et les chiens fuient en hurlant &#224; son approche. Au reste, la b&#234;te, ou plut&#244;t l'esprit malin qui en emprunte la forme, est d'un aspect ind&#233;finissable: plusieurs l'ont port&#233;e toute une nuit sur leur dos (car elle se livre &#224; mille plaisanteries diaboliques avec les imprudents qu'elle rencontre dans les pr&#233;s au clair de la lune), mais nul ne l'a jamais vue distinctement. On sait seulement qu'elle change de stature &#224; volont&#233;. Dans l'espace de quelques instants elle passe de la taille d'une ch&#232;vre &#224; celle d'un lapin, et de celle d'un loup &#224; celle d'un boeuf; mais ce n'est ni un lapin, ni une ch&#232;vre, ni un boeuf, ni un loup, ni un chien enrag&#233;: c'est la grand'b&#234;te; c'est le fl&#233;au des campagnes, la terreur des habitants, et le triste pr&#233;sage d'une prochaine &#233;pid&#233;mie parmi les bestiaux.

Joseph se rappelait malgr&#233; lui toutes ces traditions effrayantes; mais s'il n'avait pas l'esprit assez fort pour les repousser, du moins il se sentait assez de courage et le bras assez prompt pour ne jamais reculer devant le danger.

Il s'&#233;tonnait de ne point trouver Genevi&#232;ve au lieu qu'elle lui avait indiqu&#233;, lorsqu'un bruit de cha&#238;nes lui fit brusquement tourner la t&#234;te, et il vit &#224; trois pas de lui une vague forme de quadrup&#232;de dont la longue face p&#226;le semblait l'observer attentivement. Le premier mouvement de Joseph fut de lever le manche de son fouet pour frapper l'animal redoutable; mais, &#224; sa grande confusion, il vit une jeune pouliche blanche, &#224; demi sauvage, qui &#233;tait venue l&#224; pour pa&#238;tre l'herbe autour des tombeaux, et qui s'enfuit &#233;pouvant&#233;e en tra&#238;nant ses enferges sur les dalles de la chapelle.

Joseph, tout honteux de sa terreur, p&#233;n&#233;tra au fond de la nef; une croix de bois marquait la place o&#249; avait &#233;t&#233; l'autel. Genevi&#232;ve &#233;tait agenouill&#233;e devant cette croix; elle avait roul&#233; son fichu de mousseline blanche comme un voile autour de sa t&#234;te, pench&#233;e dans l'immobilit&#233; du recueillement. Un cerveau plus exalt&#233; que celui de Joseph l'aurait prise pour une ombre. &#201;tonn&#233; de trouver Genevi&#232;ve dans une attitude si calme, et ne comprenant pas l'&#233;motion que cette femme agenouill&#233;e la nuit au milieu des ruines lui causait &#224; lui-m&#234;me, le bon campagnard eut comme un sentiment de respect qui le fit h&#233;siter &#224; troubler cette sainte pri&#232;re; mais, au bruit des pas de Joseph, Genevi&#232;ve se retourna, et, se levant &#224; demi, le questionna d'un air inquiet.

Il eut presque envie de la tromper et de lui cacher la v&#233;rit&#233;; mais elle interpr&#233;ta son silence et s'&#233;cria en joignant les mains:

Au nom du ciel, ne me faites pas languir, s'il est mort! ah! oui je le vois Il est mort! Et elle s'appuya en chancelant contre la croix.

Non, non! r&#233;pondit vivement Joseph; il vit, on peut le sauver encore.

Ah! merci, merci! dit Genevi&#232;ve, mais dites-moi bien la v&#233;rit&#233;, est-il bien mal?

Mal? certainement. Voici la r&#233;ponse ambigu&#235; du m&#233;decin: peu de chose &#224; craindre, peu de chose &#224; esp&#233;rer; c'est-&#224;-dire que la maladie suit son cours ordinaire et ne pr&#233;sente pas d'accident impossible &#224; combattre, mais que par elle-m&#234;me c'est une maladie grave et qui ne pardonne pas souvent.

En ce cas, dit Genevi&#232;ve apr&#232;s un instant de silence, retournez aupr&#232;s de lui, je vais encore prier ici.

Elle se remit &#224; genoux et laissa tomber sa t&#234;te sur ses mains jointes, dans une attitude de r&#233;signation si triste que Joseph en fut profond&#233;ment touch&#233;.

Je vais y retourner, en effet, r&#233;pondit-il; mais je reviendrai certainement vers vous aussit&#244;t qu'il y aura un peu de mieux.

&#201;coutez, Joseph, lui dit-elle, s'il doit mourir cette nuit, il faut que je le voie, que je lui dise un dernier adieu. Tant que j'aurai un peu d'espoir, je ne me sentirai pas la hardiesse de me montrer dans sa maison; mais si je n'ai plus qu'un instant pour le voir sur la terre, rien au monde ne pourra m'emp&#234;cher de profiter de cet instant-l&#224;. Jurez-moi que vous m'avertirez quand tout sera perdu, quand lui et moi n'aurons plus qu'une heure &#224; vivre.

Joseph le jura.

Je ne sais ce qu'elle a dans la voix ni de quels mots elle se sert, pensait-il en s'&#233;loignant; mais elle me ferait pleurer comme un enfant.



XIV.

Genevi&#232;ve pria longtemps; puis elle s'enveloppa du manteau de Joseph et s'assit sur une tombe, morne et r&#233;sign&#233;e; puis elle pria de nouveau et marcha parmi les ruines, interrogeant avec anxi&#233;t&#233; le sentier par o&#249; Joseph devait revenir. Peu &#224; peu une inqui&#233;tude plus poignante surmontait son courage. Elle regardait la lune, qu'elle avait vue se lever et qui maintenant s'abaissait vers l'horizon. L'air, en devenant plus humide et plus froid, lui annon&#231;ait l'approche de l'aube, et Joseph ne revenait pas.

Apr&#232;s avoir lutt&#233; aussi longtemps que ses forces le lui permirent, elle perdit courage, et s'imaginant qu'Andr&#233; &#233;tait mort, elle s'enveloppa la t&#234;te dans le manteau de Joseph pour &#233;touffer ses cris. Puis elle s'apaisa un peu en songeant que dans ce cas Joseph, n'ayant plus rien &#224; faire aupr&#232;s de son ami, serait de retour vers elle. Mais alors elle se persuada qu'Andr&#233; &#233;tait mourant et que Joseph ne pouvait se r&#233;soudre &#224; l'abandonner, dans la crainte de revenir trop tard et de le trouver mort. Cette id&#233;e devint si forte que les minutes de son impatience se tra&#238;n&#232;rent comme des si&#232;cles. Enfin, elle se leva avec &#233;garement, jeta le manteau de Joseph sur le pav&#233;, et se mit &#224; courir de toutes ses forces dans le sentier de la prairie.

Elle s'arr&#234;ta deux ou trois fois pour &#233;couter si Joseph n'arrivait pas &#224; sa rencontre; mais, n'entendant et ne voyant personne, elle reprit sa course avec plus de pr&#233;cipitation, et franchit comme un trait les portes du ch&#226;teau de Morand.

Dans l'agitation d'une si triste veill&#233;e, tous les serviteurs &#233;taient debout, toutes les portes &#233;taient ouvertes. On vit passer une femme v&#234;tue de blanc, qui ne parlait &#224; personne et semblait voler &#224; travers les cours. La vieille cuisini&#232;re se signa en disant:

H&#233;las! notre jeune ma&#238;tre est achev&#233;. Voil&#224; son esprit qui passe.

Non, dit le bouvier, qui &#233;tait un homme plus &#233;clair&#233; que la cuisini&#232;re. Si c'&#233;tait l'&#226;me de notre jeune ma&#238;tre, nous l'aurions vue sortir de la maison et aller au cimeti&#232;re, tandis que cette chose-l&#224; vient du c&#244;t&#233; du cimeti&#232;re et entre dans la maison. &#199;a doit &#234;tre sainte Solange ou sainte Sylvie qui vient le gu&#233;rir.

M'est avis, observa la laiti&#232;re, que c'est plut&#244;t l'&#226;me de sa pauvre m&#232;re qui vient le chercher.

Disons un Ave pour tous les deux, reprit la cuisini&#232;re; et ils s'agenouill&#232;rent tous les trois sous le portail de la grange.

Pendant ce temps, Genevi&#232;ve, guid&#233;e par les lumi&#232;res qu'elle voyait aux fen&#234;tres, ou plut&#244;t entra&#238;n&#233;e par cette main invisible qui rapproche les amants, se pr&#233;cipitait, palpitante et p&#226;le, dans la chambre d'Andr&#233;. Mais &#224; peine en eut-elle pass&#233; le seuil que le marquis, s'&#233;lan&#231;ant vers elle avec fureur, s'&#233;cria en levant le bras d'un air mena&#231;ant:

Qu'est-ce que je vois l&#224;? qu'est-ce que cela veut dire? Hors d'ici, intrigante effront&#233;e! esp&#233;rez-vous venir d&#233;baucher mon fils jusque dans ma maison? Il est trop tard, je vous en avertis; il est mourant, gr&#226;ce &#224; vous, mademoiselle; pensez-vous que je vous en remercie?

Genevi&#232;ve tomba &#224; genoux.

Je n'ai pas m&#233;rit&#233; tout cela, dit-elle d'une voix &#233;touff&#233;e; mais c'est &#233;gal, dites-moi ce que vous voudrez, pourvu que je le voie laissez-moi le voir, et tuez-moi apr&#232;s si vous voulez!

Que je vous le laisse voir, mis&#233;rable! s'&#233;cria le marquis, r&#233;volt&#233; d'une semblable pri&#232;re. &#202;tes-vous folle ou enrag&#233;e? Avez-vous peur de ne pas nous avoir fait assez de mal, et venez-vous achever mon fils jusque dans mes bras?

La voix lui manqua, un m&#233;lange de col&#232;re et de douleur le prenant &#224; la gorge. Genevi&#232;ve ne l'&#233;coutait pas; elle avait jet&#233; les yeux sur le lit d'Andr&#233;, et le voyait p&#226;le et sans connaissance dans les bras du m&#233;decin et du cur&#233;. Elle ne songea plus qu'&#224; courir vers lui, et, se levant, elle essaya d'en approcher malgr&#233; les menaces du marquis.

Jour de Dieu! maudite cr&#233;ature, s'&#233;cria-t-il en se mettant devant elle, si tu fais un pas de plus, je te jette dehors &#224; coups de fouet!

Que Dieu me punisse si vous y touchez seulement avec une plume! dit Joseph en se jetant entre eux deux.

Le marquis recula de surprise.

Comment, Joseph! dit-il, tu prends le parti de cette vagabonde? Ne trouvais-tu pas que j'avais raison de la d&#233;tester et d'emp&#234;cher Andr&#233;

C'est possible, interrompit Joseph; mais je ne peux pas entendre parler &#224; une femme comme vous le faites; sacredieu! monsieur de Morand, vous ne devriez pas apprendre cela de moi.

J'aime bien que tu me donnes des le&#231;ons, reprit le marquis. Allons! emm&#232;ne-la &#224; tous les diables et que je ne la revoie jamais!

Genevi&#232;ve, dit Joseph en offrant son bras &#224; la jeune fille, venez avec moi, je vous prie, ne vous exposez pas &#224; de nouvelles injures.

Ne me d&#233;fendrez-vous pas contre lui? r&#233;pondit Genevi&#232;ve, refusant avec force de se laisser emmener. Ne lui direz-vous pas que je ne suis ni une mis&#233;rable ni une effront&#233;e? Dites-lui, Joseph, dites-lui que je suis une honn&#234;te fille, que je suis Genevi&#232;ve la fleuriste qu'il a re&#231;ue une fois dans sa maison avec bont&#233;. Dites-lui que je ne peux ni ne veux faire de mal &#224; personne, que j'aime Andr&#233; et que j'en suis aim&#233;e; mais que je suis incapable de lui donner un mauvais conseil Monsieur le marquis, demandez &#224; M. Joseph Marteau si je suis ce que vous croyez. Laissez-moi approcher du lit d'Andr&#233;. Si vous craignez que ma vue ne lui fasse du mal, je me cacherai derri&#232;re son rideau; mais laissez-moi le voir pour la derni&#232;re fois Apr&#232;s, vous me chasserez si vous voulez, mais laissez-moi le voir Vous n'&#234;tes pas un m&#233;chant homme, vous n'&#234;tes pas mon ennemi; que vous ai-je fait? Vous ne pouvez maltraiter une femme. Accordez-moi ce que je vous demande.

En parlant ainsi, Genevi&#232;ve &#233;tait retomb&#233;e &#224; genoux et cherchait &#224; s'emparer d'une des grosses mains du marquis. Elle &#233;tait si belle dans sa p&#226;leur, avec ses joues baign&#233;es de larmes, ses longs cheveux noirs qui, dans l'agitation de sa course, &#233;taient tomb&#233;s sur son &#233;paule, et cette sublime expression que la douleur donne aux femmes, que Joseph jugea sa pri&#232;re infaillible. Il pensa que nul homme, si afflig&#233; qu'il f&#251;t, ne pouvait manquer de voir cette beaut&#233; et de se rendre. Allons, mon cher voisin, dit-il en s'unissant &#224; Genevi&#232;ve, accordez-lui ce qu'elle demande, et soyez sur que vous &#234;tes injuste envers elle. Qui sait d'ailleurs si sa vue ne gu&#233;rirait pas Andr&#233;?

Elle le tuerait! s'&#233;cria le marquis, dont la col&#232;re augmentait toujours en raison de la douceur et de la mod&#233;ration des autres. Mais heureusement, ajouta-t-il, le pauvre enfant n'est pas en &#233;tat de s'apercevoir que cette impudente est ici. Sortez, mademoiselle, et n'esp&#233;rez pas m'adoucir par vos basses cajoleries. Sortez, ou j'appelle mes valets d'&#233;curie pour vous chasser.

En m&#234;me temps il la poussa si rudement qu'elle tomba dans les bras de Joseph. Ah! c'est trop fort! s'&#233;cria celui-ci. Marquis! tu es un butor et un rustre! Cette honn&#234;te fille parlera &#224; ton fils, et si tu le trouves mauvais, tu n'as qu'&#224; le dire: en voici un qui te r&#233;pondra.

En parlant ainsi, Joseph Marteau montra un de ses poings au marquis, tandis que de l'autre bras il souleva Genevi&#232;ve et la porta aupr&#232;s du lit d'Andr&#233;. M. de Morand, stup&#233;fait d'abord, voulut se jeter sur lui; mais Joseph, selon l'usage rustique du pays, prit une paille qu'il tira pr&#233;cipitamment du lit d'Andr&#233;, et la mettant entre lui et M. de Morand:

Tenez, marquis, lui dit-il, il est encore temps de vous raviser et de vous tenir tranquille. Je serais au d&#233;sespoir de manquer &#224; un ami et &#224; un homme de votre &#226;ge; mais le diable me rompe comme cette paille si je me laisse insulter, f&#251;t-ce par mon p&#232;re! entendez-vous?

Mes fr&#232;res, au nom de J&#233;sus-Christ, finissez cette sc&#232;ne scandaleuse, dit le cur&#233;. Monsieur le marquis, votre fils reconna&#238;t cette jeune fille: c'est peut-&#234;tre la volont&#233; de Dieu qu'elle le ram&#232;ne &#224; la vie. C'est une fille pieuse et qui a d&#251; prier avec ferveur. Si vous ne voulez pas que votre fils l'&#233;pouse, prenez-vous-y du moins avec le calme et la dignit&#233; qui conviennent &#224; un p&#232;re. Je vous aiderai &#224; faire comprendre &#224; ces enfants que leur devoir est d'ob&#233;ir. Mais dans ce moment-ci vous devez c&#233;der quelque chose si vous voulez qu'on vous c&#232;de tout &#224; fait plus tard. Et vous, monsieur Joseph, ne parlez pas avec cette violence, et ne menacez pas un vieillard aupr&#232;s du lit de souffrance de son enfant, et peut-&#234;tre aupr&#232;s du lit de mort d'un chr&#233;tien.

Joseph n'avait pas abjur&#233; un certain respect pour le caract&#232;re eccl&#233;siastique et pour les remontrances pieuses. Il &#233;tait capable de chanter des chansons obsc&#232;nes au cabaret et de rire des choses saintes le verre &#224; la main; mais il n'aurait pas os&#233; entrer dans l'&#233;glise de son village le chapeau sur la t&#232;te, et il n'e&#251;t, pour rien au monde, insult&#233; le vieux pr&#234;tre qui lui avait fait faire sa premi&#232;re communion.

Monsieur le cur&#233;, dit-il, vous avez raison; nous sommes des fous. Que M. de Morand s'apaise ce soir, je lui ferai des excuses demain.

Je ne veux pas de vos excuses, r&#233;pondit le marquis d'un ton d'humeur qui marquait que sa col&#232;re &#233;tait &#224; demi calm&#233;e; et quant &#224; M. le cur&#233;, ajouta-t-il entre ses dents, il pourrait bien garder ses sermons pour l'heure de la messe Que cette fille sorte d'ici, et tout sera fini.

Qu'elle reste, je vous prie, monsieur, dit le m&#233;decin; votre fils &#233;prouve r&#233;ellement du soulagement &#224; son approche. Regardez-le: ses yeux ont repris un peu de mobilit&#233;, et il semble qu'il cherche &#224; comprendre sa situation.

En effet, Andr&#233;, apr&#232;s la profonde insensibilit&#233; qui avait suivi son acc&#232;s de d&#233;lire, commen&#231;ait &#224; retrouver la m&#233;moire, et, &#224; mesure qu'il distinguait les traits de Genevi&#232;ve, une expression de joie enfantine commen&#231;ait &#224; se r&#233;pandre sur son visage affaiss&#233;. La main de Genevi&#232;ve qui serra la sienne acheva de le r&#233;veiller. Il eut un mouvement convulsif; et, se tournant vers les personnes qui l'entouraient et qu'il reconnaissait encore confus&#233;ment, il leur dit avec un sourire na&#239;f et pu&#233;ril: C'est Genevi&#232;ve! et il se mit &#224; la regarder d'un air doucement satisfait.

Eh bien! oui, c'est Genevi&#232;ve! dit le marquis en prenant le bras de la jeune fille et en la poussant vers son fils; puis il alla s'asseoir aupr&#232;s de la chemin&#233;e, moiti&#233; heureux, moiti&#233; col&#232;re.

Oui, c'est Genevi&#232;ve! disait Joseph triomphant, en criant beaucoup trop fort pour la t&#234;te d&#233;bile de son ami.

C'est Genevi&#232;ve, qui a pri&#233; pour vous, dit le cur&#233; d'une voix insinuante et douce en se penchant vers le malade. Remerciez Dieu avec elle.

Genevi&#232;ve! dit Andr&#233; en regardant alternativement le cur&#233; et sa ma&#238;tresse d'un air de surprise; oui, Genevi&#232;ve et Dieu!

Il retomba assoupi, et tous ceux qui l'entouraient gard&#232;rent un religieux silence. Le m&#233;decin pla&#231;a une chaise derri&#232;re Genevi&#232;ve et la poussa doucement pour l'y faire asseoir. Elle resta donc pr&#232;s de son amant, qui de temps en temps s'&#233;veillait, regardait autour de lui avec inqui&#233;tude, et se calmait aussit&#244;t sous la douce pression de sa main. A chaque mouvement de son fils, le marquis se retournait sur son fauteuil de cuir et faisait mine de se lever; mais Joseph, qui s'&#233;tait assis de l'autre c&#244;t&#233; de la chemin&#233;e et qui lisait un journal oubli&#233; derri&#232;re le trumeau, lui adressait avec les yeux et le geste la muette injonction de se taire. Le marquis voyait en effet Andr&#233; retomber endormi sur l'&#233;paule de Genevi&#232;ve; et, dans la crainte de lui faire du mal, il restait immobile. Il est impossible d'imaginer quels furent les tourments de cet homme violent et absolu pendant les heures de cette silencieuse veill&#233;e. Le m&#233;decin s'&#233;tait jet&#233; sur un matelas et reposait au milieu de la chambre; il &#233;tait &#233;tendu l&#224; comme un gardien devant le lit de son malade; pr&#234;t &#224; s'&#233;veiller au moindre bruit et &#224; effrayer par une sentence mena&#231;ante la conscience du marquis pour l'emp&#234;cher de s&#233;parer les deux amants. Joseph, &#233;mu et fatigu&#233;, ne comprenait rien &#224; son journal, qui avait bien six mois de date, et de temps en temps tombait dans une esp&#232;ce de demi-sommeil o&#249; il voyait passer confus&#233;ment les objets et les pens&#233;es qui l'avaient tourment&#233; durant cette nuit: tant&#244;t la rivi&#232;re gonfl&#233;e qui l'emportait lui et son cheval loin de Genevi&#232;ve &#224; demi noy&#233;e, tant&#244;t Andr&#233; mourant lui redemandant Genevi&#232;ve, tant&#244;t le corbillard d'Andr&#233; suivi de Genevi&#232;ve, qui relevait sa jupe par m&#233;garde et laissait voir sa jolie petite jambe.

A cette derni&#232;re image, Joseph faisait un grand effort pour chasser le d&#233;mon de la concupiscence des voies saintes de l'amiti&#233;, et il s'&#233;veillait en sursaut. Alors il distinguait, &#224; la lueur mourante de la lampe, la figure rouge du marquis luttant avec les tressaillements convulsifs de l'impatience, et leurs yeux se rencontraient comme ceux de deux chats qui guettent la m&#234;me souris.

Pendant ce temps, le cur&#233; lisait son br&#233;viaire &#224; la clart&#233; du jour naissant. Un petit vent frais agitait les feuilles de la vigne qui encadrait la fen&#234;tre et jouait avec les rares cheveux blancs du bonhomme. A chaque soupir &#233;touff&#233; du malade, il abaissait son livre, relevait ses lunettes et prot&#233;geait de sa muette b&#233;n&#233;diction le couple heureux et triste.

Genevi&#232;ve avait tant souffert, et le trot du cheval l'avait tellement bris&#233;e, qu'elle ne put r&#233;sister. Malgr&#233; l'anxi&#233;t&#233; de sa situation, elle c&#233;da, et laissa tomber sa jolie t&#234;te aupr&#232;s de celle d'Andr&#233;. Ces deux visages, p&#226;les et doux, dont l'un semblait &#224; peine plus &#226;g&#233; et plus m&#226;le que l'autre, repos&#232;rent une demi-heure sur le m&#234;me oreiller pour la premi&#232;re fois et sous les yeux d'un p&#232;re irrit&#233; et vaincu, qui fr&#233;missait de col&#232;re &#224; ce spectacle et qui n'osait les s&#233;parer.

Quand le jour fut tout &#224; fait venu, le cur&#233;, ayant achev&#233; son br&#233;viaire, s'approcha du m&#233;decin, et ils eurent ensemble une consultation &#224; voix basse. Le m&#233;decin se leva sans bruit, alla toucher le pouls d'Andr&#233; et les art&#232;res de son front; puis il revint parler au cur&#233;. Celui-ci s'approcha alors de Genevi&#232;ve, qui s'&#233;tait doucement &#233;veill&#233;e pour c&#233;der la main de son amant &#224; celle du m&#233;decin. Elle &#233;couta le cur&#233;, fit un signe de t&#234;te respectueux et r&#233;sign&#233;; puis alla trouver Joseph et lui parla &#224; l'oreille. Joseph se leva. Le marquis avait fini par s'endormir. Quand il s'&#233;veilla, il se trouva seul dans la chambre avec son fils et le m&#233;decin. Ce dernier vint &#224; lui et lui dit:

M. le cur&#233; a jug&#233; prudent et convenable de faire retirer la jeune personne, dont la pr&#233;sence ou le d&#233;part aurait pu agir trop violemment dans quelques heures sur les nerfs du malade. Je me suis assur&#233; de l'&#233;tat du pouls. La fi&#232;vre &#233;tait presque tomb&#233;e, et la faiblesse de votre fils permettait de compter sur le d&#233;faut de m&#233;moire. En effet, le malade s'est &#233;veill&#233; sans chercher Genevi&#232;ve et sans montrer la moindre agitation. Tout &#224; l'heure, il m'a demand&#233; si je n'avais pas vu cette nuit une femme blanche aupr&#232;s de son lit. Je lui ai persuad&#233; qu'il avait vu en r&#234;ve cette apparition; maintenez-le dans cette erreur, et gardez-vous de rien dire qui le ram&#232;ne &#224; un sentiment trop vif de la r&#233;alit&#233;. Je vois maintenant &#224; cette maladie des causes purement morales; je vous d&#233;clare que vous pouvez mieux que moi gu&#233;rir votre fils.

Oui, oui, je le m&#233;nagerai, dit le marquis; mais n'esp&#233;rez pas que je donne mon consentement au mariage; j'aimerais mieux le voir mourir.

Le mariage ne me regarde pas, dit le m&#233;decin; mais si vous voulez tuer votre fils par le chagrin et la violence, avertissez-moi d&#232;s aujourd'hui; car, dans ce cas, je n'ai plus rien &#224; faire ici.

Le marquis n'avait jamais trouv&#233; une franchise si &#226;pre autour de lui. Depuis plus de trente ans personne n'avait os&#233; le contrarier, et depuis quelques heures tous se permettaient de lui r&#233;sister. Dans la crainte de perdre son fils, il le traita doucement jusqu'au jour de la convalescence; mais, dans son coeur, il amassa contre Genevi&#232;ve une haine implacable.



XV.

Genevi&#232;ve rentra chez elle tr&#232;s-lasse et un peu calm&#233;e. Joseph retourna tous les jours aupr&#232;s d'Andr&#233;, et tous les soirs il vint donner de ses nouvelles &#224; Genevi&#232;ve. La gu&#233;rison du jeune homme fit des progr&#232;s rapides, et quinze jours apr&#232;s il commen&#231;ait &#224; se promener dans le verger, appuy&#233; sur le bras de son ami. Mais, pendant cette quinzaine, Genevi&#232;ve avait lu clairement dans sa destin&#233;e. Elle n'avait jamais soup&#231;onn&#233; jusque-l&#224; l'horreur que son mariage avec Andr&#233; inspirait au marquis; elle avait entrevu confus&#233;ment des obstacles dont Andr&#233; essayait de la distraire. L'accueil cruel du marquis dans cette triste nuit ne l'affecta d'abord que m&#233;diocrement; mais quand ses anxi&#233;t&#233;s cess&#232;rent avec le danger de son amant, elle reporta ses regards sur les incidents qui l'avaient conduite aupr&#232;s de son lit. La figure, les menaces et les insultes de M. de Morand lui revinrent comme le souvenir d'un mauvais r&#234;ve. Elle se demanda si c'&#233;tait bien elle, la fi&#232;re, la r&#233;serv&#233;e Genevi&#232;ve, qui avait &#233;t&#233; injuri&#233;e et souill&#233;e ainsi. Alors elle examina sa conduite exalt&#233;e, sa situation &#233;quivoque, son avenir incertain; elle se vit, d'un c&#244;t&#233;, perdue dans l'opinion de ses compatriotes si elle n'&#233;pousait pas Andr&#233;; de l'autre, elle se vit m&#233;pris&#233;e, repouss&#233;e et d&#233;test&#233;e par un p&#232;re orgueilleux et ent&#234;t&#233;, qui serait son implacable ennemi si elle &#233;pousait Andr&#233; malgr&#233; sa d&#233;fense.

Une pr&#233;vision encore plus cruelle vint se m&#234;ler &#224; celle-l&#224;. Elle crut deviner les motifs de la conduite d'Andr&#233;; elle s'expliqua ses longues absences, son air tourment&#233; et distrait aupr&#232;s d'elle, son impatience et son effroi en la quittant; elle fr&#233;mit de se voir dans une position si difficile, appuy&#233;e sur un si faible roseau, et de d&#233;couvrir dans le coeur de son amant la m&#234;me incertitude que dans les &#233;v&#233;nements dont elle &#233;tait menac&#233;e. Elle jeta les yeux avec tristesse sur sa gloire et son bonheur de la veille, et mesura en tremblant l'ab&#238;me infranchissable qui la s&#233;parait d&#233;j&#224; du pass&#233;.

Calme et prudente, Genevi&#232;ve, avant de s'abandonner &#224; ces terreurs, voulut savoir &#224; quel point elles &#233;taient fond&#233;es. Elle questionna Joseph. Il ne fallait pas beaucoup d'adresse pour le faire parler. Il avait une finesse excessive pour se tirer des embarras qu'il trouvait &#224; la hauteur de son bras et de son oeil; mais les susceptibilit&#233;s du coeur de Genevi&#232;ve n'&#233;taient pas &#224; sa port&#233;e. Il l'admirait sans la comprendre et la contemplait tout ravi, comme une vision envelopp&#233;e de nuages. Il se confia donc au calme apparent avec lequel elle l'interrogea sur les dispositions du marquis et sur le caract&#232;re d'Andr&#233;. Il crut qu'elle savait d&#233;j&#224; &#224; quoi s'en tenir sur l'obstination de l'un et sur l'irr&#233;solution de l'autre, et il lui donna sur ces deux questions si importantes pour elle les plus cruels &#233;claircissements. Genevi&#232;ve, qui voulait puiser son courage dans la connaissance exacte de son malheur, &#233;coutait ces tristes r&#233;v&#233;lations avec un sang-froid h&#233;ro&#239;que, et quand Joseph croyait l'avoir consol&#233;e et rassur&#233;e en lui disant: Bonsoir, Genevi&#232;ve; il ne faut pas que cela vous tourmente: Andr&#233; vous aime; je suis votre ami; nous combattrons le sort, Genevi&#232;ve s'enfermait dans sa chambre et passait des nuits de fi&#232;vre et de d&#233;sespoir &#224; savourer le poison que la sinc&#233;rit&#233; de Joseph lui avait vers&#233; dans le coeur.

Joseph, de son c&#244;t&#233;, commen&#231;ait &#224; prendre un int&#233;r&#234;t singulier &#224; la douleur de Genevi&#232;ve, et il &#233;prouvait une &#233;trange impatience. Il guettait le moment o&#249; il pourrait parler d'elle avec Andr&#233;; mais Andr&#233; semblait fuir ce moment. A mesure que ses forces physiques revenaient, son vrai caract&#232;re reprenait le dessus, et de jour en jour la crainte rempla&#231;ait l'espoir que son p&#232;re lui avait laiss&#233; entrevoir un instant. Il ne savait pas que Genevi&#232;ve &#233;tait venue aupr&#232;s de son lit, il ne savait pas &#224; quel point elle avait souffert pour lui. Il se laissait aller paresseusement au bien-&#234;tre de la convalescence, et s'il d&#233;sirait sinc&#232;rement de voir arriver le jour o&#249; il pourrait aller la trouver, il est certain aussi qu'il craignait le jour o&#249; son p&#232;re enflerait sa grosse voix pour lui dire: D'o&#249; venez-vous?

Genevi&#232;ve attendait, pour le juger et prendre un parti, la conduite qu'il tiendrait avec elle; mais il demeurait dans l'ind&#233;cision. Chaque jour elle demandait &#224; Joseph s'il lui avait parl&#233; d'elle, et Joseph r&#233;pondait ing&#233;nument que non. Enfin un jour il crut lui apporter une grande consolation en lui racontant qu'Andr&#233; lui avait ouvert son coeur, qu'il avait parl&#233; d'elle avec enthousiasme, et de la cruaut&#233; de son p&#232;re avec d&#233;sespoir.

Et qu'a-t-il r&#233;solu? demanda Genevi&#232;ve.

Il m'a demand&#233; conseil, r&#233;pondit Joseph.

Et c'est tout?

Il s'est jet&#233; dans mes bras en pleurant, et m'a suppli&#233; de l'aider et de le prot&#233;ger dans son malheur.

Genevi&#232;ve eut sur les l&#232;vres un sourire imperceptible. Ce fut toute l'expansion d'une &#226;me offens&#233;e et d&#233;chir&#233;e &#224; jamais.

Et j'ai promis, reprit Joseph, de donner pour lui mon dernier v&#234;tement et ma derni&#232;re goutte de sang; pour lui et pour vous, entendez-vous, mademoiselle Genevi&#232;ve?

Elle le remercia d'un air distrait qu'il prit pour de l'incr&#233;dulit&#233;.

Oh! vous ne vous fiez pas &#224; mon amiti&#233;, je le sais, dit-il. Andr&#233; doit vous avoir racont&#233; que dans les temps j'&#233;tais un peu contraire &#224; votre mariage; je ne vous connaissais pas, Genevi&#232;ve; &#224; pr&#233;sent je sais que vous &#234;tes un bon sujet, un bon coeur, et je ne ferais pas moins pour vous que pour ma propre soeur.

Je le crois, mon cher monsieur Marteau, dit Genevi&#232;ve en lui tendant la main. Vous m'avez donn&#233; d&#233;j&#224; bien des preuves d'amiti&#233; durant cette cruelle quinzaine. A pr&#233;sent je suis tranquille sur la sant&#233; d'Andr&#233;, et, gr&#226;ce &#224; vous, j'ai support&#233; sans mourir les plus affreuses inqui&#233;tudes. Je n'abuserai pas plus longtemps de votre compassion; j'ai une cousine &#224; Gu&#233;ret qui m'appelle aupr&#232;s d'elle, et je vais la rejoindre.

Comment! vous partez? dit Joseph, dont la figure prit tout &#224; coup, et &#224; son insu, une expression de tristesse qu'elle n'avait peut-&#234;tre jamais eue. Et quand? et pour combien de temps?

Je pars bient&#244;t, Joseph, et je ne sais pas quand je reviendrai.

Eh quoi! vous quittez le pays au moment o&#249; Andr&#233; va &#234;tre gu&#233;ri et pourra venir vous voir tous les jours?

Nous ne nous reverrons jamais! dit Genevi&#232;ve p&#226;le et les yeux lev&#233;s au ciel.

C'est impossible, c'est impossible! s'&#233;cria Joseph. Qu'a-t-il fait de mal? qu'avez-vous &#224; lui reprocher? Voulez-vous le faire mourir de chagrin?

A Dieu ne plaise! Dites-lui bien, Joseph, que c'est une affaire press&#233;e ma cousine dangereusement malade, qui m'a forc&#233;e de partir; que je reviendrai bient&#244;t, plus tard Dites d'abord dans quelques jours, et puis vous direz ensuite dans quelques semaines, et puis enfin dans quelques mois. D'ailleurs j'&#233;crirai; je trouverai des pr&#233;textes; je lui laisserai d'abord de l'esp&#233;rance, et puis peu &#224; peu je l'accoutumerai &#224; se passer de moi et il m'oubliera.

Que le diable l'emporte s'il vous oublie! dit Joseph d'une voix alt&#233;r&#233;e; quant &#224; moi, je vivrais cent ans, que je me souviendrais de vous! Mais enfin dites-moi, Genevi&#232;ve, pourquoi voulez-vous partir, si vous n'&#234;tes pas f&#226;ch&#233;e contre Andr&#233;?

Non, je ne suis pas f&#226;ch&#233;e contre lui, dit Genevi&#232;ve avec douceur. Pauvre enfant! comment pourrais-je lui faire un reproche d'&#234;tre n&#233; esclave? Je le plains et je l'aime; mais je ne puis lui faire aucun bien, et je puis lui apporter tous les maux. Ne voyez-vous pas que d&#233;j&#224; ce malheureux amour lui a caus&#233; tant d'agitations et d'inqui&#233;tudes qu'il a failli en mourir? ne voyez-vous pas que notre mariage est impossible?

Non, mordieu! je ne vois pas cela. Andr&#233; a une fortune ind&#233;pendante; il sera bient&#244;t en &#226;ge de la r&#233;clamer et de se d&#233;barrasser de l'autorit&#233; de son p&#232;re.

C'est un affreux parti, et qu'il ne prendra jamais, du moins d'apr&#232;s mon conseil.

Mais je l'y d&#233;ciderai, moi! dit Joseph en levant les &#233;paules.

Ce sera en pure perte, r&#233;pondit Genevi&#232;ve avec fermet&#233;. De telles r&#233;solutions deviennent quelquefois in&#233;vitables pour les &#226;mes les plus honn&#234;tes; mais, pour qu'elles n'aient rien d'odieux, il faut que toutes les voies de douceur et d'accommodement soient &#233;puis&#233;es, il faut avoir tent&#233; tous les moyens de fl&#233;chir l'autorit&#233; paternelle, et Andr&#233; ne peut que d&#233;sob&#233;ir en cachette &#224; son p&#232;re ou le braver de loin.

C'est vrai! dit Joseph, frapp&#233; du bon sens de Genevi&#232;ve.

Pour moi, ajouta-t-elle, je ne saurai ni descendre &#224; implorer un homme comme le marquis de Morand, ni m'&#233;lever &#224; la hardiesse de diviser le fils et le p&#232;re. Si je n'avais pas de remords, j'aurais certainement des regrets, car Andr&#233; ne serait ni tranquille ni heureux apr&#232;s un pareil d&#233;menti &#224; la timidit&#233; de son caract&#232;re et &#224; la douceur de son &#226;me. Il est donc n&#233;cessaire de renoncer &#224; ce mariage imprudent et romanesque; il en est temps encore Andr&#233; n'a contract&#233; aucun engagement envers moi.

En pronon&#231;ant ces derniers mots, le visage de Genevi&#232;ve se couvrit d'une orgueilleuse rougeur, et Joseph, l'homme le plus sceptique de la terre lorsqu'il s'agissait de la vertu des grisettes, sentit sa conviction subjugu&#233;e; il crut lire tout &#224; coup sur le front de Genevi&#232;ve son inviolable puret&#233;.

&#201;coutez, lui dit-il en se levant et en lui prenant la main avec une rudesse amicale, je ne suis ni galant ni romanesque; je n'ai, pour vous plaire, ni l'esprit ni le savoir d'Andr&#233;. Il vous aime d'ailleurs, et vous l'aimez Je n'ai donc rien &#224; dire

Et il sortit brusquement, croyant avoir dit quelque chose. Genevi&#232;ve, &#233;tonn&#233;e, le suivit des yeux, et chercha &#224; interpr&#233;ter l'&#233;motion que trahissaient sa figure et son attitude; mais elle n'en put deviner le motif, et reporta sur elle-m&#234;me ses tristes pens&#233;es. Depuis bien des jours elle n'avait plus le courage de travailler. Elle s'effor&#231;ait en vain de se mettre &#224; l'ouvrage; de violentes palpitations l'oppressaient d&#232;s qu'elle se penchait sur sa table, et sa main tremblante ne pouvait plus soutenir le fer ni les ciseaux. La lecture lui faisait plus de mal encore. Son imagination trouvait &#224; chaque ligne un nouveau sujet de douleur. H&#233;las! se disait-elle alors, c'&#233;tait bien la peine de m'apprendre ce qu'il faut savoir pour sentir le bonheur!

Elle pleurait depuis une heure &#224; sa fen&#234;tre lorsqu'elle vit venir Henriette. Elle eut envie de se renfermer et de ne pas la recevoir; mais il y avait longtemps qu'elle &#233;vitait son amie, elle craignit de l'offenser ou de l'affliger; et, se h&#226;tant d'essuyer ses larmes, elle se r&#233;signa &#224; cette visite.

Mais au lieu de venir l'embrasser comme de coutume, Henriette entra d'un air froid et sec, et tira brusquement une chaise, sur laquelle elle se posa avec roideur. Ma ch&#232;re, lui dit-elle apr&#232;s un instant de silence consacr&#233; &#224; pr&#233;parer sa harangue et son maintien, je viens te dire une chose.

Puis elle s'arr&#234;ta pour voir l'effet de ce d&#233;but.

Parle, ma ch&#232;re, r&#233;pondit la patiente Genevi&#232;ve.

Je viens te dire, reprit Henriette en s'animant peu &#224; peu malgr&#233; elle, que je ne suis pas contente de toi: ta conduite n'est pas celle d'une amie. Je ne te parle pas de tes devoirs envers la soci&#233;t&#233;: tu foules aux pieds tous les principes; mais je me plains de ton ingratitude envers moi, qui me suis employ&#233;e &#224; te servir et &#224; te rendre heureuse. Sans moi tu n'aurais jamais eu l'esprit de d&#233;cider Andr&#233; &#224; t'&#233;pouser; et si tu deviens jamais madame la marquise, tu pourras bien dire que tu le dois &#224; mon amiti&#233; plus qu'&#224; ta prudence. Tout ce que je te demande, c'est de rester avec lui et de me laisser Joseph.

Qu'est-ce que vous voulez dire par l&#224;? demanda Genevi&#232;ve avec un d&#233;dain glacial.

Je veux dire, s'&#233;cria Henriette en col&#232;re, que tu es une petite coquette hypocrite et effront&#233;e; que tu n'as pas l'air d'y toucher, mais que tu sais tr&#232;s-bien attirer et cajoler les hommes qui te plaisent. C'est un bonheur pour toi d'&#234;tre si m&#233;prisante et d'avoir le coeur si froid! car tu serais sans cela la plus grande d&#233;vergond&#233;e de la terre. Sois ce qu'il te plaira, je ne m'en soucie pas; mais prends tes adorateurs ailleurs que sous mon bras. Je ne chasse pas sur tes terres; je n'ai jamais adress&#233; une oeillade &#224; ton marjolet de marquis. Si j'avais voulu m'en donner la peine, il n'&#233;tait pas difficile &#224; enflammer, le pauvre enfant, et mes yeux valent bien les tiens

Genevi&#232;ve, r&#233;volt&#233;e de ce langage, haussa les &#233;paules et d&#233;tourna la t&#234;te vers la fen&#234;tre. Oui! oui! continua Henriette, fais la sainte victime, tu ne m'y prendras plus. &#201;coute, Genevi&#232;ve, fais &#224; ta t&#234;te, prends deux ou trois galants, couvre-toi de ridicule, livre-toi &#224; la ris&#233;e de toute la ville, je n'y peux rien et je ne m'en m&#234;lerai plus; mais je t'avertis que si Joseph Marteau vient encore ici demain passer deux heures t&#234;te &#224; t&#234;te avec toi, comme il fait tous les soirs depuis quinze jours, je viendrai sous ta fen&#234;tre avec un galant nouveau; car je te prie de croire que je ne suis pas au d&#233;pourvu, et que j'en trouverai vingt en un quart d'heure qui valent bien M. Joseph Marteau Mais sache que ce galant aura avec lui tous les jeunes gens de la ville, et que tu seras r&#233;gal&#233;e du plus beau charivari dont le pays ait jamais entendu parler. Ce n'est pas que j'aime M. Joseph, je m'en soucie comme de toi; mais je n'entends pas porter encore le ruban jaune &#224; mon bonnet. Je ne suis pas d'&#226;ge &#224; servir de pis-aller.

Infamie! infamie! murmura Genevi&#232;ve p&#226;le et pr&#232;s de s'&#233;vanouir; puis elle fit un violent effort sur elle-m&#234;me, et, se levant, elle montra la porte &#224; Henriette d'un air imp&#233;ratif. Mademoiselle, lui dit-elle, je n'ai plus qu'un soir &#224; passer ici; si vous aviez autant de vigilance que vous avez de grossi&#232;ret&#233;, vous auriez &#233;cout&#233; &#224; ma porte il y a une heure, ce qui e&#251;t &#233;t&#233; parfaitement digne de vous; vous m'auriez alors entendu dire &#224; M. Joseph Marteau que je quittais le pays, et vous auriez &#233;t&#233; rassur&#233;e sur la possession de votre amant. Maintenant, sortez, je vous prie. Vous pourrez demain couvrir d'insultes les murs de cette chambre; ce soir elle est encore &#224; moi; sortez!

En pronon&#231;ant ce dernier mot, Genevi&#232;ve tomba &#233;vanouie, et sa t&#234;te frappa rudement contre le pied de sa chaise. Henriette, &#233;pouvant&#233;e et honteuse de sa conduite, se jeta sur elle, la releva, la prit dans ses bras vigoureux et la porta sur son lit. Quand elle eut r&#233;ussi &#224; la ranimer, elle se jeta &#224; ses pieds et lui demanda pardon avec des sanglots qui partaient d'un coeur naturellement bon. Genevi&#232;ve le sentit, et, pardonnant au caract&#232;re emport&#233; et au manque d'&#233;ducation de son amie, elle la releva et l'embrassa.

Tu nous aurais &#233;pargn&#233; &#224; toutes deux une affreuse soir&#233;e, lui dit-elle, si tu m'avais interrog&#233;e avec douceur et confiance, au lieu de venir me faire une sc&#232;ne cruelle et folle. Au premier mot de soup&#231;on, je t'aurais rassur&#233;e

Ah! Genevi&#232;ve, la jalousie raisonne-t-elle? r&#233;pondit Henriette; prend-elle le temps d'agir, seulement? Elle crie, jure et pleure; c'est tout ce qu'elle sait faire. Comment, ma pauvre enfant, tu partais, et moi je t'accusais! Mais pourquoi partais-tu sans me rien dire? Voil&#224; comme tu fais toujours: pas l'ombre de confiance envers moi. Et pourquoi diantre en as-tu plus pour M. Joseph que pour ton amie d'enfance? Car, enfin, je n'y con&#231;ois rien!

Ah! voil&#224; tes soup&#231;ons qui reviennent? dit Genevi&#232;ve en souriant tristement.

Non, ma ch&#232;re, reprit Henriette; je vois bien que tu ne veux pas me l'enlever, puisque tu t'en vas. Mais il est hors de doute que cet imb&#233;cile-l&#224; est amoureux de toi

De moi? s'&#233;cria Genevi&#232;ve stup&#233;faite.

Oui, de toi, reprit Henriette; de toi, qui ne te soucies pas de lui, j'en suis s&#251;re; car enfin tu aimes Andr&#233;, tu pars avec lui, n'est-ce pas? Vous allez vous marier hors du pays?

Oui, oui, Henriette; tu sauras tout cela plus tard; aujourd'hui il m'est impossible de t'en parler; ce n'est pas manque de confiance en toi, mon enfant. Je t'&#233;crirai de Gu&#233;ret, et tu approuveras toute ma conduite Parlons de toi; tu as donc des chagrins aussi?

Oh! des chagrins &#224; devenir folle; et c'est toi, ma pauvre Genevi&#232;ve, qui en es cause, bien innocemment sans doute! Mais que veux-tu que je te dise? je ne peux pas m'emp&#234;cher d'&#234;tre bien aise de ton d&#233;part; car enfin tu vas &#234;tre heureuse avec ton amant, et moi je retrouverai peut-&#234;tre le bonheur avec le mien.

Vraiment, Henriette, je ne savais pas qu'il f&#251;t ton amant. Tu m'as toujours soutenu le contraire quand je t'ai plaisant&#233;e sur lui. Tu te plains de n'avoir pas ma confiance; que te dirai-je de la tienne, menteuse?

Henriette rougit; puis, reprenant courage: Eh bien! c'est vrai, dit-elle, j'ai eu tort aussi; mais le fait est qu'il m'aimait &#224; la folie il n'y a pas longtemps, et, malgr&#233; toute ma prudence, il s'y est pris si habilement, le sournois! qu'il a r&#233;ussi &#224; se faire aimer. Eh bien! le voil&#224; qui pense &#224; une autre. Le sc&#233;l&#233;rat! depuis cette maudite promenade que vous avez faite ensemble au clair de la lune pour aller voir Andr&#233; qui se mourait, M. Joseph n'a plus la t&#234;te &#224; lui: il ne parle que de toi, il ne r&#234;ve qu'&#224; toi, il ne trouve plus rien d'aimable en moi. Si je crie &#224; la vue d'une souris ou d'une araign&#233;e: Ah! dit-il, Genevi&#232;ve n'a peur de rien; c'est un petit dragon. Si je me mets en col&#232;re: Ah! Genevi&#232;ve ne se f&#226;che jamais; c'est un petit ange. Et Genevi&#232;ve aux grands yeux et Genevi&#232;ve au petit pied Tout cela n'est pas amusant &#224; entendre r&#233;p&#233;ter du matin au soir; de sorte que j'avais fini par te d&#233;tester cordialement, ma pauvre Genevi&#232;ve.

Si je revois jamais M. Joseph, dit Genevi&#232;ve, je lui ferai certainement des reproches pour le beau service que m'a rendu son amiti&#233;; mais je n'en aurai pas de si t&#244;t l'occasion. En attendant, il faut que je lui &#233;crive; donne-moi l'&#233;critoire, Henriette.


Comment! il faut que tu lui &#233;crives? s'&#233;cria Henriette, dont les yeux &#233;tincel&#232;rent.

Oui vraiment, r&#233;pondit Genevi&#232;ve en souriant; mais rassure-toi, ma ch&#232;re, la lettre ne sera pas cachet&#233;e, et c'est toi qui la lui remettras. Seulement, je te prie de ne pas la lire avant de la lui donner.

Ah! tu as des secrets avec Joseph!

Cela est vrai, Henriette, je lui ai confi&#233; un secret; il te le dira, j'y consens.

Et pourquoi commences-tu par lui? Tu n'as donc pas confiance en moi? tu me crois donc incapable de garder un secret?

Oui, Henriette, incapable, r&#233;pondit Genevi&#232;ve en commen&#231;ant sa lettre.

Comme tu es dr&#244;le! dit Henriette en la regardant d'un air stup&#233;fait. Enfin, il n'y a que toi au monde pour avoir de pareilles id&#233;es! &#201;crire &#224; un jeune homme! tu trouves cela tout simple! et me donner la lettre, &#224; moi qui suis sa ma&#238;tresse! et me dire: La voil&#224;; elle n'est pas cachet&#233;e, tu ne la liras pas.

Est-ce que j'ai tort de croire &#224; ta d&#233;licatesse? dit Genevi&#232;ve &#233;crivant toujours.

Non, certes; mais enfin c'est une commission bien singuli&#232;re; et moi qui viens de faire une sc&#232;ne &#233;pouvantable &#224; Joseph, quelle figure vais-je faire en lui portant une lettre de toi? une lettre!

Mais, ma ch&#232;re, dit Genevi&#232;ve, une lettre est une lettre; qu'y a-t-il de si tendre et de si intime dans l'envoi d'un papier pli&#233;?

Mais, ma ch&#232;re, r&#233;pondit Henriette, entre jeunes gens et jeunes filles on ne s'&#233;crit que pour se parler d'amour. De quoi peut-on se parler, si ce n'est de cela?

En effet, je lui parle d'amour, r&#233;pondit Genevi&#232;ve, mais de l'amour d'un autre. Va, Henriette, emporte ce billet, et ne le remets pas demain avant midi. Embrasse-moi. Adieu!



XVI.

Genevi&#232;ve passa la nuit &#224; mettre tout en ordre. Elle fit ses cartons, et en touchant toutes ces fleurs qu'Andr&#233; aimait tant, elle y laissa tomber plus d'une larme. Voici, leur disait-elle dans l'exaltation de ses pens&#233;es, la ros&#233;e qui d&#233;sormais vous fera &#233;clore. Ah! dess&#233;chez-vous, tristes filles de mon amour! Lui seul savait vous admirer, lui seul savait pourquoi vous &#233;tiez belles. Vous allez p&#226;lir et vous effeuiller aux mains des indiff&#233;rents: parmi eux je vais me fl&#233;trir comme vous. H&#233;las! nous avons tout perdu; vous aussi, vous ne serez plus comprises!

Elle fit un autre paquet des livres qu'Andr&#233; lui avait donn&#233;s; mais la vue de ces livres si chers lui fut bien douloureuse. C'est vous qui m'avez perdue, leur disait-elle. J'&#233;tais avide de savoir vous lire, mais vous m'avez fait bien du mal! Vous m'avez appris &#224; d&#233;sirer un bonheur que la soci&#233;t&#233; r&#233;prouve et que mon coeur ne peut supporter. Vous m'avez forc&#233;e &#224; d&#233;daigner tout ce qui me suffisait auparavant. Vous avez chang&#233; mon &#226;me, il fallait donc aussi changer mon sort!

Genevi&#232;ve fit tous les appr&#234;ts de son d&#233;part avec l'ordre et la pr&#233;cision qui lui &#233;taient naturels. Quiconque l'e&#251;t vue arranger tout son petit bagage de femme et d'artiste, et tapisser d'ouate la cage o&#249; devait voyager son chardonneret favori, l'e&#251;t prise pour une pensionnaire allant en vacances. Son coeur &#233;tait cependant d&#233;vor&#233; de douleur sous ce calme apparent. Elle ne se laissait aller &#224; aucune d&#233;monstration violente, mais personne ne recevait des atteintes plus profondes; son &#226;me rongeait son corps sans tacher sa joue ni plisser son front.

Le lendemain, &#224; sept heures du matin, Genevi&#232;ve, tristement cahot&#233;e dans la patache de Gu&#233;ret, quitta le pays. Il n'y eut ni amis, ni larmes, ni petits soins &#224; son d&#233;part. Elle s'en alla seule, comme elle avait longtemps v&#233;cu, ne s'inqui&#233;tant ni de la mis&#232;re ni de la fatigue, se fiant &#224; elle-m&#234;me pour gagner son pain, ne demandant secours &#224; personne, ne se plaignant de rien, mais emportant au fond de son &#226;me une plaie incurable, le souvenir d'une esp&#233;rance morte &#224; jamais pour elle.

Henriette remit la lettre &#224; Joseph d'un air de suffisance et de magnanimit&#233; auquel le bon Marteau ne fit pas attention. En voyant la signature de Genevi&#232;ve, il se troubla, eut quelque peine &#224; comprendre la lettre, la relut deux fois; puis, sans rien r&#233;pondre aux questions d'Henriette, il se mit &#224; courir et monta tout haletant l'escalier de Genevi&#232;ve. La clef &#233;tait &#224; la porte; il entra sans songer &#224; frapper, trouva la premi&#232;re et la seconde pi&#232;ce vides, et p&#233;n&#233;tra dans l'atelier. Il n'y restait, de la pr&#233;sence de Genevi&#232;ve, que quelques feuilles de roses en baptiste &#233;parses sur la table. Un autre que Joseph les e&#251;t tendrement recueillies; il les prit dans sa main, les froissa avec col&#232;re et les jeta sur le carreau en jurant. Puis il courut seller son cheval et partit pour le ch&#226;teau de Morand.

Tout cela est bel et bon, mais Genevi&#232;ve est partie!

C'est ainsi qu'il entama la conversation en entrant brusquement dans la chambre d'Andr&#233;. Andr&#233; devint p&#226;le, se leva et retomba sur sa chaise, sans rien comprendre &#224; ce que disait Joseph, mais frapp&#233; de terreur &#224; l'id&#233;e d'une souffrance nouvelle. Joseph lui fit une sc&#232;ne incompr&#233;hensible, lui reprocha sa l&#226;chet&#233;, sa froideur, et, quand il eut tout dit, s'aper&#231;ut enfin qu'il avait afflig&#233; et &#233;pouvant&#233; Andr&#233; sans lui rien apprendre. Alors il se souvint des recommandations de Genevi&#232;ve et des m&#233;nagements que demandait encore la sant&#233; de son ami; sa premi&#232;re vivacit&#233; apais&#233;e, il sentit qu'il s'y &#233;tait pris d'une mani&#232;re cruelle et maladroite. Embarrass&#233; de son r&#244;le, il se promena dans la chambre avec agitation, puis tira la lettre de Genevi&#232;ve de son sein et la jeta sur la table. Andr&#233; lut:

Adieu, Joseph. Quand vous recevrez ce billet, je serai partie, tout sera fini pour moi. Ne me plaignez pas, ne vous affligez pas. J'ai du courage, je fais mon devoir, et il y a une autre vie que celle-ci. Dites &#224; Andr&#233; que ma cousine s'est trouv&#233;e tout &#224; coup si mal que j'ai &#233;t&#233; oblig&#233;e de partir sur-le-champ sans attendre qu'il put venir me voir. Dites-lui que je reviendrai bient&#244;t; suivez les instructions que je vous ai donn&#233;es hier, habituez-le peu &#224; peu &#224; m'oublier, ou du moins &#224; renoncer &#224; moi. Dites &#224; son p&#232;re que je le supplie de traiter Andr&#233; avec douceur, et que je suis partie pour jamais. Adieu, Joseph. Merci de votre amiti&#233;; reportez-la sur Andr&#233;. Je n'ai plus besoin de rien. Aimez Henriette, elle est sinc&#232;re et bonne; ne la rendez pas malheureuse; sachez, par mon exemple, combien il est affreux de perdre l'esp&#233;rance. Plus tard, quand tout sera r&#233;par&#233;, gu&#233;ri, oubli&#233;, souvenez-vous quelquefois de Genevi&#232;ve.

Mais pourquoi? qu'ai-je fait, comment ai-je m&#233;rit&#233; qu'elle m'abandonne ainsi? s'&#233;cria Andr&#233; au d&#233;sespoir.

Je n'en sais, ma foi, rien, r&#233;pondit Joseph. Le diable m'emporte si je comprends rien &#224; vos amours! Mais ce n'est pas le moment de se creuser la cervelle. &#201;coute, Andr&#233;, il n'y a qu'un mot qui vaille: es-tu d&#233;cid&#233; &#224; &#233;pouser Genevi&#232;ve?

D&#233;cid&#233;! oui, Joseph. Comment peux-tu en douter?

D&#233;cid&#233;, bon. Maintenant es-tu s&#251;r de l'&#233;pouser? as-tu song&#233; &#224; tout? as-tu pr&#233;vu la col&#232;re et la r&#233;sistance de ton p&#232;re? as-tu fait ton plan? Veux-tu r&#233;clamer ta fortune et forcer son consentement, ou bien veux-tu vivre maritalement avec Genevi&#232;ve dans un autre pays sans l'&#233;pouser, et prendre un &#233;tat qui vous fasse subsister tous deux?

Je ne ferai jamais cette derni&#232;re proposition &#224; Genevi&#232;ve. Je sais que je lui deviendrais odieux et que je rougirais de moi-m&#234;me le jour o&#249; je chercherais &#224; en faire ma ma&#238;tresse, quand je puis en faire ma femme.

Tu r&#233;sisteras donc &#224; ton p&#232;re hardiment, franchement?

Oui.

Eh bien! &#224; l'oeuvre tout de suite. Genevi&#232;ve n'est pas bien loin. Il faut courir apr&#232;s elle: tu es assez fort pour sortir; je vais mettre Fran&#231;ois au char &#224; bancs de monsieur ton p&#232;re. Il le prendra comme il voudra cette fois-ci, et nous partirons tous deux. Nous rejoindrons la route de Gu&#233;ret par la traverse, et nous ram&#232;nerons Genevi&#232;ve &#224; la ville. Voil&#224; pour aujourd'hui. Tu coucheras chez moi et tu &#233;criras une jolie petite lettre au marquis, dans laquelle tu lui demanderas doucement et respectueusement son consentement ensuite nous verrons venir.

Ce projet plut beaucoup &#224; Andr&#233;. Allons, dit-il, je suis pr&#234;t.

Joseph alla jusqu'&#224; la porte, s'arr&#234;ta pour r&#233;fl&#233;chir et revint.

Que t'a dit ton p&#232;re, demanda-t-il, lorsque tu lui as parl&#233; de ton projet?

Ce qu'il m'a dit? reprit Andr&#233; &#233;tonn&#233;; je ne lui en ai jamais parl&#233;.

Comment, diable! tu n'es pas plus avanc&#233; que cela? Et pourquoi ne lui en as-tu pas encore parl&#233;?

Et comment pourrais-je le faire? Sais-tu quel homme est mon p&#232;re quand on l'irrite?

Andr&#233;, dit Joseph en se rasseyant d'un air s&#233;rieux, tu n'&#233;pouseras jamais Genevi&#232;ve; elle a bien fait de renoncer &#224; toi.

Oh! Joseph, pourquoi me parles-tu ainsi quand je suis si malheureux? s'&#233;cria Andr&#233; en cachant son visage dans ses mains. Que veux-tu que je fasse? que veux-tu que je devienne? Tu ne sais donc pas ce que c'est que d'avoir v&#233;cu vingt ans sous le joug d'un tyran? Tu as &#233;t&#233; &#233;lev&#233; comme un homme, toi; et d'ailleurs la nature t'a fait robuste. Moi, je suis n&#233; faible, et l'on m'a opprim&#233;

Mais, par tous les diables! s'&#233;cria Joseph, on n'&#233;l&#232;ve pas les hommes comme les chiens, on ne les persuade pas par la peur du fouet. Quel secret a donc trouv&#233; ton p&#232;re pour t'&#233;pouvanter ainsi? Crains-tu d'&#234;tre battu, ou te prend-il par la faim? l'aimes-tu, ou le hais-tu? es-tu d&#233;vot ou poltron? Voyons, qu'est-ce qui t'emp&#234;che de lui dire une bonne fois: Monsieur mon p&#232;re, j'aime une honn&#234;te fille, et j'ai donn&#233; ma parole de l'&#233;pouser. Je vous demande respectueusement votre approbation, et je vous jure que je la m&#233;rite. Si vous consentez &#224; mon bonheur, je serai pour toujours votre fils et votre ami; si vous refusez, j'en suis au d&#233;sespoir, mais je ne puis manquer &#224; mes devoirs envers Genevi&#232;ve. Vous &#234;tes riche, j'ai de quoi vivre; s&#233;parons nos biens; ceci est &#224; vous, ceci est &#224; moi; j'ai bien l'honneur de vous saluer. Votre fils respectueux, Andr&#233;. C'est comme cela qu'on parle ou qu'on &#233;crit.

Eh bien! Joseph, je vais &#233;crire, tu as raison. Je laisserai la lettre sur une table, ou je la ferai remettre par un domestique apr&#232;s notre d&#233;part. Va pr&#233;parer le char &#224; bancs; mais prends bien garde qu'on ne te voie

Ah! voil&#224; une parole d'&#233;colier qui tremble. Non, Andr&#233;, cela ne peut pas se faire ainsi. Je commence &#224; voir clair dans ta t&#234;te et dans la mienne. J'ai des devoirs aussi envers Genevi&#232;ve. Je suis son ami; je dois agir prudemment et ne pas la jeter dans de nouveaux malheurs par un z&#232;le inconsid&#233;r&#233;. Avant de courir apr&#232;s elle et de contrarier une r&#233;solution qu'elle a encore la force d'ex&#233;cuter, il faut que je sache si tu es capable de tenir la tienne. Il ne s'agit pas de plaisanter, vois-tu? Diantre! la r&#233;putation d'une fille honn&#234;te ne doit pas &#234;tre sacrifi&#233;e &#224; une amourette de roman.

Tu es bien s&#233;v&#232;re avec moi, Joseph! Il y a peu de temps, tu te moquais de moi parce que je prenais la chose au s&#233;rieux, et tu te jouais d'Henriette comme jamais je n'ai song&#233; &#224; me moquer de ma ch&#232;re, de ma respect&#233;e Genevi&#232;ve.

Tu as raison, je raisonne je ne sais comment, et je dis des choses que je n'ai jamais dites. Je dois te para&#238;tre singulier, mais &#224; coup s&#251;r pas autant qu'&#224; moi-m&#234;me; pourtant c'est peut-&#234;tre tout simple. &#201;coute, Andr&#233;, il faut que je te dise tout.

Mon Dieu! que veux-tu dire, Joseph? tu me tourmentes et tu m'inqui&#232;tes aujourd'hui &#224; me rendre fou.

T&#226;che de rassembler toutes les forces de ta raison pour m'&#233;couter. Ce que je vois de ta conduite et de celle de Genevi&#232;ve me fait croire que tu n'as pas grande envie de l'&#233;pouser ne m'interromps pas. Je sais que tu as bon coeur, que tu es honn&#234;te et que tu l'aimes; mais je sais aussi tout ce qui t'emp&#234;chera d'en faire ta femme. &#201;coute; Genevi&#232;ve est d&#233;shonor&#233;e dans le pays; mais moi, je ne crois pas qu'elle ait &#233;t&#233; ta ma&#238;tresse Je mettrais ma main au feu pour le soutenir elle est aussi pure &#224; pr&#233;sent que le jour de sa premi&#232;re communion.

Je le jure par le Dieu vivant, s'&#233;cria Andr&#233;; si mon &#226;me n'avait pas eu pour elle un saint respect, son premier regard aurait suffi pour me l'inspirer!

Eh bien! ce que tu me dis l&#224; me d&#233;cide tout &#224; fait. P&#232;se bien toutes mes paroles et r&#233;ponds-moi dans une heure, ce soir ou demain au plus tard, si tu as besoin de r&#233;flexions; mois r&#233;ponds-moi d&#233;finitivement et sans retour sur ta parole. Veux-tu que j'offre &#224; Genevi&#232;ve de l'&#233;pouser? Si elle y consent, c'est dit!

Toi? s'&#233;cria Andr&#233; en reculant de surprise.

Oui, moi, r&#233;pondit Joseph. Le diable me pourfende si je n'y suis pas d&#233;cid&#233;! Ce n'est pas une offre en l'air. C'est une chose &#224; laquelle j'ai pens&#233; douze heures par jour depuis la nuit o&#249; tu as &#233;t&#233; si malade. Je m'en repentirai peut-&#234;tre un jour; mais aujourd'hui, je le sens, c'est mon devoir, c'est la volont&#233; de Dieu. Genevi&#232;ve est perdue, d&#233;sesp&#233;r&#233;e. Tu ne peux pas l'&#233;pouser, et si tu ne l'&#233;pouses pas, tu seras poursuivi par un remords &#233;ternel. Je suis votre ami. Une voix int&#233;rieure me dit: Joseph, tu peux tout r&#233;parer. On se moquera peut-&#234;tre de toi, mais ni Genevi&#232;ve ni Andr&#233; ne seront ingrats. Ils consentiront &#224; se s&#233;parer pour jamais, et un jour ils te remercieront.

En parlant ainsi, Joseph s'attendrit et s'&#233;leva presque &#224; la hauteur du r&#244;le g&#233;n&#233;reux et romanesque &#224; l'abri duquel il esp&#233;rait persuader &#224; Andr&#233; de renoncer &#224; Genevi&#232;ve. Joseph n'&#233;tait rien moins qu'un h&#233;ros de roman. C'&#233;tait un campagnard madr&#233; qui s'&#233;tait &#233;pris s&#233;rieusement de Genevi&#232;ve, et qui, entrevoyant l'esp&#233;rance de la s&#233;parer d'Andr&#233;, c&#233;dait &#224; un &#233;go&#239;sme bien excusable, et n'&#233;tait pas f&#226;ch&#233; de h&#226;ter cette rupture. Mais son caract&#232;re &#233;tait un singulier m&#233;lange de ruse et de loyaut&#233;. Aussi, quand il vit qu'Andr&#233;, dupe d'abord de sa fausse g&#233;n&#233;rosit&#233;, apr&#232;s l'avoir remerci&#233; avec effusion, refusait de renoncer &#224; Genevi&#232;ve, il abandonna sur-le-champ le r&#234;ve de bonheur dont il s'&#233;tait berc&#233;. Quand il entendit Andr&#233; parler de sa passion avec cette esp&#232;ce d'&#233;loquence dont il n'avait pas le secret, il revint &#224; lui-m&#234;me: Non, se dit-il int&#233;rieurement, Genevi&#232;ve ne pourrait pas oublier un si beau parleur pour s'affubler d'un rustre comme moi. Si le respect humain ou le d&#233;pit la d&#233;cidait &#224; m'accepter, elle s'en repentirait, et j'aurais fait trois malheureux, Andr&#233;, elle et moi. D'ailleurs, se dit-il encore, Andr&#233; sait mieux aimer que moi. Il ne sait pas agir, mais il sait souffrir et pleurer. Voil&#224; ce qui gagne le coeur des femmes. Ce pauvre enfant n'aura peut-&#234;tre ni la force de l'&#233;pouser ni celle de l'abandonner. Dans tous les cas, il sera malheureux; mais je ne veux pas qu'il soit dit que j'y aie contribu&#233;, moi, Joseph Marteau, son ami d'enfance. Ce serait mal.

C'est avec ces id&#233;es et ces maximes que Joseph Marteau, apr&#232;s avoir pass&#233; en un jour par les sentiments les plus contraires, se r&#233;solut &#224; h&#226;ter de tout son pouvoir la r&#233;conciliation d'Andr&#233; avec Genevi&#232;ve.

Je m'abandonne &#224; toi comme &#224; mon meilleur, comme &#224; mon seul ami, lui dit Andr&#233;; dis-moi ce qu'il faut faire, aide-moi, r&#233;fl&#233;chis et d&#233;cide. J'ex&#233;cuterai aveugl&#233;ment tes ordres.

Eh bien! lui dit Joseph, il faut proc&#233;der honn&#234;tement, si nous voulons avoir l'assentiment de Genevi&#232;ve. Va trouver ton p&#232;re sur-le-champ et demande-lui son consentement. S'il te l'accorde, &#233;cris &#224; Genevi&#232;ve pour la prier de revenir; je porterai la lettre et je lui dirai tout ce qui pourra la d&#233;cider. S'il refuse, nous partons sans le pr&#233;venir, et nous proc&#233;dons cavali&#232;rement avec lui.

Ne pourrais-tu me sauver l'horreur de cet entretien? dit Andr&#233;; j'aimerais mieux me battre avec dix hommes que de parler &#224; mon p&#232;re.

Impossible, impossible! dit Joseph; il refusera, il te brutalisera, il n'en faut pas douter; tant mieux! tous les torts seront de son c&#244;t&#233;, et nous aurons le droit d'agir vigoureusement.

Andr&#233; se d&#233;cida enfin, et trouva son p&#232;re occup&#233; &#224; nettoyer ses fusils de chasse. Il entra timidement et fit crier la porte en l'ouvrant lentement et d'une main tremblante.

Voyons, qu'y a-t-il? qu'est-ce que c'est? dit le marquis impatient&#233;; pourquoi n'entrez-vous pas franchement? Vous avez toujours l'air d'un voleur ou d'un pauvre honteux.

Je viens vous demander un moment d'entretien, r&#233;pondit Andr&#233; d'un air froid et craintif. C'&#233;tait la premi&#232;re fois qu'il essayait d'avoir une explication avec son p&#232;re. Le marquis fut si surpris qu'il leva les yeux et toisa Andr&#233; de la t&#234;te aux pieds. Il pressentit en un instant le sujet de cette d&#233;marche, et la col&#232;re s'alluma dans ses veines avant que son fils e&#251;t dit un mot. Tous deux gard&#232;rent le silence, puis le marquis s'&#233;cria: Allons, tonnerre de Dieu! &#234;tes-vous venu ici pour me regarder le blanc des yeux? Parlez, ou allez-vous-en.

Je parlerai, mon p&#232;re, dit Andr&#233;, &#224; qui le sentiment de l'offense donnait un peu de courage. Je viens vous d&#233;clarer que je suis amoureux de Genevi&#232;ve la fleuriste, et que mon intention est de l'&#233;pouser, si vous voulez bien m'accorder votre consentement

Et si je ne l'accorde pas, s'&#233;cria le marquis en se contenant un peu, que ferez-vous?

J'essaierai de vous fl&#233;chir; et si je ne le peux pas

Eh bien?

Andr&#233; resta deux minutes sans r&#233;pondre. Les yeux &#233;tincelants de son p&#232;re le tenaient en arr&#234;t comme le li&#232;vre fascin&#233; sous le regard du chien de chasse.

Eh bien! monsieur l'&#233;pouseur de filles, dit le marquis d'un ton moqueur et m&#233;prisant, que ferez-vous si je vous d&#233;fends de mettre les pieds hors de la maison d'ici &#224; un an?

Je d&#233;sob&#233;irai &#224; mon p&#232;re, r&#233;pondit Andr&#233; en s'animant, car mon p&#232;re aura agi avec moi d'une mani&#232;re injuste et insens&#233;e.

Rien au monde ne pouvait irriter le marquis plus que les paroles et le maintien de son fils. Un caract&#232;re plus hardi et plus souple aurait su flatter cet orgueil imp&#233;rieux et brutal; mais Andr&#233; n'avait pas le courage de caresser un animal si rude. Tout ce qu'il pouvait, c'&#233;tait de faire bonne contenance devant lui et de ne pas s'abandonner &#224; la tentation de fuir son aspect terrifiant.

Ah! nous y voil&#224;! dit le marquis en grin&#231;ant des dents et en se frottant les mains: voil&#224; o&#249; nous devions en venir! Eh bien! qu'il en arrive ce qu'il plaira &#224; Dieu; pleurez, maigrissez, mourez; aussi bien les sots comme vous ne sont pas dignes de vivre; mais certainement, vous n'aurez pas mon consentement. Vous attendrez ma mort si vous voulez; je n'ai pas encore envie d'en finir pour vous laisser la libert&#233; d'&#233;pouser une

Andr&#233; fit un mouvement pour sortir afin de ne pas entendre injurier Genevi&#232;ve. Le marquis le retint par le bras et le for&#231;a d'&#233;couter un d&#233;luge de menaces et d'impr&#233;cations. Il fit entrer dans ce sermon tr&#232;s-peu chr&#233;tien une esp&#232;ce de r&#233;crimination sentimentale &#224; sa mani&#232;re. Il lui reprocha tous les bienfaits de sa tendresse, et lui pr&#233;senta comme des preuves d'une adorable sollicitude les soins vulgaires qu'impose &#224; tous les hommes le plus simple sentiment des devoirs de la paternit&#233;. Il le fit en des termes qui eussent rendu son discours aussi bouffon qu'il esp&#233;rait le rendre path&#233;tique, si Andr&#233; e&#251;t &#233;t&#233; capable d'avoir une pens&#233;e plaisante en cet instant. Quand vous &#234;tes venu au monde, lui dit-il, vous &#233;tiez si ch&#233;tif et si laid, que pas une femme de la commune ne voulut vous prendre en nourrice: c'&#233;tait une trop grande responsabilit&#233; que de se charger de vous. Je trouvai enfin une pauvre mis&#233;rable &#224; la Chassaigne qui offrit de vous emporter; mais quand je vous vis dans son tablier, pauvre araign&#233;e, je craignis que le soleil ne vous fit fondre dans le trajet, et je vous tirai de l&#224; pour vous jeter sur mon propre lit. Alors je fis venir ma plus belle ch&#232;vre, une ch&#232;vre de deux ans qui venait de mettre bas pour la premi&#232;re fois, et je vous la donnai pour nourrice. Je fis tuer les chevreaux et je les mangeai, et pourtant c'&#233;taient deux beaux chevreaux! tout le monde avait regret de voir deux &#233;l&#232;ves d'une si bonne race aller &#224; la boucherie; mais je ne reculai devant aucun sacrifice pour sauver cet avorton qui ne devait cependant me donner que des chagrins. Je vous gardai &#224; la maison pendant les ann&#233;es o&#249; un enfant est le plus d&#233;sagr&#233;able. Je me r&#233;signai &#224; entendre les criailleries de maillot, que je d&#233;teste; vous n'avez pas fait une dent sans que j'aie donn&#233; un mouchoir ou un tablier &#224; la servante qui prenait soin de vous. C'&#233;tait, ma foi, une belle fille! je n'avais pas choisi la plus laide du pays, et je la payais cher! je voulais qu'on n'e&#251;t pas &#224; me reprocher d'avoir n&#233;glig&#233; quelque chose pour ce fils malingre qui me causait tant d'embarras et qui devait ne m'&#234;tre jamais bon &#224; rien. Combien de fois ne me suis-je pas lev&#233; au milieu de la nuit pour vous pr&#233;parer des breuvages quand on venait me dire que vous aviez des convulsions!

Andr&#233; aurait pu trouver &#224; toutes ces grandes actions de son p&#232;re des explications fort prosa&#239;ques. Sans parler des petits cadeaux &#224; la servante qui, dans le pays, n'&#233;taient pas uniquement attribu&#233;s &#224; la tendresse paternelle, il aurait pu se rappeler aussi que le marquis avait coutume de passer les nuits dans la plus grande agitation quand un de ses bestiaux &#233;tait malade; et, quant aux fameux breuvages qu'il pr&#233;parait lui-m&#234;me et pareils en tout &#224; ceux qu'il distribuait largement &#224; ses boeufs de travail, Andr&#233; avait souvent fait, dans son enfance, le rude essai de ses forces contre l'&#233;nergie de ces potions diaboliques.

Mais Andr&#233; &#233;tait si bon et si doux qu'il fut un instant &#233;mu et persuad&#233; par ces grossi&#232;res d&#233;monstrations d'amiti&#233;. Le marquis l'observait attentivement, tout en poursuivant sa d&#233;clamation.

Il vit sur son visage des traces d'attendrissement, et, empress&#233; de ressaisir son empire, il en profita pour frapper les derniers coups. Mais il le fit d'une fa&#231;on maladroite. Il se risqua &#224; vouloir couvrir d'infamie la conduite de Genevi&#232;ve, &#224; la pr&#233;senter comme une intrigante qui t&#226;chait d'envahir le coeur et la fortune d'un enfant cr&#233;dule. Andr&#233; retrouva, comme par enchantement, le peu de forces qu'il avait apport&#233;es &#224; cet entretien. Il sortit en d&#233;clarant &#224; son p&#232;re qu'il appellerait &#224; son secours la justice, le bon sens et les lois, s'il le fallait. Avec une r&#233;sistance plus patiente et plus m&#233;nag&#233;e, il aurait pu vaincre l'obstination du marquis; mais Andr&#233; craignait trop la fatigue du coeur et de l'esprit pour entreprendre une lutte quelconque.

Joseph vint &#224; sa rencontre sur l'escalier et lui dit: J'ai entendu le commencement et la fin de la querelle. Cela s'est pass&#233; comme je m'y attendais. Le char &#224; bancs est pr&#234;t; partons.

Ils partirent si lestement que le marquis n'eut pas le temps de s'en apercevoir. Joseph, enchant&#233; de faire un coup de t&#234;te, fouettait son cheval en riant aux &#233;clats; et Andr&#233;, tout tremblant, songeait &#224; la premi&#232;re journ&#233;e qu'il avait pass&#233;e avec Genevi&#232;ve au Ch&#226;teau Fondu, et qu'il avait conquise par une fuite pareille.

Ils trouv&#232;rent la patache, inclin&#233;e sur son brancard, &#224; la porte d'un cabaret, dans un petit village de la Marche. Il ne faisait pas encore jour. Le conducteur savourait un cruchon de vin du pays, acide comme du vinaigre, et qu'il pr&#233;f&#233;rait fi&#232;rement &#224; celui des meilleurs crus. Joseph et Andr&#233; jet&#232;rent un regard empress&#233; autour de la salle, qu'&#233;clairait faiblement la lueur d'un maigre foyer. Ils aper&#231;urent Genevi&#232;ve assise dans un coin, la t&#234;te appuy&#233;e sur ses mains et le corps pench&#233; sur une table. Andr&#233; la reconnut &#224; son petit ch&#226;le violet, qu'elle avait serr&#233; autour d'elle pour se pr&#233;server du froid du matin, et &#224; une m&#232;che de cheveux noirs qui s'&#233;chappait de son bonnet et qui brillait sur sa main comme une larme. Succombant &#224; la fatigue d'une nuit de cahots, la pauvre enfant dormait dans une attitude de r&#233;signation si douce et si na&#239;ve qu'Andr&#233; sentit son coeur se briser d'attendrissement. Il s'&#233;lan&#231;a et la serra dans ses bras en la couvrant de baisers et de sanglots. Genevi&#232;ve s'&#233;veilla en criant, crut r&#234;ver, et s'abandonna aux caresses de son amant, tandis que Joseph, &#233;mu p&#233;niblement, leur tourna le dos, et, dans sa col&#232;re, donna un grand coup de pied au chat qui dormait sur la cendre du foyer.

Genevi&#232;ve voulait r&#233;sister et poursuivre sa route. Andr&#233; appela Joseph &#224; son secours et le conjura d'attester la fermet&#233; de sa conduite envers son p&#232;re. Le bon Joseph imposa silence &#224; sa mauvaise humeur et exag&#233;ra la bravoure et les grandes r&#233;solutions d'Andr&#233;. Genevi&#232;ve avait bien envie de se laisser persuader. On tint conseil. On donna pour boire au conducteur afin qu'il attendit une heure de plus, ce qui fut d'autant plus facile que Genevi&#232;ve &#233;tait le seul voyageur de la patache.

Genevi&#232;ve fit observer que son d&#233;part devait d&#233;j&#224; &#234;tre connu de toute la ville de L, qu'un brusque retour avec Andr&#233; serait un sujet de scandale ou de moquerie; jusque-l&#224; on pouvait croire &#224; la maladie de sa cousine. Il ne fallait pas donner &#224; toute cette histoire la tournure d'un d&#233;pit amoureux ou d'un caprice romanesque. La jalousie d'Henriette impliquerait Joseph dans cette combinaison d'&#233;v&#233;nements d'une mani&#232;re &#233;trange et ridicule. Andr&#233;, toujours ardent et courageux quand il ne s'agissait que de pr&#233;voir les obstacles, pr&#233;tendait qu'il fallait fouler aux pieds toutes ces consid&#233;rations. Joseph, plus tranquille, approuva toutes les observations de Genevi&#232;ve, et d&#233;cida, en dernier ressort, qu'elle devait passer huit jours &#224; Gu&#233;ret, tandis qu'Andr&#233; reviendrait &#224; L et s'&#233;tablirait chez lui. Ce temps devait &#234;tre consacr&#233; &#224; faire, par lettres, de nouvelles d&#233;marches respectueuses aupr&#232;s du marquis, apr&#232;s quoi on s'occuperait des d&#233;marches l&#233;gales. Genevi&#232;ve, &#224; ce mot, secoua la t&#234;te sans rien dire; son parti &#233;tait pris de ne jamais recourir &#224; ces moyens-l&#224;. Elle mettait son dernier espoir dans la pers&#233;v&#233;rance d'Andr&#233; &#224; persuader son p&#232;re; elle ignorait que cette pers&#233;v&#233;rance avait dur&#233; une demi-heure et ne devait pas se ranimer.

Ils se s&#233;par&#232;rent donc avec mille promesses mutuelles de se rejoindre &#224; la fin de la semaine et de s'&#233;crire tous les jours. Andr&#233;, selon les conseils de Joseph, &#233;crivit &#224; son p&#232;re et ne re&#231;ut pas de r&#233;ponse. Genevi&#232;ve r&#233;solut d'attendre le r&#233;sultat de ces tentatives pour prendre un parti. Nouvelles lettres d'Andr&#233;, nouveau silence du marquis. Genevi&#232;ve prolongea son absence. Andr&#233;, au d&#233;sespoir, fit faire une premi&#232;re sommation &#224; son p&#232;re et partit pour Gu&#233;ret. Il se jeta aux pieds de Genevi&#232;ve et la supplia de revenir avec lui, ou de lui permettre de rester pr&#232;s d'elle. Elle &#233;tait pr&#232;s de consentir &#224; l'un ou &#224; l'autre, lorsqu'il eut la mauvaise inspiration de lui apprendre le dernier acte de fermet&#233; qu'il venait de faire aupr&#232;s du marquis. Cette nouvelle causa un profond chagrin &#224; Genevi&#232;ve; elle la d&#233;sapprouva formellement et se plaignit de n'avoir pas &#233;t&#233; consult&#233;e. Au milieu de sa tristesse, elle &#233;prouva un peu de ressentiment contre son amant et ne put se d&#233;fendre de l'exprimer.

Voil&#224; o&#249; tu m'as entra&#238;n&#233;e, lui dit-elle. J'ai toujours voulu t'&#233;loigner ou te fuir, et par ton imprudence tu m'as jet&#233;e dans un ab&#238;me dont nous ne sortirons jamais. Me voil&#224; couverte de honte, perdue, et pour laver cette tache, il faut que je t'exhorte &#224; violer tous les devoirs de la pi&#233;t&#233; filiale. Non, c'est impossible, Andr&#233;; il vaut mieux souffrir et n'&#234;tre pas coupable. R&#233;ussir au prix du remords, c'est se condamner d&#232;s cette vie aux tourments de l'enfer.

Andr&#233; ne savait que r&#233;pondre &#224; ces scrupules, que d'ailleurs il partageait. Il sentait que son devoir &#233;tait de la quitter et de lui laisser accomplir son courageux sacrifice, d&#251;t-il en mourir de chagrin. Mais cela &#233;tait plus que tout le reste au-dessus de ses forces; il se jetait &#224; genoux, pleurait et demandait la piti&#233; et les consolations de Genevi&#232;ve.

Genevi&#232;ve &#233;tait forte et magnanime; mais elle &#233;tait femme et elle aimait. Apr&#232;s l'&#233;lan qui la portait aux grandes r&#233;solutions, la tendresse et l'instinct du bonheur parlaient &#224; leur tour. Elle regrettait de n'avoir pas pour appui un amant plus courageux qu'elle.

Ah! disait-elle &#224; Andr&#233;, tu m'entra&#238;nes dans le mal, tu me fais manquer &#224; l'estime que je voulais avoir pour moi-m&#234;me; je ne m'en consolerai pas et je ne pourrai jamais cesser de t'accuser un peu. Avec un homme plus fort que toi, j'aurais pratiqu&#233; les vertus h&#233;ro&#239;ques; il me semble que j'en suis capable et que ma destin&#233;e &#233;tait de faire des choses extraordinaires. Et pourtant je vais tomber dans une existence coupable, &#233;go&#239;ste et honteuse. Je vais travailler sordidement &#224; &#233;pouser un homme plus riche que moi, et pourquoi? pour imposer silence &#224; la calomnie. Andr&#233;, Andr&#233;! renonce &#224; moi; il en est encore temps; crains que, si je te c&#232;de aujourd'hui, je ne m'en repente demain.

Tu as raison, disait Andr&#233;, s&#233;parons-nous; et il tombait dans les convulsions. Son faible corps se refusait &#224; ces &#233;motions violentes. Genevi&#232;ve n'avait pas le courage surhumain de l'abandonner et de le d&#233;sesp&#233;rer dans ces moments cruels. Elle lui promettait tout ce qu'il voulait, et elle finit par retourner &#224; L avec lui.



XVII.

Alors commen&#231;a pour tous deux une vie de souffrances continuelles. D'une part, le marquis, furieux de la sommation de l'huissier, se plaignait &#224; tout le pays de l'insolence de son fils et de l'impudente ambition de cette ouvri&#232;re, qui voulait usurper le noble nom de sa famille. Il trouvait beaucoup de gens envieux du m&#233;rite de Genevi&#232;ve ou avides de colporter les secrets d'autrui, et les calomnies d&#233;bit&#233;es contre la pauvre fille acquirent une publicit&#233; effrayante. Toutes les prudes de la ville, et le nombre en &#233;tait grand, lui retir&#232;rent leur pratique, et se port&#232;rent en foule chez une marchande qui avait profit&#233; de l'absence de Genevi&#232;ve pour venir s'&#233;tablir &#224; L Ses fleurs &#233;taient ridicules aupr&#232;s de celles de Genevi&#232;ve; mais qui pouvait s'en soucier ou s'en apercevoir, si ce n'est deux ou trois amateurs de botanique, qui cultivaient des fleurs et n'en commandaient pas? Le besoin vint assi&#233;ger la pauvre fleuriste; personne ne s'en douta, et Andr&#233; moins que tout autre, tant elle sut bien cacher sa p&#233;nurie; mais elle supporta de longs je&#251;nes, et sa sant&#233; s'alt&#233;ra s&#233;rieusement.

L'amiti&#233; d'Henriette, qui lui avait &#233;t&#233; douce et secourable autrefois, lui fut tout &#224; fait ravie. La derni&#232;re fuite de Joseph, les fr&#233;quentes visites qu'il continuait &#224; rendre &#224; Genevi&#232;ve, et surtout l'indiff&#233;rence qu'il ne pouvait plus dissimuler, furent autant de traits envenim&#233;s dont Henriette re&#231;ut l'atteinte, et dont elle retourna la pointe vers sa rivale. Elle &#233;tait bonne, et son premier mouvement &#233;tait toujours g&#233;n&#233;reux; mais elle n'avait pas l'&#226;me assez &#233;lev&#233;e pour r&#233;sister &#224; l'humiliation de l'abandon et aux railleries de ses compagnes. Elle accablait Genevi&#232;ve de menaces ridicules. La malheureuse enfant perdit enfin ce noble et tranquille orgueil qui l'avait soutenue jusque-l&#224;. Elle devint craintive, et sa raison s'affaiblit; elle passait les nuits dans une solitude effrayante; son imagination, troubl&#233;e par la fi&#232;vre, l'entourait de fant&#244;mes: tant&#244;t c'&#233;tait le marquis, tant&#244;t Henriette, qui la foulaient aux pieds et lui d&#233;voraient le coeur, tandis qu'Andr&#233; dormait tranquillement, et, sourd &#224; ses cris, ne s'&#233;veillait pas. Alors elle se levait effar&#233;e, baign&#233;e de sueur; elle ouvrait sa fen&#234;tre et s'exposait &#224; l'air froid de l'automne. Un matin Andr&#233; entra chez elle et la trouva &#233;vanouie &#224; terre; il voulut ne plus la quitter et s'obstina &#224; passer les nuits dans la chambre voisine. Il fallut y consentir: elle n'avait pas une amie pour la secourir. Ni Genevi&#232;ve ni Andr&#233;, qui &#233;tait r&#233;duit au m&#234;me d&#233;n&#251;ment, n'avaient le moyen de payer une garde; d'ailleurs Andr&#233; l'aurait-il remise &#224; des soins mercenaires, quand il croyait pouvoir la soigner avec le respect et la s&#233;curit&#233; d'un fr&#232;re?

Il ne savait pas &#224; quel danger il s'exposait. Au milieu de la nuit, les cris de Genevi&#232;ve le r&#233;veillaient en sursaut; il se levait et la trouvait &#224; moiti&#233; nue, p&#226;le et les cheveux &#233;pars. Elle se jetait &#224; son cou en lui disant: Sauve-moi sauve-moi! Et, quand cet acc&#232;s de frayeur f&#233;brile &#233;tait pass&#233;, elle retombait &#233;puis&#233;e dans ses bras et s'abandonnait indiff&#233;rente et presque insensible &#224; ses caresses. Andr&#233; s'&#233;tait jur&#233; de ne jamais profiter de ces moments d'accablement et d'oubli. Il s'asseyait &#224; son chevet et rendormait en la soutenant sur son coeur; mais ce coeur palpitait de toute l'ardeur de la jeunesse et d'une passion longtemps comprim&#233;e. Chaque nuit il esp&#233;rait calmer le feu dont il &#233;tait d&#233;vor&#233; par une &#233;treinte plus forte, par un baiser plus passionn&#233; que la veille; et il croyait chaque nuit pouvoir s'arr&#234;ter &#224; cette derni&#232;re caresse br&#251;lante mais chaste encore.

Qu'y a-t-il d'impur entre deux enfants beaux et tristes et abandonn&#233;s du reste du monde? Pourquoi fl&#233;trir la sainte union de deux &#234;tres &#224; qui Dieu inspire un mutuel amour? Andr&#233; ne put combattre longtemps le voeu de la nature. Genevi&#232;ve malade et souffrante lui devenait plus ch&#232;re chaque jour. Le feu de la fi&#232;vre animait sa beaut&#233; d'un &#233;clat inaccoutum&#233;; avec cette rougeur et ces yeux brillants, c'&#233;tait une autre femme, sinon plus aim&#233;e, du moins plus d&#233;sirable. Andr&#233; ne savait pas lutter longtemps contre lui-m&#234;me; il succomba, et Genevi&#232;ve avec lui.

Quand elle retrouva ses forces et sa raison, il lui sembla qu'elle sortait d'un r&#234;ve ou qu'un des g&#233;nies des contes arabes l'avait port&#233;e dans les bras de son amant durant son sommeil. Il se jeta &#224; ses pieds, les arrosa de ses larmes et la conjura de ne pas se repentir du bonheur qu'elle lui avait donn&#233;. Genevi&#232;ve pardonna d'un air sombre et avec un coeur d&#233;sesp&#233;r&#233;; elle avait trop de fiert&#233; pour ne pas ha&#239;r tout ce qui ressemblait &#224; une victoire des sens sur l'esprit; elle n'osa faire des reproches &#224; Andr&#233;; elle connaissait l'exasp&#233;ration de sa douleur au moindre signe de m&#233;contentement qu'elle lui donnait; elle savait qu'il &#233;tait si peu ma&#238;tre de lui-m&#234;me que dans sa souffrance il &#233;tait capable de se donner la mort.

Elle supporta son chagrin en silence; mais au lieu de tout pardonner &#224; l'entra&#238;nement de la passion, elle sentit qu'Andr&#233; lui devenait moins cher et moins sacr&#233; de jour en jour. Elle l'aimait peut-&#234;tre avec plus de d&#233;vouement; mais il n'&#233;tait plus pour elle, comme autrefois, un ami pr&#233;cieux, un instituteur v&#233;n&#233;r&#233;; la tendresse demeurait, mais l'enthousiasme &#233;tait mort. P&#226;le et r&#234;veuse entre ses bras, elle songeait au temps o&#249; ils &#233;tudiaient ensemble sans oser se regarder, et ce temps de crainte et d'espoir &#233;tait pour elle mille fois plus doux et plus beau que celui de l'entier abandon.

Pour comble de malheur, Genevi&#232;ve devint grosse; alors il n'y eut plus &#224; reculer, Andr&#233; fit les sommations de rigueur &#224; son p&#232;re, et, un soir, Genevi&#232;ve, appuy&#233;e sur le bras de Joseph, alla &#224; l'&#233;glise et re&#231;ut l'anneau nuptial de la main d'Andr&#233;. Elle avait &#233;t&#233; le matin &#224; la mairie avec le m&#234;me myst&#232;re; ce fut un mariage triste et commis en secret comme une faute.

La mis&#232;re o&#249; tombait de jour en jour ce couple malheureux, et surtout la grossesse de Genevi&#232;ve, mettait Andr&#233; dans la n&#233;cessit&#233; de r&#233;clamer sa fortune; mais Genevi&#232;ve s'opposait avec force &#224; cette derni&#232;re d&#233;marche. Non, disait-elle, c'est bien assez de lui avoir d&#233;sob&#233;i et d'avoir brav&#233; sa mal&#233;diction et sa col&#232;re; il ne faut pas m&#233;riter son m&#233;pris et sa haine. Jusqu'ici il peut dire que je suis une insens&#233;e, qui s'est &#233;prise de son fils et qui l'a entra&#238;n&#233; dans le malheur; il ne faut pas qu'il dise que je suis une vile cr&#233;ature qui veut le d&#233;pouiller de son argent pour s'enrichir.

Andr&#233; voyait les souffrances et les privations que la mis&#232;re imposait &#224; sa femme; il aurait d&#251; surmonter les scrupules de Genevi&#232;ve et sacrifier tout &#224; la conservation de celle qui allait le rendre p&#232;re; mais cet effort &#233;tait pour lui le plus difficile de tous. Il savait que le marquis tenait encore plus &#224; l'argent qu'au plaisir de commander; il pr&#233;voyait des lettres de reproches et de menaces plus terribles que toutes celles qu'il avait re&#231;ues de lui &#224; l'occasion de son mariage, et puis il se flattait de faire vivre Genevi&#232;ve par son travail. Il avait obtenu avec bien de la peine un mis&#233;rable emploi dans un coll&#232;ge. Andr&#233; &#233;tait instruit et intelligent, mais il n'&#233;tait pas industrieux. Il ne savait pas s'appliquer et s'attacher &#224; une profession, en tirer parti, et s'&#233;lever par sa pers&#233;v&#233;rance jusqu'&#224; une position meilleure et plus honorable. Ce m&#233;tier de cuistre lui &#233;tait odieux; il le remplissait avec une r&#233;pugnance qui lui attirait l'inimiti&#233; des &#233;l&#232;ves et des professeurs. On l'accabla de vexations qui lui rendirent l'exercice de son mis&#233;rable &#233;tat de plus en plus p&#233;nible; il les supporta du mieux qu'il put, mais sa sant&#233; en souffrit. Chaque soir en rentrant chez lui il avait des attaques de nerfs, et souvent le matin il &#233;tait si bris&#233; et il se sentait le coeur tellement d&#233;vor&#233; de douleur et de col&#232;re qu'il lui &#233;tait impossible de se tra&#238;ner jusqu'&#224; sa classe; on le renvoya.

Joseph lui avait ouvert sa bourse; mais il &#233;tait pauvre, charg&#233; de famille. D'ailleurs Genevi&#232;ve, &#224; l'insu de laquelle Andr&#233; avait accept&#233; d'abord les secours de son ami, avait fini par s'apercevoir de ces emprunts, et elle s'y opposait d&#233;sormais avec fermet&#233;. Elle supportait la faim et le froid avec un courage h&#233;ro&#239;que, et se condamnait aux plus grossiers travaux sans jamais faire entendre une plainte. Andr&#233; &#233;tait assez malheureux; assez de tourments, assez de remords le d&#233;chiraient; elle essaya de le consoler en pleurant avec lui. Mais une femme ne peut pas aimer d'amour un homme qu'elle sent inf&#233;rieur &#224; elle en courage; l'amour sans v&#233;n&#233;ration et sans enthousiasme n'est plus que de l'amiti&#233;; l'amiti&#233; est une froide compagne pour aider &#224; supporter les maux immenses que l'amour a fait accepter.

Joseph ne voyait dans tout cela que l'air souffrant et abattu d'Andr&#233; et sa situation pr&#233;caire; il ne savait plus quel conseil ni quel secours lui donner. Un matin il prit sa gibeci&#232;re et son fusil, acheta un li&#232;vre en traversant le march&#233;, et s'en alla &#224; travers champs au ch&#226;teau de Morand. Il y avait six mois qu'il n'avait eu de rapports directs avec le marquis; il savait seulement que celui-ci s'en prenait &#224; lui de tout ce qui &#233;tait arriv&#233; et parlait de lui avec un vif ressentiment. Il en arrivera ce qui pourra, se disait Joseph en chemin; mais il faut que je tente quelque chose sur lui, n'importe quoi, n'importe comment. Joseph Marteau n'est pas une b&#234;te; il prendra conseil des circonstances et t&#226;chera d'&#233;tudier son marquis de la t&#234;te aux pieds pour s'en emparer.

Le marquis ne s'attendait gu&#232;re &#224; sa visite. Il assistait &#224; un semis d'orge dans un de ses champs; Joseph, en l'apercevant, fut surpris du changement qui s'&#233;tait op&#233;r&#233; dans ses traits et dans son attitude: la r&#233;volte et l'abandon d'Andr&#233; avaient bien port&#233; une certaine atteinte &#224; son coeur paternel; mais son principal regret &#233;tait de n'avoir plus personne &#224; tourmenter et &#224; faire souffrir. La grosse philosophie de tous ceux qui l'entouraient recevait sto&#239;quement les bourrasques de sa col&#232;re; l'effroi, la p&#226;leur et les larmes d'Andr&#233; &#233;taient des victoires plus r&#233;elles, plus compl&#232;tes, et il ne pouvait se consoler d'avoir perdu ses triomphes journaliers.

Joseph s'attendait au froid accueil qu'il re&#231;ut; aussi fit-il bonne contenance, comme s'il ne se f&#251;t aper&#231;u de rien.

Je ne comptais pas sur le plaisir de vous voir, lui dit M. de Morand.

Oh! ni moi non plus, dit Joseph; mais passant par ce chemin et vous voyant si pr&#232;s de moi, je n'ai pu me dispenser de vous souhaiter le bonjour.

Sans doute, dit le marquis, vous ne pouviez pas vous en dispenser d'autant plus que cela ne vous co&#251;tait pas beaucoup de peine.

Joseph secoua la t&#234;te avec cet air de bonhomie qu'il savait parfaitement prendre quand il voulait.

Tenez, voisin, dit-il (je vous demande pardon, je ne peux pas me d&#233;shabituer de vous appeler ainsi), nous ne nous comprenons pas, et puisque vous voil&#224;, il faut que je vous dise ce que j'ai sur le coeur. J'&#233;tais bien r&#233;solu &#224; n'avoir jamais cette explication avec vous; mais quand je vous ai vu l&#224; avec cette brave figure que j'avais tant de plaisir &#224; rencontrer quand je n'&#233;tais pas plus haut que mon fusil, &#231;'a &#233;t&#233; plus fort que moi; il a fallu que je misse mon d&#233;pit de c&#244;t&#233; et que je vinsse vous donner une poign&#233;e de main. Touchez l&#224;. Deux honn&#234;tes gens ne se rencontrent pas tous les jours dans un chemin, comme on dit.

La grosse cajolerie avait un pouvoir immense sur le marquis; il ne put refuser de prendre la main de Joseph; mais en m&#234;me temps il le regarda en face d'un air de surprise et de m&#233;contentement.

Qu'est-ce que cela signifie? dit-il; vous pr&#233;tendez avoir du d&#233;pit contre moi, et vous avez l'air de me pardonner quelque chose, quand c'est moi qui

Je sais ce que vous allez dire, voisin, interrompit Joseph, et c'est de cela que je me plains; je sais de quoi vous m'accusez, et je trouve mal &#224; vous de soup&#231;onner un ami sans l'interroger.

Sur quoi, diable, voulez-vous que je vous interroge, quand je suis s&#251;r de mon fait? N'avez-vous pas emmen&#233; mon fils sous mes yeux pour le conduire &#224; la recherche de cette folle qui, sans vous, s'en allait &#224; Gu&#233;ret et ne revenait peut-&#234;tre plus? N'avez-vous pas &#233;t&#233; comp&#232;re et compagnon dans toutes ses belles &#233;quip&#233;es? N'avez-vous pas conseill&#233; &#224; Andr&#233; de m'insulter et de me d&#233;sob&#233;ir? N'avez-vous pas donn&#233; le bras &#224; la mari&#233;e le jour de cet honn&#234;te mariage? R&#233;pondez &#224; tout cela, Joseph, et interrogez un peu votre conscience; elle vous dira que je devrais retirer ma main de la v&#244;tre quand vous me la tendez.

Joseph sentit que le marquis avait raison, et il fit un effort sur lui-m&#234;me pour ne pas se d&#233;concerter.

Je conviens, dit-il, que les apparences sont contre moi, marquis; mais si nous nous &#233;tions expliqu&#233;s au lieu de nous fuir, vous verriez que j'ai fait tout le contraire de ce que vous croyez. Le jour o&#249; j'ai emmen&#233; Andr&#233; avec votre char &#224; bancs et mon cheval, il est vrai, je crois avoir rempli mon devoir d'ami sinc&#232;re envers le p&#232;re autant qu'envers le fils.

Comment cela, je vous prie? dit le marquis en haussant les &#233;paules.

Comment cela! reprit Joseph avec une effronterie sans pareille; ne vous souvient-il plus de la col&#232;re &#233;pouvantable et de l'insolente ironie de votre fils durant cette derni&#232;re explication que vous e&#251;tes ensemble?

Il est vrai que jamais je ne l'avais vu si hardi et si t&#234;tu, r&#233;pondit le marquis.

Eh bien! dit Joseph, sans moi il aurait d&#233;pass&#233; toutes les bornes du respect filial; quand je vis ce malheureux jeune homme exasp&#233;r&#233; de la sorte, et r&#233;solu &#224; vous dire l'affreux projet qu'il avait con&#231;u dans le d&#233;sespoir de la passion

Quel projet? interrompit le marquis. Son mariage? il me l'a dit assez clairement, je pense.

Non, non, marquis, quelque chose de bien pis que cela, et que, gr&#226;ce &#224; moi, il renon&#231;a &#224; ex&#233;cuter ce jour-l&#224;.

Mais qu'est-ce donc?

Impossible de vous le dire, vos cheveux se dresseraient. Ah! funestes effets de l'amour! Heureusement je r&#233;ussis &#224; l'entra&#238;ner hors de la maison paternelle: j'esp&#233;rais le tromper, lui faire croire que nous courions apr&#232;s sa belle, et, &#224; la faveur de la nuit, l'emmener coucher &#224; ma petite m&#233;tairie de Grani&#232;res, o&#249; peut-&#234;tre il se serait calm&#233; et aurait fini par entendre raison; mais il s'aper&#231;ut de la feinte, et, apr&#232;s m'avoir fait plusieurs menaces de fou, il s'&#233;lan&#231;a &#224; bas du char &#224; bancs et se mit &#224; courir &#224; travers champs comme un insens&#233;. J'eus une peine incroyable &#224; le rejoindre, et, avant de le saisir &#224; bras le corps, j'en re&#231;us plusieurs coups de poing assez vigoureux

Impossible! dit le marquis, jusque-l&#224; demi-persuad&#233;, mais que cette derni&#232;re impudence de Joseph commen&#231;ait &#224; rendre incr&#233;dule; Andr&#233; n'a jamais eu la force de donner une chiquenaude &#224; une mouche.

Ne savez-vous pas, marquis, dit Joseph sans se troubler, que, dans l'exasp&#233;ration de l'amour ou de la folie, les hommes les plus faibles deviennent robustes? Ne vous souvenez-vous pas de lui avoir vu des attaques de nerfs si violentes que vous aviez de la peine &#224; le tenir, vous qui, certes, n'&#234;tes pas une femmelette?

Bah! c'est que je craignais de le briser en le touchant.

Oh bien! moi, pr&#233;cis&#233;ment par la m&#234;me raison, je me laissai gourmer jusqu'&#224; ce qu'il s'apais&#226;t un peu. Alors, voyant qu'il &#233;tait impossible de l'emp&#234;cher d'aller voir Genevi&#232;ve, je pris le parti de l'accompagner pour t&#226;cher de rendre cette entrevue moins dangereuse. Est-ce l&#224; la conduite d'un tra&#238;tre envers vous, voisin?

A la bonne heure, dit le marquis; mais, depuis, vous lui avez certainement donn&#233; de mauvais conseils.

Ceux qui disent cela en ont menti par la gorge! s'&#233;cria Joseph en jouant la fureur. Je voudrais les voir l&#224; au bout de mon fusil pour savoir s'ils oseraient soutenir leur imposture.

Tu diras ce que tu voudras, Joseph, si tu avais voulu employer ton cr&#233;dit sur l'esprit d'Andr&#233;, tu l'aurais emp&#234;ch&#233; de faire ce qu'il a fait; mais tu t'es crois&#233; les bras et tu as dit: Il en arrivera ce qu'il pourra; ce sont les affaires de ce vieux grondeur de Morand, je ne m'en embarrasse gu&#232;re Oh! je connais ton insouciance, Joseph, et je te vois d'ici.

Joseph, voyant le marquis sensiblement radouci, redoubla d'audace, et affirma par les serments les plus &#233;pouvantables qu'il avait fait son possible pour ramener Andr&#233; au sentiment du devoir; mais Andr&#233;, disait-il, &#233;tait un lion d&#233;cha&#238;n&#233;; il n'&#233;coutait plus rien et montrait un caract&#232;re opini&#226;tre, violent et vindicatif, sur lequel rien ne pouvait avoir prise.

Chose &#233;trange! dit le marquis en l'&#233;coutant d'un air stup&#233;fait; il &#233;tait si craintif et si nonchalant avec moi!

Ne croyez pas cela, marquis, disait Joseph, vous ne l'avez jamais connu; ce gar&#231;on-l&#224; est sournois en diable!

C'est vrai, dit le marquis; il avait l'air de se soumettre; mais je n'avais pas les talons tourn&#233;s que le dr&#244;le d&#233;sob&#233;issait de plus belle.

Vous voyez bien que je le connais, reprit Joseph; il a agi de m&#234;me avec moi; quand je lui avais fait une sc&#232;ne infernale pour le ramener au respect qu'il vous doit, il avait l'air convaincu. Je tournais les talons, et voil&#224; mon dr&#244;le qui allait trouver les huissiers pour vous les envoyer.

Ah! le sc&#233;l&#233;rat! s'&#233;cria le marquis en serrant les poings &#224; ce souvenir. Je ne sais pas, Joseph, comment tu peux le fr&#233;quenter encore; car tu es toujours ami intime avec lui: on vous voit partout ensemble; tu donnes le bras &#224; sa femme; on a m&#234;me dit que tu en &#233;tais amoureux, et que, durant la maladie d'Andr&#233;, tu avais &#233;t&#233; au mieux avec elle. Ne m'as-tu pas fait une sc&#232;ne incroyable la nuit o&#249; elle a os&#233; venir jusqu'ici? En d'autres circonstances, j'aurais oubli&#233; notre vieille amiti&#233; et je t'aurais cass&#233; la t&#234;te; vrai, j'&#233;tais un peu en col&#232;re.

Voisin, permettez-moi de dire, au nom de notre vieille amiti&#233;, que vous aviez tort. Il s'agissait de la vie d'Andr&#233; dans ce moment-l&#224;. Je me souciais bien de cette p&#233;core! N'avez-vous pas vu comment je l'ai fait d&#233;taler aussit&#244;t qu'Andr&#233; a &#233;t&#233; rendormi?

Non, je m'&#233;tais endormi moi-m&#234;me dans ce moment.

Ah! je suis f&#226;ch&#233; que vous n'ayez pas vu cela. Je lui ai dit son fait; et, &#224; pr&#233;sent, croyez-vous que je ne ne lui dise pas tous les jours? Quant &#224; elle, c'est, apr&#232;s tout, une assez bonne fille, douce, rang&#233;e et pleine de bons sentiments. J'en ai eu mauvaise opinion autrefois; mais je suis bien revenu sur son compte. Je suis s&#251;r que vous n'auriez pas &#224; vous plaindre d'elle si vous la connaissiez. Celui qui n'entend raison sur rien, celui qui menace et ex&#233;cute, c'est Andr&#233;. Vous n'avez pas l'id&#233;e de ce qu'est votre fils &#224; pr&#233;sent, marquis; et si vous saviez ce qu'il a r&#233;solu et ce que jusqu'ici j'ai r&#233;ussi &#224; emp&#234;cher, vous ne diriez pas que je lui donne de mauvais conseils.

Il faut que tu me dises ce qu'il a r&#233;solu contre moi. Ah! je m'en moque bien! Je voudrais bien voir qu'il essay&#226;t du nouveau?

Il y a des choses que le caract&#232;re le plus ferme et l'esprit le plus sens&#233; ne peuvent ni pr&#233;venir ni emp&#234;cher, dit Joseph d'un air grave; les nouvelles lois donnent aux enfants un recours si &#233;tendu contre l'autorit&#233; sacr&#233;e des parents!

Le marquis commen&#231;a &#224; pr&#233;voir l'ouverture que lui pr&#233;parait Joseph. Il y avait pens&#233; plus d'une fois, et s'&#233;tait flatt&#233; que son fils n'oserait jamais en venir l&#224;. Grossi&#232;rement abus&#233; par la feinte amiti&#233; de Joseph, il commen&#231;a &#224; concevoir des craintes s&#233;rieuses, et il jeta autour de lui un regard &#233;trange, que Joseph interpr&#233;ta sur-le-champ. Il se promit de profiter de la terreur cupide du marquis, et, pour s'emparer de lui de plus en plus, il s'invita adroitement &#224; d&#238;ner. Ma demande n'est pas trop indiscr&#232;te, dit-il en tirant de sa gibeci&#232;re le li&#232;vre qu'il avait achet&#233; au march&#233;, j'ai pr&#233;cis&#233;ment sur moi le r&#244;ti.

C'est une belle pi&#232;ce de gibier, dit le marquis en examinant le li&#232;vre d'un air de connaisseur.

Je le crois bien, dit Joseph; mais ne me faites pas trop de compliments, car c'est votre bien que je vous rapporte; j'ai tu&#233; &#231;a sur vos terres.

En v&#233;rit&#233;? dit le marquis, dont les yeux brill&#232;rent de joie: eh bien! tu vois, ils pr&#233;tendent tous qu'il n'y a pas de li&#232;vres dans ma commune! Moi, je sais qu'il y en a de beaux et de bons, puisque j'en &#233;l&#232;ve tous les ans plus de cinquante que je l&#226;che en avril dans mes champs. &#199;a me co&#251;te gros; mais enfin c'est agr&#233;able de trouver un li&#232;vre dans un sillon de temps en temps.

A qui le dites-vous?

Eh bien! tu sais les tracasseries de mes voisins pour ces malheureux li&#232;vres. L'un disait:-Il se ruine, il fait des folies; l'autre:-Il a perdu la t&#234;te; jamais li&#232;vres ne multiplieront dans un terrain si sec et si pierreux; ils s'en iront tous du c&#244;t&#233; des bois. Un troisi&#232;me disait: -Le marquis fournit de li&#232;vres la table du voisin; il fait des &#233;l&#232;ves pour sa commune, mais ils iront brouter le serpolet du Theil. Jusqu'&#224; mon garde champ&#234;tre qui me soutient effront&#233;ment n'avoir jamais vu la trace d'un li&#232;vre sur nos gu&#233;rets.

Eh bien! qu'est-ce que c'est que &#231;a? dit Joseph en balan&#231;ant d'un air superbe son li&#232;vre par les oreilles; est-ce un &#226;ne? est-ce une souris? Je voudrais bien que le garde champ&#234;tre et tous les voisins fussent l&#224; pour me dire si ce que je tiens l&#224; est une chouette ou un oison.

Cette aimable plaisanterie fit rire aux &#233;clats le marquis triomphant.

Dis-moi, Joseph, est-ce le seul li&#232;vre que tu aies vu sur la commune?

Ils &#233;taient trois ensemble, r&#233;pondit Joseph, sans h&#233;siter. Je crois bien que j'en ai bless&#233; un qui ne s'en vantera pas.

Ils &#233;taient trois! dit le marquis enchant&#233;.

Trois, qui se promenaient comme de bons bourgeois dans la Mars&#232;che de Lourche. Il y a une m&#232;re certainement; je l'ai reconnue &#224; sa mani&#232;re de courir. Elle doit &#234;tre pleine.

Ah! jamais les li&#232;vres ne multiplieront sur les terres du marquis! dit M. de Morand d'un air goguenard en se frottant les mains. Et dis-moi, Joseph, tu n'as pas tir&#233; sur la m&#232;re?

Plus souvent! je sais le respect qu'on doit &#224; la prog&#233;niture. Ah! par exemple, nous l&#226;cherons quelques coups de fusil &#224; ces petits messieurs-l&#224; dans six mois, quand ils auront eu le temps d'&#234;tre papas et mamans &#224; leur tour.

Oui, s'&#233;cria le marquis, je veux que nous fassions un d&#238;ner avec tous les voisins; et, pour les faire enrager, on n'y servira que du li&#232;vre tu&#233; sur les terres de Morand.

Premier service, civet de li&#232;vre, s'&#233;cria Joseph; r&#244;ti, r&#226;bles de lapereaux; entremets, filets de li&#232;vre en salade, p&#226;t&#233; de li&#232;vre, pur&#233;e, hachis Les convives seront malades de col&#232;re et d'indigestion.

En r&#233;jouissant son h&#244;te par ces grosses fac&#233;ties, Joseph arriva avec lui au ch&#226;teau. Le d&#238;ner fut bient&#244;t pr&#234;t. Le fameux li&#232;vre, qui peut-&#234;tre avait pass&#233; son innocente vie &#224; six lieues des terres du marquis, fut trouv&#233; par lui savoureux et plein d'un go&#251;t de terroir qu'il pr&#233;tendait reconna&#238;tre. Le marquis s'&#233;gaya de plus en plus &#224; table, et quand il en sortit il &#233;tait tout &#224; fait bon homme et dispos&#233; &#224; l'expansion. Joseph s'&#233;tait observ&#233;, et tout en feignant de boire souvent, il avait m&#233;nag&#233; son cerveau. Il fit alors en lui-m&#234;me une r&#233;capitulation du plan territorial de Morand. &#201;lev&#233; dans les environs, habitu&#233; depuis l'enfance &#224; poursuivre le gibier le long des haies du voisinage, il connaissait parfaitement la topographie des terres h&#233;r&#233;ditaires de Morand et celle des propri&#233;t&#233;s de m&#234;me genre apport&#233;es en dot par sa femme. Il choisit en lui-m&#234;me le plus beau champ parmi ces derni&#232;res, et pria le marquis de l'y conduire sans rien laisser soup&#231;onner de son intention. On m'a dit que vous aviez plant&#233; cela d'une mani&#232;re splendide; si ce n'est pas abuser de votre complaisance, allons un peu de ce c&#244;t&#233;-l&#224;.


Le marquis fut charm&#233; de la proposition; rien ne pouvait le flatter plus que d'avoir &#224; montrer ses travaux agricoles. Ils se mirent donc en route. Chemin faisant, Joseph s'arr&#234;ta sur le bord d'une tra&#238;ne comme frapp&#233; d'admiration. Tudieu! quelle luzerne! s'&#233;cria-t-il, est-ce de la luzerne, voisin? Quel diable de fourrage est-ce l&#224;? c'est vigoureux comme une for&#234;t, et bient&#244;t on s'y prom&#232;nera &#224; couvert du soleil.

Ah! dit le marquis, je suis bien aise que tu voies cela. Je te prie d'en parler un peu dans le pays: c'est une exp&#233;rience que j'ai faite, un nouveau fourrage essay&#233; pour la premi&#232;re fois dans nos terres.

Comme cela, s'appelle-t-il?

Ah! ma foi, je ne saurais pas te dire; cela a un nom anglais ou irlandais que je ne peux jamais me rappeler. La soci&#233;t&#233; d'agriculture de Paris envoie tous les ans &#224; notre soci&#233;t&#233; d&#233;partementale (dont tu sais que je suis le doyen) diff&#233;rentes sortes de graines &#233;trang&#232;res. &#199;a ne r&#233;ussit pas dans toutes les mains.

Mais dans les v&#244;tres, voisin, il para&#238;t que &#231;a prosp&#232;re. Il faut convenir qu'il n'y a peut-&#234;tre pas deux cultivateurs en France qui sachent comme vous retourner une terre et lui faire produire ce qu'il vous pla&#238;t d'y semer. Vous &#234;tes pour les prairies artificielles, n'est-ce pas?

Je dis, mon enfant, qu'il n'y a que &#231;a, et que celui qui voudra avoir du b&#233;tail un peu pr&#233;sentable dans notre pays ne pourra jamais en venir &#224; bout sans les regains. Nous avons trop peu de terrain &#224; mettre en pr&#233;, vois-tu; il ne faut pas se dissimuler que nous sommes secs comme l'Arabie. &#199;a aura de la peine &#224; prendre: le paysan est ent&#234;t&#233; et ne veut pas entendre parler de changer la vieille coutume. Cependant ils commencent &#224; en revenir un peu.

Parbleu! je le crois bien; quand on voit au march&#233; des boeufs comme les v&#244;tres, on est forc&#233; d'y faire attention. Pour moi, c'est une chose qui m'a toujours tourment&#233; l'esprit. L'autre jour encore j'en ai vu passer une paire qui allait &#224; Berthenoux, et je me disais: Que diable leur fait-il manger pour leur donner cette graisse, et ce poil, et cette mine!

Eh bien! veux-tu que je te dise une chose? Tu vois cette luzerne anglaise, cela m'a rapport&#233; vingt charrois de fourrage l'ann&#233;e derni&#232;re.

Vingt charrois l&#224;-dedans! Votre parole d'honneur, voisin?

Foi de marquis?

C'est prodigieux! Vous me vendrez six boisseaux de cette graine-l&#224;, marquis; je veux la faire essayer dans mon petit domaine de Grani&#232;res.


Je te les donnerai, et je t'apprendrai la mani&#232;re de t'en servir.

Dites-moi, voisin, qu'est-ce qu'il y avait dans cette terre-l&#224; auparavant?

Rien du tout, du mauvais bl&#233;. C'&#233;tait cultiv&#233; par ces vieux Morins, les anciens m&#233;tayers du p&#232;re de ma femme, de braves gens, mais born&#233;s. J'ai chang&#233; tout cela.

Joseph allongea sa figure de deux pouces, et, prenant un air &#233;trangement m&#233;lancolique, C'est une jolie prairie, dit-il; ce serait dommage qu'elle change&#226;t de ma&#238;tre!

Cette parole tira subitement le marquis de sa b&#233;atitude: il tressaillit.

Est-ce que tu crois, dit-il apr&#232;s un instant de silence, qu'il y aurait quelqu'un d'assez hardi pour me chercher chicane sur quoi que ce soit?

Je connais bien des gens, r&#233;pondit Joseph, qui se ruineraient en proc&#232;s pour avoir seulement un lambeau d'une propri&#233;t&#233; comme la v&#244;tre.

Cette r&#233;ponse rassura le marquis. Il crut que Joseph avait fait une r&#233;flexion g&#233;n&#233;rale, et, ayant escalad&#233; pesamment un &#233;chalier, il s'enfon&#231;a avec lui dans les buissons touffus d'un p&#226;turage.

Je n'aime pas cela, dit-il en frappant du pied la terre vierge de culture o&#249; depuis un temps imm&#233;morial les troupeaux broutaient l'aub&#233;pine et le serpolet; je n'aime pas le terrain que l'on ne travaille pas. Les m&#233;tayers ne veulent pas sacrifier les p&#226;turages, parce que cela leur &#233;pargne la peine de soigner leurs boeufs &#224; l'&#233;table. Moi, je n'aime pas ces champs d'&#233;pines et de ronces o&#249; les moutons laissent plus de laine qu'ils ne trouvent de p&#226;ture. J'ai d&#233;j&#224; mis la moiti&#233; de celui-ci en froment, et l'ann&#233;e prochaine je vous ferai retourner le reste. Les m&#233;tayers diront ce qu'ils voudront, il faudra bien qu'ils m'ob&#233;issent.

Certainement, si vos prairies &#224; l'anglaise vous donnent assez de fourrage pour nourrir les boeufs au dedans toute l'ann&#233;e, vous n'avez pas besoin p&#226;turaux. Mais est-ce de la bonne terre?

Si c'est de la bonne terre! une terre qui n'a jamais rien fait! N'as-tu pas vu sur ma chemin&#233;e des brins de paille.

Parbleu, oui! des tiges de froment qui ont cinq pieds de haut.

Eh bien! c'&#233;taient les plus petits. Dans tout ce premier bl&#233; les moissonneurs &#233;taient debout dans les sillons, aussi bien cach&#233;s qu'une compagnie de perdrix.

Diable! mais c'est une d&#233;pense que de retourner un p&#226;tural comme celui-l&#224;.

C'est une d&#233;pense qui prend trois ans du revenu de la terre. Peste! je ne recule devant aucun sacrifice pour am&#233;liorer mon bien.

Ah! dit Joseph avec un grand soupir, qu'Andr&#233; est coupable de m&#233;contenter un p&#232;re comme le sien! Il sera bien avanc&#233; quand il aura retir&#233; son h&#233;ritage des mains habiles qui y s&#232;ment l'or et l'industrie, pour le confier &#224; quelque imb&#233;cile de paysan qui le laissera pourrir en jach&#232;res!

Le marquis tressaillit de nouveau et marcha quelque temps les mains crois&#233;es derri&#232;re le dos et la t&#234;te baiss&#233;e.

Tu crois donc qu'Andr&#233; aurait cette pens&#233;e? dit-il enfin d'un air soucieux.

Que trop! r&#233;pondit Joseph avec une affectation de tristesse laconique. Heureusement, ajouta-t-il apr&#232;s cinq minutes de marche, que son h&#233;ritage maternel est peu de chose.

Peu de chose! dit le marquis; peste! tu appelles cela peu de chose! un bon tiers de mon bien, et le plus pur et le plus soign&#233;!

Il est vrai que ce domaine est un petit bijou, dit Joseph; des b&#226;timents tout neufs!

Et que j'ai fait construire &#224; mes frais, dit le marquis.

Le b&#233;tail superbe! reprit Joseph.

La race toute renouvel&#233;e depuis cinq ans, crois&#233;e m&#233;rinos, moutons cornus, dit le marquis. Il m'en a co&#251;t&#233; cinquante francs par t&#234;te.

Ce qu'il y a de joli dans cette propri&#233;t&#233; de Morand, reprit Joseph, c'est que c'est tout rassembl&#233;, c'est sous la main: votre ch&#226;teau est plant&#233; l&#224;; d'un c&#244;t&#233; les bois, de l'autre la terre labourable; pas un voisin entre deux, pas un petit propri&#233;taire incommode fourr&#233; entre vos pi&#232;ces de bl&#233;, pas une ch&#232;vre de paysan dans vos haies, pas un troupeau d'oies &#224; travers vos avoines. C'est un avantage, cela!

Oui! mais, vois-tu, si j'&#233;tais oblig&#233; par hasard de faire une s&#233;paration entre mon bien et celui qui m'est venu de ma femme, les choses iraient tout autrement. Figure-toi que le bien de Louise se trouve enchev&#234;tr&#233; dans le mien. Quand je l'&#233;pousai, je savais bien ce que je faisais. Sa dot n'&#233;tait pas grosse, mais cela m'allait comme une bague au doigt. Pour faucher ses pr&#233;s, il n'y avait qu'un foss&#233; &#224; sauter; pour serrer ses moissons, il n'y avait pas de chemin de traverse, pas de charrette cass&#233;e, pas de boeuf estropi&#233; dans les orni&#232;res; on allait et venait de mon grenier &#224; son champ comme de ma chambre &#224; ma cuisine. C'est pourquoi je la pris pour femme, quoique du reste son caract&#232;re ne me conv&#238;nt pas, et qu'elle m'ait donn&#233; un fils malingre et boudeur qui est tout son portrait.

Et qui vous donnera bien de l'embarras si vous n'y prenez garde, voisin!

Comment, diable! veux-tu que j'y prenne garde avec les sacr&#233;es lois que nous avons?

Il faut t&#226;cher, dit Joseph, de s'emparer de son caract&#232;re.

Ah! si quelqu'un au monde pouvait dompter et gouverner un fils rebelle, r&#233;pondit le marquis, il me semble que c'&#233;tait moi! Mais que faire avec ces &#234;tres qui ne r&#233;sistent ni ne c&#232;dent, que vous croyez tenir, et qui vous glissent des mains comme l'anguille entre les doigts du p&#234;cheur?

Joseph vit que le marquis commen&#231;ait &#224; s'effrayer tout de bon; il le fit passer habilement par un crescendo d'&#233;pouvantes, affectant avec simplicit&#233; de l'arr&#234;ter &#224; toutes les pi&#232;ces de terre qui appartenaient &#224; Andr&#233;, et que le pauvre marquis, habitu&#233; &#224; regarder comme siennes depuis trente ans, lui montrait avec un orgueil de propri&#233;taire. Quand il avait ing&#233;nument &#233;tal&#233; tout son savoir-faire dans de longues d&#233;monstrations, et qu'il s'&#233;tait &#233;vertu&#233; &#224; prouver que le domaine de sa femme avait tripl&#233; de revenu entre ses mains, Joseph lui enfon&#231;ait un couteau dans le coeur en lui disant: Quel dommage que vous soyez &#224; la veille d'&#234;tre d&#233;pouill&#233; de tout cela!

Alors le marquis affectait de prendre courage.

Que m'importe! disait-il, il m'en restera toujours assez pour vivre: me voil&#224; vieux.

Hum! voisin, les belles filles du pays disent le contraire.

Eh bien! reprenait le marquis, j'aurai toujours moyen d'&#234;tre aimable et de faire de petits cadeaux &#224; mes berg&#232;res quand je serai content d'elles.

Eh! sans doute; au lieu du tablier de soie vous donnerez le tablier de cotonnade; au lieu de la jupe de drap fin, la jupe de droguet. Quand c'est le coeur qui re&#231;oit, la main ne p&#232;se pas les dons.

Ces dr&#244;lesses aiment la toilette, reprit le marquis.

Eh bien! vous ne r&#233;duirez en rien cet article de d&#233;pense; vous ferez quelques &#233;conomies de plus sur la table: au lieu du gigot de mouton r&#244;ti, un bon quartier de ch&#232;vre bouilli; au lieu du chapon gras, l'oison du mois de mai. Avec de vrais amis, on d&#238;ne joyeusement sans compter les plats.

Mes gaillards de voisins font pourtant diablement attention aux miens, reprit le marquis; et, quand ils veulent manger un bon morceau, ils regardent s'il y a de la fum&#233;e au-dessus de la chemin&#233;e de ma cuisine.

Il est certain qu'on d&#238;ne joliment chez vous, voisin! Il en est parl&#233;. Eh bien! vous &#233;tablirez la r&#233;forme dans l'&#233;curie. Que faites-vous de trois chevaux? Un bon bidet &#224; deux fins vous suffit.

Comme tu y vas! Et la chasse? ne me faut-il pas deux poneys pour tenir la Saint-Hubert?

Mais votre gros cheval?

Mon grison m'est n&#233;cessaire pour la voiture: veux-tu pas que je fasse tirer mes petites b&#234;tes?

Eh bien! laissons le grison au r&#226;telier et descendons &#224; la cave Vous faites au moins douze pi&#232;ces de vin par an?

Qui se consomment dans la maison, sans compter le vin d'Issoudun.

Eh bien! nous retrancherons le vin d'Issoudun; vous vendrez six pi&#232;ces de votre cr&#251;, et vous couperez le reste avec de l'eau de prunes sauvages: ce qui vous fera douze pi&#232;ces de bonne piquette bien verte, bien rafra&#238;chissante.

Va-t'en &#224; tous les diables avec ta piquette! je n'ai pas besoin de me rafra&#238;chir: ne me parle pas de cela. A mon &#226;ge &#234;tre d&#233;pouill&#233;, ruin&#233;, r&#233;duit aux plus affreuses privations! un p&#232;re qui s'est sacrifi&#233; pour son fils dans toutes les occasions, qui s'arrache le pain de la bouche depuis trente ans! Que faire? Si j'allais le trouver et lui appliquer une bonne vol&#233;e de coups de b&#226;ton? Qu'en penses-tu, Joseph?

Mauvais moyen! dit Joseph; vous l'aigririez contre vous, et il ferait pire: il faut t&#226;cher plut&#244;t de le prendre par la douceur, entrer en arrangement, le rappeler aupr&#232;s de vous.

Eh bien! oui, dit le marquis, qu'il revienne demeurer avec moi; qu'il abandonne sa Genevi&#232;ve, et je lui pardonne tout.

G&#233;n&#233;reux p&#232;re! je vous reconnais bien l&#224;; mais qu'il abandonne sa Genevi&#232;ve! Abandonner sa femme! c'est chose impossible: il serait capable de m'&#233;trangler si j'allais le lui proposer.

Mais c'est donc un vrai d&#233;mon que ce morveux-l&#224;? dit le marquis en frappant du pied.

Un vrai d&#233;mon! r&#233;pondit Joseph; vous serez forc&#233;, je le parie, de vous charger aussi de sa sotte de femme et de son piaillard d'enfant.

Il a un enfant! s'&#233;cria le marquis; ah! mille milliards de serpents! en voil&#224; bien d'une autre!

Oui, dit Joseph: c'est l&#224; le pire de l'affaire. Est-ce que vous ne saviez pas que sa femme est grosse?

Ah! grosse seulement?

L'enfant n'est pas n&#233;; mais c'est tout comme. Andr&#233; est si glorieux d'&#234;tre p&#232;re qu'il ne parle plus d'autre, chose; il fait mille beaux projets d'&#233;ducation pour monsieur son h&#233;ritier. Il veut aller se fixer &#224; Paris avec sa famille. Vous pensez bien que, dans de pareilles circonstances, il n'entendra pas facilement raison sur la succession.

Eh bien! nous plaiderons, dit le marquis.

C'est ce que je ferais &#224; votre place, r&#233;pondit tranquillement Joseph.

Oui, mais je perdrai, reprit le marquis, qui raisonnait fort juste quand on ne le contrariait pas: la loi est toute en sa faveur.

Croyez-vous? dit Joseph avec une feinte ing&#233;nuit&#233;.

Je n'en suis que trop s&#251;r.

Malheur! Et que faire? vous charger aussi de la femme? C'est &#224; quoi vous ne pourrez jamais consentir, et vous aurez bien raison!

Jamais! j'aimerais mieux avoir cent fouines dans mon poulailler qu'une grisette dans ma maison.

Je le crois bien, dit Joseph. Tenez, je vous conseille de vous d&#233;barrasser d'eux avec une bonne somme d'argent comptant, et ils vous laisseront en repos.

De l'argent comptant, bourreau! o&#249; veux-tu que je le prenne? Avec ce que j'ai d&#233;pens&#233; pour retourner ce p&#226;tural, une paire de boeufs de travail que je viens d'acheter, les vins qui ont gel&#233;, les charan&#231;ons qui sont d&#233;j&#224; dans les bl&#233;s nouvellement rentr&#233;s; c'est une ann&#233;e &#233;pouvantable: je suis ruin&#233;, ruin&#233;! je n'ai pas cent francs &#224; la maison.

Moi, je vous conseille de courir les chances du proc&#232;s.

Quand je te dis que je suis s&#251;r de perdre: veux-tu me faire damner aujourd'hui?

Eh bien! parlons d'autre chose, voisin; ce sujet-l&#224; vous attriste, et il est vrai de dire qu'il n'a rien d'agr&#233;able.

Si fait, parlons-en; car enfin il faut savoir &#224; quoi s'en tenir. Puisque te voil&#224;, et que tu dois voir Andr&#233; ce soir ou demain, je voudrais que tu pusses lui porter quelque proposition de ma part.

Je ne sais que vous dire, r&#233;pondit Joseph; cherchez vous-m&#234;me ce qu'il convient de faire: vous avez plus de jugement et de connaissances en affaires que moi lourdaud. En fait de g&#233;n&#233;rosit&#233; et de grandeur dans les proc&#233;d&#233;s, ni moi ni personne ne pourra se flatter de vous en remontrer.

Il est vrai que je connais assez bien le monde, reprit le marquis, et que j'aime &#224; faire les choses noblement. Eh bien! va lui dire que je consens &#224; le recevoir et &#224; l'entretenir de tout dans ma maison, lui, sa femme et tous les enfants qui pourront survenir, &#224; condition qu'il ne me demandera jamais un sou et qu'il me signera un abandon de son h&#233;ritage maternel.

Vous &#234;tes un bon p&#232;re, marquis, et certainement je n'en ferais pas tant &#224; votre place; mais je crains qu'Andr&#233;, qui a perdu la t&#234;te, ne montre en cette occasion une exigence plus grande que vos bienfaits: il vous demandera une pension.

Une pension! jour de Dieu!

Ah! je le crains; une petite pension viag&#232;re.

Viag&#232;re encore! Qu'il ne s'y attende pas, le mis&#233;rable! Je me laisserai couper par morceaux plut&#244;t que de donner de l'argent: je n'en ai pas; je jure par tous les saints que je ne le peux pas. Qu'il vienne me chasser de ma maison et vendre mes meubles, s'il l'ose.

Joseph ne voulut pas aller plus loin ce jour-l&#224;; il crut avoir d&#233;j&#224; fait beaucoup en arrachant la promesse d'une esp&#232;ce de r&#233;conciliation; il savait que c'&#233;tait ce qui ferait le plus de plaisir &#224; Genevi&#232;ve, et il esp&#233;ra qu'une nouvelle tentative sur le marquis pourrait ramener &#224; de plus grands sacrifices; il voulut donc laisser &#224; cette premi&#232;re n&#233;gociation le temps de faire son effet, et il prit cong&#233; du marquis avec force louanges ironiques sur sa magnanimit&#233;, et en lui promettant de porter sa g&#233;n&#233;reuse proposition aux insurg&#233;s.



XVIII.

Le bon Joseph retourna &#224; la ville d'un pied leste et le coeur l&#233;ger. Arriver vers des amis malheureux et leur apporter une bonne nouvelle &#224; laquelle ils ne s'attendent pas, c'est une double joie. Il trouva Genevi&#232;ve seule et contemplant, &#224; la lueur de sa lampe, une branche artificielle de boutons de fleurs d'oranger. Il &#233;tait entr&#233; sans frapper, comme il lui arrivait souvent de le faire par pr&#233;cipitation ou par &#233;tourderie; il entendit Genevi&#232;ve qui parlait seule et qui disait &#224; ces fleurs: Bouquet de vierge, j'ai &#233;t&#233; forc&#233;e de te porter le jour de mon mariage; mais je t'ai profan&#233;, et mon front n'&#233;tait pas digne de toi. J'&#233;tais si honteuse de ce sacril&#232;ge que je t'ai cach&#233; bien avant dans mes cheveux, que je t'ai couvert de mon voile. Cependant tu ne t'es pas effeuill&#233; sur ma t&#234;te; pour t'en remercier, je veux t'emporter dans ma tombe.

Qu'est-ce que vous dites, Genevi&#232;ve? dit Joseph, &#233;pouvant&#233; de ces paroles qu'il comprenait &#224; peine.

Genevi&#232;ve fit un cri, jeta le bouquet, et devint p&#226;le et tremblante.

Je vous apporte une bonne nouvelle, dit Joseph en s'asseyant &#224; son c&#244;t&#233;: Andr&#233; est r&#233;concili&#233; avec son p&#232;re; le marquis est r&#233;concili&#233; avec vous; il vous attend, il veut vous voir tous deux, tous trois pr&#232;s de lui.

Ah! mon ami, dit Genevi&#232;ve, ne me trompez-vous pas? comment le savez-vous?

Je le sais parce qu'il me l'a dit, parce que je viens de le quitter et que je lui ai fait donner sa parole.

Ah! Joseph! r&#233;pondit Genevi&#232;ve, embrassez-moi; gr&#226;ce &#224; vous, je mourrai tranquille.

Mourir! dit Joseph en l'embrassant avec une &#233;motion qu'il eut bien de la peine &#224; cacher; ne parlez pas de cela, c'est une id&#233;e de femme enceinte. O&#249; est Andr&#233;?

Il se prom&#232;ne tous les soirs au bord de la rivi&#232;re, du c&#244;t&#233; des Couperies.

Pourquoi se prom&#232;ne-t-il sans vous?

Je n'ai pas la force de marcher, et puis nous sommes si tristes que nous n'osons plus rester ensemble.

Mais vous allez vous &#233;gayer, de par Dieu! dit Joseph; je vais le chercher et lui apprendre tout cela.

Il courut rejoindre Andr&#233;. Celui-ci fut moins joyeux que Genevi&#232;ve &#224; l'id&#233;e d'un rapprochement entre lui et son p&#232;re. Il d&#233;sirait le voir, obtenir son pardon, l'embrasser, lui pr&#233;senter sa femme, et rien de plus. Demeurer avec lui &#233;tait un projet qui l'effrayait extr&#234;mement. Au milieu de ses h&#233;sitations et de ses r&#233;pugnances, Joseph fut frapp&#233; de l'indolence et de l'inertie avec laquelle il envisageait sa position et la pauvret&#233; o&#249; se consumait Genevi&#232;ve.

Malheureux! lui dit-il, tu ne songes donc pas que l'important n'est pas de jouer une sc&#232;ne de com&#233;die sentimentale, mais d'avoir du pain pour ta femme et l'enfant qu'elle va te donner! Il faut bien se garder d'accepter cette premi&#232;re proposition de ton p&#232;re sans arracher de son avarice quelque chose de mieux: une pension alimentaire au moins, et une moiti&#233; de ton revenu, s'il est possible.

Mais par quel moyen? dit Andr&#233;; je ne puis avoir recours aux lois sans que Genevi&#232;ve en soit inform&#233;e; tu ne connais pas sa fermet&#233;: elle est capable de me ha&#239;r si je viole sa d&#233;fense.

Aussi, reprit Joseph, faut-il lui cacher soigneusement mes d&#233;marches et me laisser faire.

Andr&#233; s'abandonna &#224; la prudence et &#224; l'adresse de son ami, trop faible pour combattre son p&#232;re et trop faible aussi pour emp&#234;cher un autre de le combattre en son nom. Toujours effray&#233;, inerte et souffrant entre le bien et le mal, il retourna aupr&#232;s de sa femme, feignit de partager son contentement, et s'endormit fatigu&#233; de la vie, comme il s'endormait tous les soirs.

Quelques jours s'&#233;coul&#232;rent avant que Joseph p&#251;t revoir le marquis. Une foire consid&#233;rable avait appel&#233; le seigneur de Morand &#224; plusieurs lieues de chez lui, et il ne revint qu'&#224; la fin de la semaine. Il rentra un soir, s'enferma dans sa chambre, et d&#233;posa dans une cachette &#224; lui connue quelques rouleaux d'or provenant de la vente de ses bestiaux. Ceux-l&#224;, dit-il en refermant le secret de la boiserie, on ne me les arrachera pas de si t&#244;t. Il revint s'asseoir dans son fauteuil de cuir et s'essuya le front avec la douce satisfaction d'un homme qui ne s'est pas fatigu&#233; en vain. En ce moment ses yeux tomb&#232;rent sur une petite lettre d'une &#233;criture inconnue qu'on avait d&#233;pos&#233;e sur sa table; il l'ouvrit, et apr&#232;s avoir lu les cinq ou six lignes qu'elle contenait, il se frotta les mains avec une joie extr&#234;me, retourna vers son argent, le contempla, relut la lettre, serra l'argent, et sortit pour commander son souper d'un ton plus doux que de coutume. Comme il entrait dans la cuisine, il se trouva face &#224; face avec Joseph, qui attendait son retour depuis plusieurs heures, et qui &#233;tait venu pour lui porter le dernier coup; mais cette fois toutes les batteries du brave diplomate furent d&#233;jou&#233;es.

Eh bien! mon cher, lui dit le marquis en lui donnant amicalement sur l'&#233;paule une tape capable d'&#233;tourdir un boeuf, nous sommes sauv&#233;s; tout est r&#233;par&#233;, arrang&#233;, termin&#233;, tu sais cela? c'est toi qui as apport&#233; la lettre?

Quelle lettre? dit Joseph renvers&#233; de surprise.

Bah! tu ne sais pas? dit le marquis: les enfants ont entendu raison; ils se confessent, ils s'humilient; c'est &#224; tes bons conseils que je dois cela, j'en suis s&#251;r; tiens, lis.

Joseph prit avidement le billet et tressaillit en reconnaissant l'&#233;criture.

MONSIEUR, Notre excellent ami, Joseph Marteau, nous a appris avant-hier que vous aviez la bont&#233; de pardonner &#224; l'&#233;garement de notre amour, et que vous tendiez les bras &#224; un fils repentant. Dans l'impatience de voir s'op&#233;rer une r&#233;conciliation que j'ai demand&#233;e &#224; Dieu tous les jours depuis six mois, je viens vous supplier de h&#226;ter cet heureux instant. J'esp&#232;re que Joseph vous dira combien mon respect pour vous est sinc&#232;re et d&#233;sint&#233;ress&#233;. Si Andr&#233; avait jamais eu la pens&#233;e de vous vendre sa soumission, j'aurais cess&#233; de l'estimer et j'aurais rougi d'&#234;tre sa femme. Permettez-nous bien vite d'aller pleurer &#224; vos pieds; c'est tout, absolument tout ce que je vous demande. Votre respectueuse servante, GENEVI&#200;VE.

Tout est perdu pour ces malheureux enfants romanesques, pensa Joseph; ce qu'il me reste &#224; faire, c'est de r&#233;parer de mon mieux le tort que j'ai pu faire &#224; Andr&#233; dans l'esprit de son p&#232;re par mes abominables mensonges.

Il y travailla sur-le-champ, et n'eut pas de peine &#224; faire oublier au marquis les pr&#233;tendues menaces qui l'avaient effray&#233;. Le hobereau &#233;tait si content de ressaisir &#224; la fois ses terres et son argent qu'il &#233;tait dans les meilleures dispositions envers tout le monde; il se grisa compl&#232;tement &#224; souper, devint tendre et paternel, et pr&#233;tendit qu'Andr&#233; &#233;tait ce qu'il avait de plus cher au monde.

Apr&#232;s votre argent, papa! lui r&#233;pondit &#233;tourdiment Joseph, qui, par d&#233;pit, s'&#233;tait gris&#233; aussi.

Qu'est-ce que tu dis? s'&#233;cria le marquis; veux-tu que je te casse une bouteille sur la t&#234;te pour t'apprendre &#224; parler?

La querelle n'alla pas plus loin; le marquis s'endormit, et Joseph se sentait une mauvaise humeur inqui&#232;te et agissante qui lui donnait envie d'&#234;tre dehors et de faire galoper Fran&#231;ois &#224; bride abattue. Avant de le laisser partir, M. de Morand lui fit promettre de revenir le lendemain avec Andr&#233; et Genevi&#232;ve.

Le lendemain de bonne heure, Joseph, repos&#233; et d&#233;gris&#233;, alla trouver ses amis. Il avait bien envie de les gronder; mais la candeur et la noblesse de Genevi&#232;ve, au milieu de ses perfidies obligeantes, le for&#231;aient au silence. Ils mont&#232;rent tous trois en patache, et arriv&#232;rent au ch&#226;teau de Morand sans s'&#234;tre dit un mot durant la route. Andr&#233; &#233;tait triste, Joseph embarrass&#233;; Genevi&#232;ve &#233;tait absorb&#233;e dans une r&#234;verie douce et m&#233;lancolique. Les embrassements du marquis et de son fils furent convulsivement froids. La douce figure de Genevi&#232;ve, son air souffrant, ses respectueuses caresses, firent une certaine impression sur la grossi&#232;re &#233;corce du marquis. Il ne put s'emp&#234;cher de lui t&#233;moigner des &#233;gards et des soins qu'il n'avait peut-&#234;tre jamais eus pour aucune femme, hors les cas d'amour et de galanterie, o&#249; il se piquait d'&#234;tre accompli. Le jeune couple fut install&#233; au ch&#226;teau assez convenablement, et richement en comparaison de l'&#233;tat mis&#233;rable dont il sortait. Le marquis eut l'air de faire beaucoup, quoiqu'il ne fit que pr&#234;ter une chambre et c&#233;der deux places &#224; sa table. Andr&#233; ne se plaignit pas; Genevi&#232;ve &#233;tait reconnaissante des plus petites attentions. Joseph venait de temps en temps; il &#233;tait m&#233;content et d&#233;courag&#233; d'avoir manqu&#233; sa grande entreprise. La conduite sordide du p&#232;re le r&#233;voltait, la r&#233;signation indolente du fils l'impatientait; mais il ne pouvait que se taire et boire le vin du marquis.

Tout alla bien pendant quelques jours. Quand les premiers moments de satisfaction d'un c&#244;t&#233; et d'all&#233;gement de l'autre furent pass&#233;s, quand le marquis se fut accoutum&#233; &#224; ne rien craindre de la part de son fils, et Andr&#233; &#224; ne rien esp&#233;rer de la part de son p&#232;re, l'antipathie naturelle qui existait entre eux reprit le dessus. Le marquis &#233;tait m&#233;fiant maladroitement, comme un vieux campagnard. Il croyait avoir mat&#233; Andr&#233;; mais il ne pouvait croire &#224; l'excessive noblesse de sa femme, et n'&#233;tait pas tranquille sur l'abandon qu'elle faisait de toute pr&#233;tention d'argent. Il consulta Joseph, qui, ennuy&#233; de cette affaire, et pr&#232;s d'&#233;clater en injures et en reproches contre le marquis, refusa de s'en occuper, et r&#233;pondit laconiquement que Genevi&#232;ve &#233;tait la plus honn&#234;te femme qu'il conn&#251;t. Cette r&#233;ponse redoubla la m&#233;fiance du marquis. Il trouvait une contradiction &#233;vidente dans les mani&#232;res de Joseph avec lui. Il commen&#231;a &#224; se tourmenter et &#224; tourmenter Andr&#233; pour qu'il sign&#226;t un d&#233;sistement complet de la gestion et de la jouissance de sa fortune. Andr&#233; fut indign&#233; de cette proposition et l'&#233;luda froidement. Le marquis s'inqui&#233;ta de plus en plus. Ils m'ont tromp&#233;, se disait-il; ils ont fait semblant de se soumettre &#224; tout, et ils se sont introduits dans ma maison dans l'esp&#233;rance de me d&#233;pouiller.

D&#232;s que cette id&#233;e eut pris une certaine consistance dans son cerveau, son aversion contre Genevi&#232;ve se ranima, et il commen&#231;a &#224; ne plus pouvoir la cacher. Une grosse servante ma&#238;tresse, qui depuis longtemps gouvernait la maison, et qui avait vu avec rage l'introduction d'une autre femme dans son petit royaume, mit tous ses soins &#224; envenimer, par de sots rapports, ses actions, ses paroles et jusqu'&#224; ses regards. Elle n'eut pas de peine &#224; aigrir les vieux ressentiments du marquis, et l'infortun&#233;e Genevi&#232;ve devint un objet de haine et de pers&#233;cution.

Elle fut lente &#224; s'en apercevoir: elle ne pouvait croire &#224; tant de petitesse et de m&#233;chancet&#233;; mais quand elle s'en aper&#231;ut, elle fut glac&#233;e d'effroi, et, tombant &#224; genoux, elle implora la Providence, qui l'avait abandonn&#233;e. Elle supporta un mois l'oppression, le soup&#231;on insultant et l'avarice grossi&#232;re avec une patience ang&#233;lique. Un jour, insult&#233;e et calomni&#233;e &#224; propos d'une aum&#244;ne de quelques francs qu'elle avait faite dans le village, elle appela Andr&#233; &#224; son secours et lui demanda aide et protection. Andr&#233;, pour tout secours, lui proposa de prendre la fuite.

Genevi&#232;ve approchait du terme de sa grossesse; elle ne poss&#233;dait pas un denier pour subvenir aux frais de sa d&#233;livrance; elle se sentait trop malade et trop &#233;puis&#233;e pour nourrir son enfant, et elle n'avait pas de quoi le faire nourrir par une autre. Elle ne pouvait plus rien gagner, son &#233;tat &#233;tait perdu; Andr&#233; n'avait pas l'industrie de s'en cr&#233;er un. Elle sentit qu'elle &#233;tait encha&#238;n&#233;e, qu'il fallait vivre ou mourir sous le joug de son beau-p&#232;re. Elle se soumit et sentit la douleur p&#233;n&#233;trer comme un poison dans toutes les fibres de son coeur.


Quand son parti fut pris, quand elle se fut d&#233;tach&#233;e de la vie par un renoncement volontaire et complet &#224; toute esp&#233;rance de bonheur, elle retrouva la forte patience et le calme ext&#233;rieur qui faisaient la base de son caract&#232;re. Une grande passion pour son mari l'e&#251;t rendue capable de porter joyeusement le poids d'une si rude destin&#233;e et de se conserver pour des jours meilleurs; mais ces jours-l&#224; n'&#233;taient pas &#224; esp&#233;rer avec une &#226;me aussi d&#233;bile que celle d'Andr&#233;. Genevi&#232;ve n'&#233;tait pas n&#233;e passionn&#233;e; elle &#233;tait n&#233;e honn&#234;te, intelligente et ferme. Elle raisonnait avec une logique accablante, et toutes ses conclusions tendaient &#224; la d&#233;sesp&#233;rer. Un instant elle avait entrevu une vie d'amour et d'enthousiasme, elle l'avait comprise plut&#244;t que sentie; pour lui inspirer l'aveugle d&#233;vouement de la passion, il e&#251;t fallu un &#234;tre assez grand, assez accompli pour la convaincre avant de l'entra&#238;ner. Elle avait vu cet &#234;tre-l&#224; dans ses livres, et elle avait cru le voir encore derri&#232;re l'enveloppe douce, gracieuse et caressante d'Andr&#233;; mais &#224; la premi&#232;re occasion elle avait d&#233;couvert qu'elle s'&#233;tait tromp&#233;e.

Elle continua de l'aimer et le traita dans son coeur, non comme un amant, mais comme elle e&#251;t fait d'un fr&#232;re plus jeune qu'elle. Elle s'effor&#231;a de lui &#233;pargner la souffrance en lui cachant la sienne; elle s'habitua &#224; souffrir seule, &#224; n'avoir ni appui, ni consolation, ni conseil. Sa force augmenta dans cette solitude intellectuelle; mais son corps s'y brisa, et elle sentit avec joie qu'elle ne devait pas souffrir longtemps.

Andr&#233; la vit d&#233;p&#233;rir sans comprendre qu'il allait la perdre. Elle souffrait extr&#234;mement de sa grossesse, et attribuait &#224; cet &#233;tat toutes ses indispositions et toutes ses tristesses.

Andr&#233; la soignait tendrement, et s'imaginait qu'elle serait d&#233;livr&#233;e de tous ses maux le jour o&#249; elle deviendrait m&#232;re.

Genevi&#232;ve, se sentant pr&#232;s de ce moment, songea &#224; l'avenir de cet enfant qu'elle esp&#233;rait l&#233;guer &#224; son mari. Elle s'effraya de l'&#233;ducation qu'il allait recevoir et des maux qu'il aurait &#224; endurer: elle d&#233;sira lui procurer une existence ind&#233;pendante, et, pensant qu'elle avait assez fait pour montrer sa soumission et son d&#233;sint&#233;ressement personnel, elle d&#233;cida en elle-m&#234;me que le moment du courage et de la fermet&#233; &#233;tait venu.

Elle d&#233;clara donc &#224; Andr&#233; qu'il fallait demander &#224; son p&#232;re une pension alimentaire qui m&#238;t leur enfant, en cas d'&#233;v&#233;nement, &#224; couvert du besoin, et qui p&#251;t, par la suite, lui assurer un sort ind&#233;pendant. Elle fixa cette pension &#224; douze cents francs de rente, le strict n&#233;cessaire pour quiconque sait lire et &#233;crire, et ne veut &#234;tre ni soldat ni domestique.

Andr&#233; laissa voir sur son visage l'&#233;motion p&#233;nible que lui causait cette n&#233;cessit&#233;; il promit n&#233;anmoins de s'en occuper. Genevi&#232;ve comprit qu'il ne s'en occuperait pas. Elle s'arma de r&#233;solution et alla trouver le marquis. Elle lui exposa sa demande dans les termes les plus doux, et fut accueillie mieux qu'elle ne s'y attendait. Le marquis esp&#233;ra acheter &#224; ce prix modeste la signature d'Andr&#233; &#224; un acte de renonciation, et il promit &#224; cette condition d'acquiescer &#224; la demande de Genevi&#232;ve; mais celle-ci, qui en toute autre situation se f&#251;t engag&#233;e &#224; tous les sacrifices possibles, comprit qu'elle n'avait pas le droit de le faire en ce moment: elle allait mourir et laisser un orphelin; car Andr&#233; n'&#233;tait pas plus propre au r&#244;le de p&#232;re qu'&#224; celui de fils et d'&#233;poux. Elle fr&#233;mit &#224; l'id&#233;e de d&#233;pouiller son enfant et de le sacrifier &#224; un sentiment d'orgueil et de d&#233;dain. Elle essaya de faire comprendre &#224; son beau-p&#232;re ce qui se passait en elle; mais ce fut bien inutile: le marquis insista. Genevi&#232;ve fut forc&#233;e de r&#233;sister franchement. Alors le marquis entra dans une fureur &#233;pouvantable et l'accabla d'injures. La gouvernante, qui avait &#233;cout&#233; &#224; la porte, dans la crainte que son ma&#238;tre ne se laiss&#226;t persuader par cet entretien, entra et joignit ses reproches et ses insultes &#224; celles du marquis. Genevi&#232;ve avait support&#233; les premi&#232;res avec r&#233;signation; elle r&#233;pondit aux secondes par une seule parole de ce froid m&#233;pris qu'elle savait exprimer, dans l'occasion, d'une mani&#232;re incisive. Le marquis prit le parti de sa ma&#238;tresse, et, ayant &#233;puis&#233; tout le vocabulaire des jurons et des gros mots, leva le bras pour frapper Genevi&#232;ve. En cet instant, Andr&#233;, attir&#233; par le bruit, entrait dans la chambre. Personne n'&#233;tait plus violent que lui quand une forte commotion le tirait de sa l&#233;thargie habituelle: dans ces moments-l&#224; il perdait absolument la t&#234;te et devenait furieux. A la vue de Genevi&#232;ve enceinte, &#224; demi terrass&#233;e par le bras robuste du marquis, tandis que l'odieuse servante s'avan&#231;ait, une chaise dans les mains, pour la jeter sur elle, Andr&#233; s'&#233;lan&#231;a sur un couteau de chasse qui &#233;tait ouvert sur la table, prit d'une main son p&#232;re &#224; la gorge, et de l'autre le frappa &#224; la poitrine.

Genevi&#232;ve s'&#233;tait &#233;lanc&#233;e entre eux avec un g&#233;missement d'horreur; elle avait saisi le bras d'Andr&#233; et l'avait contraint &#224; c&#233;der. La chemise du marquis fut &#224; peine effleur&#233;e par la lame, et Genevi&#232;ve se coupa les doigts assez profond&#233;ment en cherchant &#224; s'en emparer. Ton p&#232;re! ton p&#232;re! c'est ton p&#232;re! criait-elle &#224; Andr&#233; d'une voix &#233;touff&#233;e. Andr&#233; laissa tomber le couteau et s'&#233;vanouit.

La servante essaya de jeter sur Genevi&#232;ve tout l'odieux de cette sc&#232;ne d&#233;plorable; mais le marquis avait vu de trop pr&#232;s les choses pour ne pas savoir tr&#232;s-bien que Genevi&#232;ve lui avait sauv&#233; la vie, que le sang dont il &#233;tait couvert &#233;tait sorti des veines de la pauvre innocente. Il se calma aussit&#244;t et l'aida &#224; secourir Andr&#233;, qui &#233;tait dans un &#233;tat effrayant. Quand il revint &#224; lui, il regarda son p&#232;re et sa femme d'un air effar&#233;, et leur demanda ce qui s'&#233;tait pass&#233;. Rien, dit le marquis, dont le coeur n'&#233;tait pas toujours ferm&#233; &#224; la mis&#233;ricorde &#224; la vue d'un repentir sinc&#232;re, et qui d'ailleurs se sentait aussi coupable qu'Andr&#233;. A genoux, Andr&#233;, dit Genevi&#232;ve &#224; son mari; &#224; genoux devant ton p&#232;re! et ne te rel&#232;ve pas qu'il ne t'ait pardonn&#233;. Je vais te donner l'exemple.

Cette soumission acheva de d&#233;sarmer le marquis; il embrassa son fils et Genevi&#232;ve, et d&#233;clara qu'il accordait la pension de douze cents francs. Les malheureux jeunes gens n'&#233;taient gu&#232;re en &#233;tat de songer au sujet de la querelle. Andr&#233; eut, pendant trois jours, un tremblement nerveux de la t&#234;te aux pieds. Son p&#232;re radoucit sensiblement ses mani&#232;res accoutum&#233;es, mit sa servante &#224; la porte, et t&#233;moigna presque de la tendresse &#224; Genevi&#232;ve; mais il n'&#233;tait plus temps: son enfant &#233;tait mort ce jour-l&#224; dans son sein; elle ne le sentait plus remuer, et elle attendait tous les jours avec un courage sto&#239;que les atroces douleurs qui devaient la d&#233;livrer de la vie.

Le brave m&#233;decin qui avait soign&#233; Andr&#233; vint la voir et lui demanda comment elle se trouvait. Genevi&#232;ve l'emmena dans le verger, et quand ils furent seuls, Mon enfant est mort, lui dit-elle d'un air triste et calme, et moi je mourrai aussi; dites-moi si vous croyez que ce sera bient&#244;t. Le m&#233;decin n'eut pas de peine &#224; le croire et vit qu'elle &#233;tait perdue, mais qu'elle avait du courage.

Au moins, lui dit-il, vous mourrez sans trop souffrir; vous n'aurez pas la force d'accoucher. Vous avez un an&#233;vrisme au coeur, et vous &#233;toufferez d&#232;s les premiers sympt&#244;mes de d&#233;livrance.

Je vous remercie de cette promesse, dit Genevi&#232;ve, et je remercie Dieu, qui m'&#233;pargne &#224; mon dernier moment. J'ai assez souffert dans cette vie; il a fini avec moi.

En effet, pendant ce dernier mois, Genevi&#232;ve ne souffrit plus: elle n'avait pas la force de quitter son fauteuil; mais elle lisait l'&#201;criture sainte ou se faisait apporter des fleurs dont elle parsemait sa table. Elle passait des heures enti&#232;res &#224; les contempler d'un air heureux, et personne ne pouvait deviner &#224; quoi elle songeait dans ces moments-l&#224;. Genevi&#232;ve souffrait de se voir entour&#233;e et surveill&#233;e; elle demandait en gr&#226;ce &#224; &#234;tre seule; alors il lui semblait qu'elle r&#234;vait ou priait plus librement; elle regardait doucement le ciel et ses fleurs, puis elle se penchait vers elles et leur parlait &#224; demi-voix d'une mani&#232;re &#233;trange et enfantine. Vous savez que je vous aime, leur disait-elle; j'ai un secret &#224; vous dire: c'est que je vous ai toujours pr&#233;f&#233;r&#233;es &#224; tout. Pendant longtemps je n'ai v&#233;cu que pour vous; j'ai aim&#233; Andr&#233; &#224; cause de vous, parce qu'il me semblait pur et beau comme vous. Quand j'ai souffert par lui, je me suis report&#233;e vers vous; je vous ai demand&#233; de me consoler, et vous l'avez fait bien souvent; car vous me connaissez, vous avez un langage, et je vous comprends. Nous sommes soeurs. Ma m&#232;re m'a souvent dit que, quand elle &#233;tait enceinte de moi, elle ne r&#234;vait que de fleurs, et que, quand je suis n&#233;e, elle m'a fait mettre dans un berceau sem&#233; de feuilles de roses. Quand je serai morte, j'esp&#232;re qu'Andr&#233; en r&#233;pandra encore sur moi, et qu'il vous portera tous les jours sur mon tombeau, &#244; mes ch&#232;res amies!

Quelquefois elle prenait un lis et l'approchait du visage d'Andr&#233; agenouill&#233; devant elle. Tu es blanc comme lui, lui disait-elle, et ton &#226;me est suave et chaste comme son calice; tu es faible comme sa tige, et le moindre vent te courbe et te renverse. Je t'ai aim&#233; peut-&#234;tre &#224; cause de cela; car tu &#233;tais, comme mes fleurs ch&#233;ries, inoffensif, inutile et pr&#233;cieux.

Quelquefois il lui arriva de se surprendre &#224; regretter presque la vie. Le matin, quand la nature s'&#233;veillait riante et anim&#233;e, quand les oiseaux chantaient dans les arbres couverts de fleurs, quand tout semblait go&#251;ter et savourer le bonheur, alors elle &#233;prouvait contre Andr&#233; une sorte de col&#232;re sourde; elle se rappelait les jours calmes et d&#233;licieux qu'elle avait pass&#233;s dans sa petite chambre avant de le conna&#238;tre, et elle sentait que tous ses maux dataient du jour o&#249; il lui avait parl&#233; d'amour et de science. Elle regrettait son ignorance, et le calme de son imagination, et les tendres r&#234;veries o&#249; elle s'endormait heureuse, alors qu'elle ne savait la raison de rien dans l'univers. Dans ces moments de tristesse, elle priait Andr&#233; de la laisser seule, et elle attendait, pour le rappeler, que cette disposition e&#251;t fait place &#224; sa r&#233;signation habituelle; alors elle le traitait avec une ineffable tendresse, et, pour le r&#233;compenser de ses derniers soins, elle emporta dans la tombe le secret de quelques larmes accord&#233;es &#224; la m&#233;moire du pass&#233;.

Quelques jours avant sa mort, Henriette vint la voir, et lui demanda pardon, &#224; genoux et en sanglotant, de sa conduite folle et cruelle. Genevi&#232;ve la pressa contre son coeur et lui promit de prier pour elle dans le ciel.

Le dernier jour, Genevi&#232;ve pria Andr&#233; de lui apporter plus de fleurs qu'&#224; l'ordinaire, d'en couvrir son lit et de lui faire un bouquet et une couronne. Quand il les eut apport&#233;es, il s'aper&#231;ut qu'il y avait des tub&#233;reuses et voulut les retirer dans la crainte que leur parfum ne lui fit mal; Genevi&#232;ve le for&#231;a de les lui rendre. Donne, donne, Andr&#233;, lui dit-elle, tu ne sais pas quel bien j'en esp&#232;re; le moment de souffrir et de mourir est venu: puissent-elles me servir de poison et m'endormir vite! Joseph entra en ce moment; elle lui tendit la main et le fit asseoir pr&#232;s d'elle; elle passa son autre bras autour du cou d'Andr&#233; et appuya sa joue froide contre la sienne: Ils voulurent lui parler. Taisez-vous, leur dit-elle, je pense &#224; quelque chose, je vous r&#233;pondrai plus tard. Elle resta ainsi une demi-heure. Joseph sentit alors un l&#233;ger tressaillement; il baisa la main qu'il tenait, elle &#233;tait raide et froide.

Andr&#233;, dit-il d'une voix &#233;touff&#233;e, embrasse ta femme.

Andr&#233; embrassa Genevi&#232;ve; il la regarda: elle &#233;tait morte.

Andr&#233; fut malade pendant un an. L'infortun&#233; n'eut pas la force de mourir. Joseph ne le quitta pas un seul jour. On les voit souvent se promener ensemble le long des tra&#238;nes. Andr&#233; marche lentement et les yeux baiss&#233;s, quelquefois il sourit d'un air &#233;tonn&#233;; son p&#232;re est devenu doux et complaisant pour lui. Depuis qu'il n'a plus ni d&#233;sirs ni esp&#233;rances sur la terre, il n'a plus de lutte &#224; soutenir contre ce vieillard obstin&#233;. Henriette ne parle jamais de Genevi&#232;ve sans un d&#233;luge d'&#233;loges et de larmes sinc&#232;res et bruyantes. Celui qui la regrette le plus vivement, c'est Joseph; il n'en parle jamais; il semble aussi insouciant, aussi viveur qu'autrefois; mais il y a des moments o&#249; sa figure trahit une souffrance encore plus longue et plus profonde que celle d'Andr&#233;.



,        BooksCafe.Net: http://bookscafe.net

   : http://bookscafe.net/comment/sand_george-andre-141186.html

  : http://bookscafe.net/author/sand_george-28739.html

